Dialogue avec Olivier Dard

Olivier Dard - Capture d'écran Youtube
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Olivier Dard, professeur d’histoire contemporaine, à la Sorbonne, a publié avec Ana Isabel Sardinha-Desvignes, Célébrer Salazar en France (1930–1974). Du philosalazarisme au salazarisme français, Bruxelles, Peter Lang, 2018, 334 pages, traduit au Portugal à l’automne 2019 chez l’éditeur Edicoes 70 sous le titre Salazar em França. Admiradores e discípulos (1930-1974), 364 p.

Quelle fut l’influence de Charles Maurras sur l’idéologie d’Antonio de Oliveira Salazar, que le général de Gaulle appelait « l’idole de Vichy » ?

Le débat est ancien et renvoie à la question des liens supposés entre le maurrassisme et l’Intégralisme lusitanien des années 1910-1920, un courant nationaliste et monarchiste dominé par la figure d’António Sardinha. Liés ou non à cet intégralisme, il compte avec des intellectuels royalistes en exil après la proclamation de la République au Portugal en 1910. En France ou en Belgique, ils ont découvert le maurrassisme ou ont approfondi sa connaissance pour le diffuser ensuite au Portugal, et jouer ainsi un rôle de passeurs. Mais Salazar (1889-1970) n’est ni intégraliste ni monarchiste. Il a bien sûr entendu parler de Maurras à l’université de Coimbra où il est alors un étudiant brillant avant d’y devenir professeur. Dans cette vénérable université, Maurras est lu et commenté, comme d’ailleurs Maurice Barrès. En particulier dès 1908 dans les rangs du Centre académique de la Démocratie Chrétienne (CADC) où milite Salazar.

La lecture de Maurras chez ces jeunes gens n’est pas à comprendre comme une lecture littérale et Ana Isabel Sardinha Desvignes a justement souligné l’idée d’un « contact studieux avec ce qui se faisait en France dans le domaine de la théorisation réactionnaire et antilibérale ». Pour le dire autrement, le maurrassisme va donner aux Portugais adversaires de la République toute une armature qu’ils vont mobiliser et adapter. Concernant Salazar lui-même qui maîtrise, faut-il le rappeler, remarquablement le français, sa connaissance de Maurras est certaine. On la mesure à la lecture d’un livre, Le Portugal et son chef qui est essentiel dans la diffusion de l’image de l’homme Salazar, de ses idées et de sa politique à l’étranger. Issu d’entretiens entre Salazar et António Ferro (1895-1956), le maître d’œuvre de la propagande du régime, l’ouvrage est d’abord paru au Portugal en 1933 avant d’être traduit et publié en France l’année suivante.

A la fin du livre, Ferro y interroge le Président du Conseil portugais sur sa « formation maurrassienne ». Salazar n’esquive pas mais précise les choses : « J’ai lu les livres politiques de Maurras ; ils séduisent par la clarté, par la logique de la construction… si on en admet les prémices. Mais entre les admirateurs inconditionnels du doctrinaire français et moi, il y a une différence, disons d’attitude, qui a une influence dominante dans le champ de l’action. » En réalité, Salazar ne partage pas le primat maurrassien du « Politique d’abord ». Salazar explique ainsi que Maurras lui a permis de rééquilibrer la place du facteur politique dans sa réflexion générale. Il admet que « la politique a sa place, remplit sa fonction », ajoutant même : « Sans elle il n’y aurait pas de Dictature et sans doute je ne serais pas ici… ».

Mais c’est pour souligner immédiatement que « la vie d’un pays est plus complexe, plus large, échappe plus aux organes et à l’action du pouvoir que beaucoup ne pourraient le croire. » Salazar en réalité, tout en étant antidémocrate, refuse de considérer que l’histoire se décide uniquement par en haut : « l’histoire d’une nation n’est pas seulement l’histoire de ses conquérants, de ses grands rois ; elle est, surtout, la résultante du travail que le milieu impose aux hommes, et des qualités et défauts des hommes qui y vivent. » Ces réserves effectuées, Salazar fut toute sa vie de dirigeant en contact avec les maurrassiens français qui, à l’instar d’Henri Massis, vinrent le visiter à différentes reprises et lui dire toute leur admiration pour lui et son régime. Car si Salazar a été marqué par Maurras, ce dernier l’a été tout autant, dédicaçant ainsi son recueil de poésie la Balance intérieure à celui qui « a rendu à l’autorité le visage le plus humain des visages. »

Qui était l’avant gardiste du salazarisme, Francisco Homem Cristo Filho ?

