Dialogue avec Philippe Kong

Philippe Kong, ancien cadre chez THOMSON-CSF (actuel THALES), membre du comité de rédaction de la revue Clinique Lacanienne, de Gérard Pommier, est psychologue comportementaliste et psychanalyste freudo-lacanien, publié aux éditions ERES.

Quelles sont les trois conceptions de l’inconscient au fil de l’enseignement de Lacan ?
Je ne sais pas qui t’a vendu la mèche car c’est quelque chose auquel je tiens. La toute première conception de l’inconscient de Lacan est structuraliste. Lacan relit Freud à partir de Claude Levi-Strauss et déclare : « l’inconscient est structuré comme un langage. » Par conséquent, un rêve qui est une formation de l’inconscient devient un texte lisible à partir des chaînes signifiantes et du récit de l’analysant. Il peut se commenter ou s’interpréter. À l’instar d’un texte comme il fait pour un verset de la Torah chez les juifs. Levinas dit « je est un autre » et Freud : « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». Il y a quelque chose d’étranger à soi-même, une inquiétante étrangeté. On peut reprendre à partir de là la question du destin. Avant même la naissance de l’enfant, sa trajectoire est d’emblée écrite, destin déhiscent du désir de ses parents noué l’un à l’autre.

Puis intervient dans un second temps, une subversion de ce « l’inconscient est structuré comme un langage ». Lacan va reprendre la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel (Le désir de l’homme est le désir de l’autre) et dire que « l’inconscient est le discours de l’autre ». Le sujet n’est plus que déterminé par son destin auquel il est aliéné, mais il est également sujet à ce que l’autre reconnaît de lui. La résolution du complexe d’Oedipe s’avère insuffisante car il doit désormais tenir compte de l’effet du discours de l’autre sur lui. Le sujet n’est plus plein ou vide comme dans la conception freudienne. Le sujet est juste un effet, un effet de sujet. Non plus quelque chose de continu, mais d’alternatif. On n’est sujet que par moment dans notre existence. L’inconscient n’est plus un réservoir de signifiants, de pensées qui prédéterminerait ou surdéterminerait le sujet. L’inconscient devient pulsatile, pris entre ouverture et fermeture (Voir Séminaire XI, Les 4 concepts fondamentaux de la psychanalyse).

La dernière conception de l’inconscient (voir Radiophonie), sous temps tout du long le séminaire XVII, Un discours qui ne serait pas du semblant et s’énonce ainsi: « l’inconscient, c’est la politique ». Le sujet désormais est pris dans un discours, au sens où un discours définit l’ensemble de ces liens à lui en temps que sujet au coeur de la cité. Il va définir quatre discours+1. Celui de l’hystérique, du maître, de l’universitaire, de l’analyste et il en rajoute un cinquième, celui du capitaliste. En relisant Karl Marx et sa vision du dernier chapitre du Capital mais également de la question de la plus value et la fétichisation de la marchandise, le sujet est aliéné dans le carcan que constitue le discours.

Puisque la conception de l’inconscient évolue chez Lacan, qu’en est-il alors de l’amour ?
C’est une question difficile car la conception de l’amour chez les psychanalystes a toujours été ravalée. L’amour qu’on le veuille ou pas revient toujours à s’aimer soi même. Jamais l’amour n’a permis un accès à l’autre. C’est ce qu’on appelle la fonction imaginaire de l’amour. « L’amour est narcissique ».

Après il y a une sortie de cette conception narcissique de l’amour à partie la question l’idéal. Par exemple l’amour du père ou l’amour de Dieu. A partir de cet instant là, l’amour devient symbolique, il n’est plus narcissique. On aime un idéal. On projette hors de soi un objet qu’on va idéaliser. Par exemple, chez l’hystérique, l’amour du père.

