Dialogue avec Maurice Olender

« Que se passe-t-il quand le mot « race » perd ses guillemets ? »

Historien (École des hautes études en sciences sociales) et éditeur (Seuil). Maurice Olender a été notamment professeur invité de la chaire de littérature et culture françaises à l’ETH‐École polytechnique fédérale de Zurich (2015). Parmi ses publications, Les Langues du Paradis, préface de Jean-Pierre Vernant (1989) (« Points Essais », n° 294), Race sans histoire (« Points Essais », n° 620, 2009, 2018), Un fantôme dans la bibliothèque (Seuil, 2017) et Singulier Pluriel (Seuil, 2020).

Comment s’est passée votre rencontre avec l’éditeur Peter Trawny, à l’initiative de la parution des Schwarze Hefte ?

Maurice Olender: Comme souvent, les choses se passent assez simplement. Pour la traduction en italien de Race sans histoire, Umberto Eco, qui dirigeait une collection chez Bompiani, m’avait demandé une préface inédite. Je ne savais pas trop quoi écrire. Je m’apprêtais à faire quelques pages pour commenter le titre Race sans histoire. Nous sommes en 2014 et la presse annonce soudain, en France comme ailleurs, la parution prochaine des Cahiers noirs de Heidegger. Jeune lecteur, plus en archéologue qu’en philosophe, j’ai approché les écrits de Heidegger, sans doute fasciné, comme tant d’autres, par les fulgurances poétiques de ses formules, de ses jeux et enjeux étymologiques qui plus tard me sont apparus comme relevant d’un genre très ancien auquel j’ai consacré un texte intitulé « politiques de l’étymologie »… La presse précisait aussi que l’éditeur des Cahiers noirs, Peter Trawny, allait publier un livre sur le rôle des Protocoles de Sages de Sion dans ces Cahiers. Comme dans Race sans histoire, il y a un chapitre important sur les Protocoles des Sages de Sion, je voulais savoir ce que Heidegger a bien pu faire avec ce faux célèbre, un texte délirant qui témoigne d’une construction mythique liée à une théorie du complot. Sans le connaître, j’ai écrit à Trawny pour lui demander s’il acceptait de me communiquer en urgence son livre à paraître (en allemand, qui a été par la suite traduit au Seuil) et aussi les pages inédites des Cahiers noirs où il était question des Protocoles. Il m’a répondu immédiatement – et favorablement.

Sans doute, avant même de lire ces inédits, j’avais dans un coin de mémoire le souvenir d’un précieux témoignage de Jaspers quand il écrit (à propos de Heidegger) : « Je lui parlais de la question juive, du non-sens stupide sur les sages de Sion, à quoi il me répondit : “Il y a pourtant bien une dangereuse association internationale des Juifs.” »

Les inédits publiés par Trawny sont en quelque sorte « responsables » de la longueur de ma préface ; plutôt que deux ou trois pages elle en compte près de quatre-vingts (jamais publiées en français).

C’est ainsi que ce même livre, Race sans histoire, traduit par Harvard University Press, en 2009 , sous le titre Race and Erudition, a reçu un troisième titre : Razza e Destino (Race et Destin). Pourquoi ? Ce sont les Cahiers noirs qui incitent à tenir compte de la pesanteur de l’héritage des vieilles théologies du Destin notamment chez Heidegger – visions que tout le XIXe siècle a véhiculées tant dans les études théologiques que dans les sciences humaines en devenir – en principe séculières. C’est du moins ainsi que cela peut apparaître au regard d’une histoire archéologique des savoirs.

Alors que lit-on dans la préface de Razza e Destino (Bompiani 2014), dans ces pages jamais éditées en français ?

Maurice Olender: Comme déjà dans Les Langues du Paradis (1989), on retrouve ici une approche « ethnographique » des savoirs du monde académique pour tenter de voir comment d’éminents savants, linguistes ou historiens des religions, ont pu, au XIXe et au XXe siècles, concevoir des « fables savantes ». Ou encore, écrit Jean Starobinski « comment des hommes de science, de la meilleure foi du monde, ont pu se tromper ».