Le personnage de Francisco Homem Cristo Filho, né à Lisbonne en 1892, s’est tué en voiture en 1928 à Rome alors qu’il rendait visite à son ami Mussolini. Ce dernier lui organisa des funérailles fastueuses mais il faut dire qu’en 1923 Homem Cristo Filho lui avait consacré un ouvrage élogieux, Mussolini bâtisseur d’avenir. Peut-on considérer Homem Christo Filho comme un avant-gardiste du salazarisme, lui qui est mort avant l’avènement de Salazar au pouvoir ? En réalité, il a un parcours fort instructif et ce d’autant qu’il a influencé Ferro, le maître d’œuvre de la propagande salazariste. L’itinéraire d’Homem Cristo Filho est connu : il vient de l’anarchisme où il milite entre 1907 et 1909 comme alors d’autres nationalistes portugais comme Sardinha. Il s’en détache à la fin de 1909, quitte le Portugal pour voyager à Londres et à Paris où il s’installe.

C’est l’avènement de la République à l’automne 1910 et l’évolution de ce régime qui le font basculer dans une opposition irréductible. Homem Cristo Filho devient un nationaliste monarchiste converti à la foi catholique et qui a en tête de renationaliser le Portugal. En 1911, à Paris , il rencontre Barrès qu’il admire (et non Maurras, à la différence des intégralistes) et affermit dans la capitale française sa sensibilité nationaliste Homem Cristo Filho s’y fait aussi un véritable carnet d’adresses avant d’y fonder, en 1917, une des premières agences d’information, Fast ou en 1922 un club, les Amis des lettres françaises. A aucun moment, Homem Cristo Filho n’a perdu le contact avec le Portugal et, en 1917, il quitte les rangs monarchistes pour se rallier à Sidónio Pais, le nouveau chef de gouvernement républicain qui entend bâtir un régime autoritaire jusqu’à son assassinat le 14 décembre 1918.

L’évolution d’Homem Cristo Filho le conduit vers le fascisme et son grand homme est dorénavant Mussolini avec qui il veut bâtir un projet d’Union pan-latine. On semble ici assez loin de Salazar mais Homem Cristo Filho a cependant une importance posthume dans l’histoire de l’Estado Novo. En effet, c’est lui qui va conseiller et orienter son cadet, António Ferro, venu du modernisme au nationalisme et féru de journalisme. Influencé sur le plan idéologique par Homem Cristo Filho, Ferro va aussi, à Paris, profiter des conseils, de l’expérience et des réseaux de son aîné. Cet héritage, il a su le faire fructifier et l’utiliser pour le compte du Secrétariat de la Propagande Nationale lorsqu’il s’est agi de diffuser en France Le Portugal et son chef, le maître ouvrage de la propagande salazariste des années trente qu’il a conçu et réalisé sous la houlette de Salazar.

Pourquoi Paul Valéry préface-t-il le livre du principal propagandiste du salazarisme ?

La préface de Paul Valéry, intitulée « Note sur la dictature » constitue indéniablement l’atout majeur de la version française de l’ouvrage Le Portugal et son chef. António Ferro connaissait Valéry et a réussi une belle opération car cette préface a apporté au livre notoriété et légitimité. Ferro est tout à fait conscient du prestige dont jouit Valéry et s’en est ouvert dans une lettre à Salazar datée du 21 mars 1934 pour lui expliquer que le nom de l’auteur compte davantage que le contenu d’une préface qualifiée d’ « étude assez intéressante sur le cas humain de la dictature, sur ses origines intimes » mais n’ayant que peu à voir avec Salazar et le Portugal. Quelles sont les motivations de Valéry ?