La subduction du symbolique, je la situe dans la dernière conception de l’amour de Lacan. Lacan comme tous les psychanalystes a tapé sur l’amour en disant que la psychanalyse ne garantit rien du côté de l’amour mais plutôt du côté du désir. Un désir décidé par exemple. Mais en réalité, il existe vingt ans plus tard dans l’enseignement de Lacan, dans le séminaire XX Encore, une volonté de faire renaître le Phoénix de ses cendres, de sauver l’amour. En essayant de mettre en place une conception de l’amour qui n’est ni symbolique ni imaginaire donc forcément réelle. Un amour qui brûle à partir du feu du réel. C’est-à-dire un amour qui va se fonder sur ce qui chez un sujet lui est insupportable, et dont il ne veut rien savoir, c’est à dire, son réel à lui. Un amour véritable est un amour réel, qui rend aimable l’insupportable, l’innommable voir l’obscène. Il est plus en prise avec la Tuché (réel) qu’avec Automaton (symbolique). Aristote revivisité par Lacan.

Le cas du coup de foudre est une modalité de l’amour réel mais ce n’est pas la seule. Il y a aussi la rencontre amoureuse, ce moment où l’on « tombe amoureux » sans un mot. Vient alors le second temps, après la rencontre amoureuse ou le coup de foudre, de se poser la question, cet amour est-il vivable, peut-on le faire vivre, et si on le fait vivre, retombe-t-on dans les rets du signifiant ? Le coup de foudre est dans un regard, dans un instant de voir que quelque chose se passe. Mais l’amour qui se construit et qui se vit est forcément en fonction de l’histoire de chacun, des signifiants maitre de l’histoire de chacun des sujets. Est-ce que cela peut se rencontrer, se tisser ensemble et permettre de construire un couple ?

L’amour symbolique, c’est quand il y a quelque chose de la métaphore qui est en jeu. Lacan dit « l’amour est un caillou riant au soleil ». On est alors dans l’amour symbolique, il y a un jeu de métaphores. Par contre dans l’amour réel, il dit « aimer c’est donner ce qu’on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas. » Ce qu’on ne peut pas donner, c’est sa propre castration. Donner sa castration, son impossible à dire, sa blessure, ses plaies à ciel ouvert qui ne se refermeront pas, à l’autre n’est jamais très simple. Cette béance ou cette impossibilité fait qu’il n’y pas de rapport sexuel. On peut faire exister le rapport sexuel mais c’est du coté de l’existence. Pas du coté de l’ « il n’y a pas ». Je fais cette distinction de l’ « il n’y a pas » de l’amour et l’« il existe ».

La définition de Lacan, c’est à dire, aimer ce qui est insoutenable chez l’autre, sa castration, son impossible à dire, sa blessure, serait le véritable amour. Se faire chez Joyce, le partenaire-symptôme de l’autre. Pouvoir supporter avec l’autre, ce qui serait insupportable à lui seul et d’ailleurs aux deux ensembles. Donc il y a là quelque chose d’inédit, qui échappe au tramage de l’inconscient puisque, comme dans un rêve, une étoffe contient des trous, quand tu passes d’une maille à un autre, tu retrouves des trous. Un amour réel véritable dont tu enlèves tout le plus te permet d’aimer le moins, le surplus.

Pourquoi Jacques Lacan, dit-il que l’amour est comique, menteur, et une forme suicide ?
Dans ces trois modalités de l’amour que tu définis, à rebrousse chemin de ce que tu viens de dire : suicide, menteur et comique, on est dans l’amour symbolique, l’amour du signifiant. Lacan reprend là une image admirable, celle de Picasso et de son perroquet. Il aime Picasso jusqu’à confondre Picasso avec sa veste.

On est dans un amour imaginaro-symbolique ou symbolico-imaginaire.