Ferro explique au dictateur portugais que « c’est la première fois que Valéry s’occupe de politique. » C’est faux et on rappellera l’engagement antidreyfusard de Valéry. Ajoutons que la préface a été rédigée autour du 6 février 1934 et que sa publication, un mois après l’émeute, compte à l’évidence dans le débat qui fait rage sur la réforme des institutions de la IIIe République. Enfin, il faut savoir que cette préface a été payée à Valéry par le Secrétariat de la Propagande Nationale. Le montant, 2500 escudos, correspond au prix (2300 escudos) qu’a coûté le cocktail de lancement du livre à l’hôtel Ambassadeur. La préface, consacrée à une réflexion sur la genèse de la dictature et du dictateur, n’est nullement centrée sur Salazar et l’Estado Novo. S’il est peu prolixe sur Salazar qu’il ne célèbre pas avec l’emphase d’autres plumes, Valéry lui donne cependant un satisfecit :

« Je dois dire que les idées exposées dans ce livre par M. Salazar ou qui lui sont attribuées me semblent parfaitement sages. Elles témoignent d’une réflexion profonde, élaborée par un esprit qui ressent la grandeur du devoir qu’il s’est assigné. C’est ce sentiment de grandeur qui distingue l’homme qui poursuit une politique noble de celui qui, dans un grand rôle, s’abaisse à penser principalement à soi. »

Une fois l’ouvrage paru, Valéry honore de sa présence des soirées organisées par Ferro à la Casa de Portugal, rue Scribe. S’y disserte sur la dictature, il en est surtout la vedette et voit la presse relayer ses propos. En résumé, quelles qu’aient été ses raisons, Valéry a incontestablement apporté un appui précieux à Salazar et à son régime à un moment fondamental de la construction de son image à l’étranger.

Le Colonel Rémy, Bénouville et Michel de Saint Pierre admiraient-ils Salazar ?

La réponse est clairement positive. Tous les trois l’ont lu, rencontré, et ont appuyé sa politique par leurs propres écrits et les entretiens qu’ils ont réalisé avec lui.
Chronologiquement, le premier des trois est Rémy, symbole de la Résistance et incarnation de « l’agent secret de la France libre » mais aussi passeur militant de la pensée de Salazar et de la défense de son régime. C’est en octobre 1955 que Rémy a pris contact avec Salazar pour lui offrir son ouvrage, Goa, la Rome de l’Orient. Rémy.

A ce moment, ce gaulliste de la première heure, ancien sympathisant de l’Action française, a rompu avec de Gaulle en actant de son impossibilité de voir réconciliées sous l’égide du Rassemblement du peuple français les deux figures du Général et du Maréchal Pétain (les « deux cordes » de l’Arc dont aurait disposé la France). Mémorialiste et journaliste prolifique, Rémy réside alors au Portugal d’où il s’est rendu à Goa pour en ramener Goa, La Rome de l’Orient, hommage vibrant à l’action colonisatrice du Portugal elle-même assimilée à la défense de l’Occident chrétien. Se félicitant de la victoire (sur le moment) de la position portugaise face à l’Union indienne, Rémy y voit « un exemple qui, s’il est suivi, permettra de sauver l’Afrique sans laquelle la France ne serait plus grand-chose, avant de devenir, à brève échéance une colonie soviétique. »

Entre 1956 et 1959, alors qu’il partage son temps entre la France et les bords du Tage, Rémy est en contact avec Salazar dont il défend le régime dans la presse française et joue les intermédiaires avec des ecclésiastiques ou des hommes d’affaires qui veulent le visiter. A l’occasion du soixante- douzième anniversaire de Salazar, en avril 1961, Rémy lui écrit en lui citant les mots de Maurras : « Restez ! Tenez ! […] ». Il lui redit aussi toute sa confiance comme Français : « En ce temps d’extrême confusion où semble vaciller ce qui reste de l’Occident, c’est vers vous que se tournent nos regards et notre espérance, car nous savons bien que le destin de votre pays est solidaire du vôtre. »

Dix huit mois plus tard, le parallèle implicite dressé avec de Gaulle (non cité) est évident à lire les vœux pour 1963 qu’il adresse à Salazar en déplorant la fin de l’Algérie française : « En cette fin d’année qui a vu par l’effet des jeux de la “démocratie” l’abandon de toute une province française à la barbarie, ce m’est un réconfort que d’adresser mes vœux à l’inébranlable défenseur des valeurs qui ont fait l’Occident chrétien. Que Dieu vous garde à l’Europe, Monsieur le Président ! Aussi longtemps que vous serez là, une flamme brûlera, dissipant les fumées des mensonges qui nous entourent. » Jusqu’au terme de leur correspondance, l’ancien agent secret de la France libre fut un salazariste français convaincu et militant, marqué par son héritage maurrassien, un anticommunisme radical et une foi profonde dans la défense de l’Occident chrétien.

Guillain de Bénouville a un profil comparable à celui de Rémy : ancien de l’Action française et résistant avant de devenir un très proche de Marcel Dassault. Bénouville est aussi un admirateur de Salazar qu’il vient rencontrer à Lisbonne par le truchement de son ami Jacques Ploncard d’Assac, ancien vichyssois installé à Lisbonne depuis 1947 et porte parole-officieux de Salazar auprès des Français. L’objectif est de réaliser un grand entretien pour Jours de France dont Bénouville est le directeur et Marcel Dassault le propriétaire. Les termes en sont fixés dans une lettre adressée par Bénouville à Ploncard d’Assac : « Je voudrais rencontrer et converser avec le Président Salazar à qui Jours de France, comme tu t’en souviens, a déjà consacré un certain nombre de pages et à qui je voudrais, de nouveau, demander de parler, pour nous, de sa politique et de l’avenir de l’Occident en général. L’entretien serait mené par moi-même, nous mettrions tous deux [toi et moi] le texte au point. » Ploncard d’Assac aplanit les choses avec Salazar. Il lui donne d’abord des garanties sur son « inquiétude » légitime quant aux « relations » de Bénouville avec de Gaulle et quant au sérieux et l’intérêt de l’opération. Ploncard d’Assac lui aussi rappelle le rayonnement qu’est alors celui de Jours de France, (il le compare justement à celui de Paris-Match).

Il le rassure enfin sur sa la qualité de sa relation avec Bénouville en soulignant qu’ils se connaissent depuis leurs débuts militants à l’Action française en… 1928 et que malgré leurs choix opposés en 1940 (ralliement de Bénouville à de Gaulle et de Ploncard d’Assac à Vichy), leur « amitié et les convictions maurrassiennes ont survécu à la douloureuse épreuve de 1944 ». Il n’y a donc « aucun inconvénient » mais bien plutôt une « occasion utile » à recevoir le général de Bénouville. L’entretien se déroule dans la seconde quinzaine de juillet 1965, sur la base d’un questionnaire établi par de Bénouville, sachant que le texte à paraître devait être relu et validé par Salazar. L’entretien, publié le 7 août, présente Salazar comme « le sage de l’Occident ». Bénouville en a été particulièrement satisfait, adressant à Salazar, via Ploncard d’Assac, une lettre de remerciement, un exemplaire de son célèbre récit, Le sacrifice du matin, et une demande de dédicace d’une photographie en couleur du dirigeant portugais.

Il reste à évoquer Michel de Saint-Pierre dont originellement le parcours fut différent puisque s’il partage avec les deux autres un passé de résistant et de gaulliste, il s’est retrouvé au lendemain de la guerre du côté du progressisme chrétien. Mais au milieu des années 1960, il a bien changé et le combat férocement en dénonçant « les nouveaux prêtres » dans un roman éponyme qui connut le succès. Michel de Saint-Pierre a d’ailleurs fait adresser un exemplaire du livre à Salazar via Ploncard d’Assac, ce qui lui a permis, dix huit mois plus tard, de rencontrer Salazar à Lisbonne et de vivre à cette occasion des « moments inoubliables ». Le printemps 1968 devait être le moment d’une nouvelle rencontre et d’un grand papier de l’écrivain sur le dictateur portugais. Elle n’a pu avoir lieu malgré la présence de l’écrivain à Lisbonne en mai 1968, peut-être à cause d’une santé déclinante de Salazar qui fut atteint à l’été suivante d’une attaque dont il ne se remit jamais et qui précipita l’avènement de Caetano.