La fonction propre du signifiant est d’être polysémique. Une table peut vouloir dire «table à manger » ou « table des matières ». Il y a quelque chose avec le signifiant en nommant la chose qui ment. Le symbolique, c’est les signifiants, Grand A, trésor des signifiants. L’amour dans ce cas là, symbolique, est donc forcément menteur. Il n’arrive pas à définir la chose telle qu’elle est. Tu seras toujours à coté de la vérité de ce que peut être l’amour. Il y a quelque chose qui relève d’un mensonge mais qui n’a rien à voir avec du mentir-vrai ou du mentir-faux. C’est juste qu’on rate toujours l’objet de ce qu’on veut nommer.

Lacan dit que l’amour est une forme de suicide mais là il y a déjà une transition vers l’amour réel. Si tu es dans l’amour symbolique et que tu y restes, il n’y pas de suicide. Tu vis cet amour symbolique. Mais il faut accepter de suicider cet amour symbolique pour accéder à la dimension réelle de l’amour, c’est-à-dire hors signifiant. Accepter de ne plus être arrimé dans l’amour par les chaînes signifiantes mais accepter d’être dans un abandon, qui fait que tu ne peux plus avoir comme repère le signifiant. Si on prend l’image d’un bateau, partir en voyage sans boussole, sans repère sans signifiant équivaudrait à accepter de voguer sur la mer en se perdant. Et c’est là où l’amour réel devient fille du hasard.

Mais dans cette aventure sans repères, tu fais le pari que tu pourras faire exister quelque chose d’autre qui n’existerait jamais dans l’amour symbolique, c’est-à-dire le hasard. Là où le destin surdétermine le sujet, tout à coup accepte de défier son destin. Il accepte que quelque chose lui échappe. Donc il faut suicider l’amour symbolique, pour entrer dans l’amour réel, c’est un suicide du signifiant S1 pour entrer dans quelque chose de l’objet a, un reste réel, irréductible que le signifiant n’arrive pas à éponger ou à encapsuler. L’objet a est le reste de la chaîne signifiante S1S2. Soit on prend objet a pour en faire le blason de son art de vivre, de son existence. Soit on reste amarré aux chaînes signifiantes de notre existence, mais alors notre histoire était écrite ailleurs. Il n’y pas d’étranger dans cet amour là. Donc oui il faut se suicider, il faut suicider ce signifiant pour accéder à l’amour réel. Pour passer d’un discours à un autre. C’est dans la conception de l’inconscient, c’est la politique. Si tu peux changer d’un discours à un autre, t’imagines le mouvement de liberté qui existe. L’amour réel, c’est le passage d’une raison à une autre, depuis Rimbaud, d’un discours à un autre. Passer d’un discours à un autre qui ne serait donc ni du semblant ni du signifiant. C’est pour cela que Lacan dit « Rimbaud a aimé. »

Dans le Séminaire XI, Lacan qualifie son excommunication de comique. Ils ont dévoilé l’objet qui était en cause. Il y a un effet comique. C’est un moment tragique, pour lui, en référence à Nietzsche. Mais il y a un deuxième moment pour lui, associé au Kherem. Ce qui était tragique devient comique. L’objet n’était pas d’une grande valeur. Ce n’était pas l’agalma qui était en jeu. Lacan appelle ça le rire immortel des dieux. Du haut de l’olympe, ils constatent que l’homme court après le phallus, ce qui les fait rire. Le phallus est un signifiant particulier puisqu’il existe et n’existe pas, dans le grand A, le trésor des signifiants. C’est le seul signifiant qui vient en négatif, qui vient négativé (-Φ). Il faut bien qu’il y’ait un signifiant pour définir l’ensemble qui n’en fait pas partie, c’est-à-dire -Φ. Voir à quel point le désir est arrimé à la quête du Graal c’est-à-dire du phallus de -Φ, Lacan dit ce qu’il perd dans cette excommunication est comique parce que cela ne fait que dévoiler l’objet en cause qui est bien peu.