Dans quelles circonstances Emile Schreiber l’a-t-il interviewé ?

Journaliste économique en vue, acquis aux idées démocratiques, Emile Schreiber (1888-1967), devenu après la guerre Emile Servan-Schreiber (Servan est son pseudonyme durant la résistance) est revenu séduit de son voyage au Portugal effectué en mai 1938. A cette occasion, il a rencontré Salazar et enquêté sur les réalisations du régime. Le père de Jean-Jacques (le fondateur de L’Express) et de Jean-Louis (directeur notamment de L’Expansion) a été l’un des pionniers de la presse économique (Les Echos de l’exportation devenu Les Echos en 1928) et de l’essai économique. Dans l’entre-deux-guerres, ses reportages font l’objet d’articles (notamment dans L’Illustration) ou de livres (une dizaine).

Emile Schreiber est allé de Moscou à Rome et de New-York à l’Asie (Indes, Chine, Japon) sans oublier la Scandinavie et la Suisse. Son ouvrage Le Portugal de Salazar peut donc se lire en miroir de ses autres productions de même que son portrait du dictateur être comparé avec celui qu’il a dressé de Mussolini rencontré en 1932. Emile Schreiber n’a d’ailleurs pas manqué, dans le récit de son entretien avec Salazar, de dresser un parallèle entre les deux audiences en racontant qu’il s’est rendu dans le bureau du palais de l’Assemblée nationale sans avoir pu s’y préparer grâce aux « “tuyaux” » de ses confrères, puisque Salazar recevait peu, à la différence du Duce. Pour caractériser le régime salazariste et son chef, Emile Schreiber use d’une formule originale : Salazar ou « la dictature tempérée ».

Il dresse du dirigeant portugais un portrait avantageux : un homme « grand, distingué et calme », dont les « yeux bruns sont brillants et profonds » et dont « le trait dominant du caractère est la sérénité. » A la différence d’Hitler et de Mussolini, il n’est « pas plébéien et encore moins condottiere » Le Salazar d’Emile Schreiber est donc d’abord « un intellectuel et un homme d’action » : un « Marc Aurèle moderne ». Evoquant « ses méthodes de gouvernement » et sa politique, notamment en matière financière, Emile Schreiber dresse pour ses contemporains français un parallèle parlant avec Raymond Poincaré, le Poincaré de la stabilisation du franc de la seconde moitié des années vingt. Un Poincaré que rappellerait Salazar tant par sa « physionomie » que par « ses méthodes de gouvernement ». Salazar et son équipe incarnent aussi pour Emile Schreiber « un gouvernement des hommes compétents, des techniciens » que les groupements « techniciens » hexagonaux des années vingt (Redressement français), dont Emile Schreiber était proche appelaient de leurs vœux.

C’est donc fort logiquement la « résurrection financière » du Portugal qui marque Emile Schreiber. Il n’hésite d’ailleurs pas à dresser une comparaison avec la France de 1938 marquée par l’agonie du Front populaire et l’invite à s’en inspirer. Et ce d’autant qu’au cours de leur entretien Salazar a rendu un hommage appuyé à ses « maîtres français en droit financier et en économie politique. » Emile Schreiber ne salue pas seulement le bilan financier de Salazar mais distingue l’Institut national de statistique de l’Estado Novo qui permet au dirigeant de posséder un véritable « tableau de bord » pour guider l’économie. Là encore, c’est une revendication des techniciens français du temps. Le projet économique et social salazariste décrit par Emile Schreiber ne serait donc pas inspiré par le traditionalisme mais par une volonté modernisatrice visant à sortir le pays d’un archaïsme économique et social symbolisés par la mendicité, l’analphabétisme, la mortalité infantile ou la faiblesse du niveau de vie.

La solution est de le doter d’infrastructures, notamment routières et touristiques, mais aussi éducatives et judiciaires. A ces constructions s’ajoute la mise sur pied d’une économie corporative dont Emile Schreiber fait grand cas et qu’il décrit avec un vocabulaire d’expert en insistant sur les promesses qu’elle recèle. A lire le journaliste, le salazarisme est une « expérience » dont « l’originalité est d’avoir concilié l’autorité et la mesure. » Une « autorité » qu’Emile Schreiber qualifie de « dictature » mais qu’il justifie doublement. D’abord par l’état du pays dont « de simples chiffres expliquent [son] avènement, car ils montrent quels progrès le Portugal a encore à faire pour atteindre le niveau des grandes nations modernes. » Mais aussi par la personnalité et le bilan du dictateur : « Salazar, avec une tolérance relative, dans un autre régime très différent et beaucoup plus supportable que celui des dictatures totalitaires, a, en moins de dix ans, rétabli la paix sociale, redressé les finances, stabilisé la monnaie, moralisé et modernisé l’administration, remis au point l’outillage de la nation, depuis le réseau routier jusqu’à l’armée et la marine, actuellement en pleine réorganisation. »

Quel fut le rôle de la Revue des Deux Mondes dans l’intégration du salazarisme en France ?

On sait toute l’importance de la Revue des Deux Mondes dans la vie politique et culturelle française. A travers le soutien qu’elle apporte à Salazar et à son régime, elle montre que leur influence dépasse le monde des droites nationalistes et mord sur une nébuleuse conservatrice et même libérale-conservatrice. Ainsi, dès 1934, la Revue des Deux Mondes ouvre ses pages à une critique élogieuse de Salazar et de son régime avec un article de Maurice Lewandowski, directeur du Comptoir national d’escompte de Paris et praticien de l’économie respecté. Le banquier y met en avant l’ « expérience de redressement » conduite par Salazar et admire les réformes financières qu’il a opérées. Se fondant sur le livre de Ferro, Lewandowski décrit Salazar comme un chef à la légitimité incontestable, dictateur certes, mais à la tête explique t-il d’une dictature « de droit », qui « sans aucune violence inutile, sans martyrs, sans conflits aigus d’opinions, avait accompli le relèvement par la seule autorité de celui qui avait su s’imposer et inspirer confiance. »

La conclusion tombe : « un Saint qui s’est fait homme d’État » et qui n’a rien à voir avec un Mussolini. Ce texte d’expert, très favorable à l’orthodoxie de Salazar comme à sa personne illustre l’aura du dirigeant portugais. Mais son importance réside aussi dans l’utilisation qu’en fait le Secrétariat de la Propagande Nationale qui en assure la traduction et la diffusion au Portugal, faisant ainsi de La Revue des Deux Mondes une instance de légitimation du Portugal et son chef auprès des élites portugaises.

Cet épisode de 1934 n’est pas unique. En 1939-1940, la Revue des Deux Mondes publie une série d’articles de l’écrivain franco-belge Albert t’Serstevens (1886-1974), consacrés au Portugal où il s’est rendu grâce à l’appui amical et financier de Ferro. On peut en retenir, , un portrait élogieux de Salazar, publié en janvier 1940 et qui fut repris dans le livre paru en… mai 1940 chez Grasset.

Il est encore question de Salazar dans la Revue des deux Mondes après le second conflit mondial, en particulier lorsqu’il s’agit de rendre compte, en septembre 1956, des Principes d’Action, une anthologie de Salazar préfacée par Pierre Gaxotte. Paul Sérant, chargé de la recension et auteur quatre ans plus tard d’un Salazar et son temps, voit en 1956 dans l’Estado Novo « la stabilité qui nous fait défaut » et salue la « sagesse empirique » qui imprègne « toutes les décisions du Président Salazar. » Enfin, en 1967, lorsque Ploncard d’Assac publie son très laudatif Salazar à la Table Ronde, la grande presse et les principales revues s’en désintéressent… à l’exception de la Revue des Deux Mondes qui lui consacre dans son numéro du 1er août 1967 un compte rendu non signé qui réjouit Ploncard d’Assac qui en souligne « l’importance » dans un courrier qu’il adresse à Salazar le 21 septembre 1967.