Freud évoque le comique comme épargne d’énergie. Symbolique, avec le lapsus ou imaginaire en voyant quelqu’un trébucher dans la rue. Si c’est ton enfant, tu ne te marres pas. Si c’est ton ennemi, t’es écroulé de rire. Pourquoi ? L’enfant c’est ton phallus. Voir ton phallus se casser la gueule, ça fait pas rire. Seulement les dieux au dessus de toi qui voient que tu rigoles pas alors que tu devrais rigoler. Voir ton ennemi juré se casser la gueule, tu te dis ahah mon pauvre phallus tu ne l’avais pas ton phallus. La preuve tu t’es cassé la gueule. Le sujet est détrôné, destitué de sa position phallique dans une position tragicomique.

L’amour, c’est de faire croire qu’on a le phallus alors qu’on ne l’a pas. Mais Lacan parlait de l’élément comique dans le désir et non pas dans l’amour. Ce qui est risible, c’est de croire qu’on puisse avoir le phallus car quand on est on a pas et quand on a on n’est plus.

Quel pouvoir Lacan attribue-t-il à la femme lorsqu’il parle de la jouissance féminine, autre ou Dieu, qui lui confère un rapport spécial à la vérité et à la cruauté ?
Le vrai pouvoir aujourd’hui, il n’est pas chez l’homme mais chez la femme. Je ne parle pas du sexe mais de la position particulière du parlêtre. Depuis « l’inconscient c’est la politique », on ne parle plus de sujet mais de parlêtre. Un être qui est et qui agit sa parole, qui est habité par le langage et qui habite le langage. Désormais, ce n’est plus l’anatomie qui fait le destin mais la question de la jouissance. Indépendamment de son sexe anatomique, toute personne qui jouirait de manière phallique serait considérée comme parlêtre/homme et toute personne qui jouirait autrement eserait considérée comme parlêtre/femme. Ce qui les distingue donc, c’est un certain rapport à la jouissance. La jouissance autre est obscure, indicible, mystérieuse et orientée par le réel, l’objet a ou la lettre a plutôt que par le signifiant. Ça suppose qu’elle est toujours plus cruelle que l’homme parce que la jouissance phallique est toujours bornée tandis que la jouissance autre ne l’est pas. La jouissance phallique est bête. Prenez la masturbation qui est la jouissance de l’idiot, selon Lacan Celui ci ne sait jouir qu’avec et par son manche. Lacan disait le signifiant est bête. La jouissance phallique est séquencée entre tumescence et détumescence.

Dans la jouissance autre, elle est réellement infinie, il n’y a que la mort pour l’arrêter. Il n’y pas de borne phallique à cette jouissance féminine. Elle est dans avoir ou ne pas avoir le phallus. La dialectique de l’être et de l’avoir est prise dans la jouissance phallique tandis que dans la jouissance féminine, elle explose. Ce n’est plus une question d’être e d’avoir, elle n’est plus orientée par la jouissance phallique. C’est là que peut apparaitre la jouissance mystique, aimer D.ieu et qui fait que sur ton corps tu as les stigmates du Christ qui a été crucifié. Dans la jouissance féminine, il y a quelque chose qui s’insinue vers l’obscène qui dépasse le petit scénario de la scène phallique où tous les personnages sont à leur place.

Dans la jouissance féminine, on est dans le réel, on ne plaisante plus, on ne fait plus semblant.

Lacan est révolutionnaire car il dit que la femme a le pouvoir de ne plus être du coté de l’être. Dans la lettre volée, le pouvoir de la reine est circonscrit par cet objet lettre qui pourrait la mettre en difficulté. La méchanceté et la cruauté sont sans limite, peut aller jusqu’à la mort. La jouissance phallique est visuelle alors que la jouissance féminine est de ne plus voir pour être enfin regardée. La lettre féminise, chute dans le réel, et dégage un parfum spécifique qui se nomme Odora di Femina. L’essence de la femme.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert est marchand d'art et dirige la galerie Chappe depuis 2005. Il vit et travaille à Paris.
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