Qu’en est-il des relations de l’éditeur Dominique de Roux, des cahiers de l’Herne et du pouvoir salazariste ?

La chronologie est importante. Il faut rappeler que depuis septembre 1968 Salazar, atteint d’un accident vasculaire cérébral, n’exerce plus le pouvoir qui a échu à Marcello Caetano. Ce dernier reste en place jusqu’à la Révolution des œillets d’avril 1974 qui balaie l’Estado Novo et le chasse du pouvoir. A ce moment, les guerres coloniales représentent ¼ des dépenses de l’Etat, sont impopulaires et considérées comme un fardeau pour un pays pauvre dont la population émigre à raison de 100 000 départs par an. En France, Caetano et le régime n’ont plus guère de soutiens même si, en 1972, 26 ans après avoir édité Principes d’action de Salazar, les éditions Fayard ont publié un ouvrage de Caetano, Une Révolution dans la paix, accompagné d’une préface avantageuse de Michel Déon.

Il ne reste pour défendre le marcellisme que le dernier carré des droites nationalistes qui ont soutenu Salazar et qui, au nom d’un parallèle avec l’Algérie française, défendent alors les campagnes militaires portugaises en Angola ou au Mozambique. C’est justement l’empire portugais qui fascine l’écrivain et éditeur Dominique de Roux (1935-1977), qui a fondé les Cahiers de l’Herne en 1961. C’est au printemps 1971 que Dominique de Roux se rend à Lisbonne avec la volonté de partir d’y préparer un voyage dans les colonies africaines portugaises. Il n’a donc, et pour cause, jamais croisé la route de Salazar qu’il évoque plutôt avantageusement dans son roman Le Cinquième Empire paru en 1977, un « vertueux » dont « la fascination qu’il exerçait suffisait à tenir l’Empire et à donner à l’idée de l’Etat un contenu invulnérable aux actualités idéologiques et aux abus de bien public ».

Caetano en revanche, qualifié d’ « héritier honteux d’une longue dictature de classe » lui a inspiré des jugements beaucoup plus acerbes. Avant d’atterrir à Lisbonne, Dominique de Roux a entretenu depuis Paris des liens avec Aginter Presse, une officine implantée à Lisbonne par des anciens de l’OAS et liée aux services secrets portugais. Aginter Presse soutient alors activement la politique africaine de l’Estado novo au nom de l’anticommunisme et de la défense de l’Occident. Mais dès son arrivée sur les bords du Tage, Dominique de Roux y a rencontré Pedro Feudor Pinto, chargé des relations avec les journalistes étrangers au ministère de l’Information qui, après lui avoir vanté le projet luso-tropicaliste lui organise pour le mois de juillet suivant un séjour d’un mois en Angola et au Mozambique ; un séjour très encadré dont Dominique de Roux est sorti envouté par l’Afrique à laquelle il va accrocher au cours des années suivantes ses projets de « troisième voie » inspirés de sa propre lecture du gaullisme et des rencontres qu’il va faire notamment avec Jonas Savimbi.

Disons-le clairement, pour intéressant qu’il puisse être, l’itinéraire de Dominique de Roux s’inscrit d’abord dans une démarche individuelle bien davantage que dans la perspective collective qu’a été un salazarisme français repérable du début à la fin du pouvoir salazariste et réinvesti par le dernier carré sur Caetano. La Révolution des œillets met un terme à cette histoire, conduit les salazaristes français à régler leurs comptes avec le successeur de Salazar qui est considéré, notamment par Ploncard d’Assac, comme son fossoyeur. Un Salazar qui disparaît dès lors très largement des mémoires des droites nationalistes françaises. Sur les bords du Tage, si Salazar a marqué la mémoire collective, il n’a pas eu de postérité partisane, aucune formation néo-salazariste n’ayant réussi à jouer un rôle conséquent dans la vie politique portugaise depuis les années 1970. A l’inverse, la Révolution des œillets a pu fasciner les gauches françaises et susciter des voyages au Portugal pour y observer entre 1974 et 1976 ce qui était en train d’advenir d’une « Révolution » se déroulant à 1750 kilomètres de Paris.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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