Prolongeant ce type d’approche ethnographique, lors d’une invitation à un colloque du Martin-Heidegger-Institut de la Bergische Univesität de Wuppertal, je n’ai pas proposé, pour les écrits de Heidegger, d’exégèses philosophiques. Je n’ai pas de compétence particulière en la matière. Mon artisanat de chercheur se situe ailleurs, en contrebas – dans les sous-sols théoriques si vous préférez. Mon domaine de recherche se limite à une philologie de terrain, associée à une démarche d’archéologue. Il s’agit d’un modeste exercice ethnographique appliqué aux savoirs académiques. Ainsi (sans donner ici les références en bas de page), les livres de Julius Evola ou de René Guénon (tous deux préfaciers et exégètes des Protocoles des Sages de Sion), classés en bibliothèque sous les rubriques « métaphysique », « orientalisme », « philosophie », « ésotérisme », ne sont-ils pas en quête d’un même type de « Véridicité » anhistorique ? Et celle-ci ne peut-elle pas éclairer la « Terreur de l’histoire » mise en scène dans toute son œuvre savante, et littéraire, par Mircea Eliade ? occasion aussi de rappeler les liens intellectuels entre ces trois auteurs… et Heidegger. Autre exemple, pas si lointain : la « métaphysique » de l’âme raciale, mobilisée par Gustave Le Bon, ne peut-elle pas éclairer les constructions associant stéréotypes raciaux et savoirs académiques telles qu’on les retrouve dans l’anthropologie physique européenne de la première moitié du XXe siècle – parmi tant d’autres chez Otto Reche?

Il m’arrivait, dans mes séminaires du jeudi soir, aux Hautes Études, d’examiner, au cas par cas, comment une discipline universitaire, notamment la philologie comparée puis la linguistique, maniaient au XIXe siècle des stéréotypes souvent archaïques, pour les ériger en nouveaux savoirs de « pointe ». Puisque vous m’interrogez sur cette préface chez Bompiani, on y lit, me semble-t-il, textes à l’appui, comment dans l’avenir, les Cahiers noirs de Heidegger pourraient ouvrir plus d’une piste à des chercheurs venus de tous horizons autant qu’aux philosophes. Pour mener une telle enquête interdisciplinaire, alliant histoire et sciences sociales, aujourd’hui encore on mesure néanmoins combien l’entreprise est malaisée si l’on veut être audible en respectant les codes académiques, pour ne pas dire les cloisonnements des disciplines universitaires. Celles-ci vantent plus volontiers l’interdisciplinarité qu’elles ne sont prêtes à la pratiquer.

Dans cette préface j’écrivais, de manière sans doute trop hardie : « Poursuivons nos lectures pour voir comment la publication et l’étude des Cahiers noirs pourraient contribuer à faire bouger, aussi peu que ce soit, quelques digues universitaires. En montrant, par exemple, que les stéréotypes résultent souvent d’un enchevêtrement de sources savantes, théologiques et dites “populaires” qui s’épaulent mutuellement. Et qu’il n’est pas interdit de faire de l’histoire, voire du comparatisme, en approchant des écrits de philosophes. » (p. 38, Razza e Destino, Bompiani, 2014).

Dans ces mêmes pages, parcourant des textes anciens et modernes, on peut évaluer aussi l’importance des théories du destin, des Pères de l’Église à Heidegger en passant notamment, en France, par Renan.

Mais alors qu’auriez-vous écrit dans cette préface demandée par Umberto Eco si Trawny n’avait pas édité les Cahiers noirs ? Quel est pour vous aujourd’hui le statut du mot « race » redevenu à la mode ? Que dites-vous dans Race sans histoire ?

Maurice Olender: Sans doute aurais-je tenté de dire ce qui peut se lire à présent dans Singulier Pluriel (2020). Principalement ceci : il faut prendre les mots au sérieux. Les vocables, instruments poétiques, sont aussi des outils sociaux et politiques. Le mot « race » est un mot douloureux. Et d’abord – on l’oublie – la trajectoire du mot « race » raconte l’histoire d’un des plus « beaux » mots de la langue française, l’histoire d’un mot qui a « mal tourné » puisqu’il incarnait la légitimité même, la lignée, l’ascendance ou la descendance. Mobilisées par le savoir académique du XIX e siècle, après avoir « justifié » l’esclavage, « blanchi » et « autorisé » le colonialisme, les théories de la « race » ont par la suite pu légitimer la fabrique de génocides au XXe siècle – y compris au Rwanda.

Même aux États-Unis, où le terme « race » peut être entendu de manière non pas « biologique » mais « sociale » et « politique », nombreux sont les universitaires et les écrivains (je pense notamment à John Edgar Wideman) qui nous disent à présent que, sous la notion de « race », quand on gratte un peu le tissu sémantique, on retrouve bien vite du « naturel », de l’« essentiel ». Ces dernières années, tout ce que l’on a pu dire et penser de la « race » est à rapprocher (et à comparer) de ce qu’on a pu dire et penser du « sexe », que ce soit dans des discours stigmatisant le « sexe féminin » ou dans les diverses formes d’homophobies. Et jusque dans la réception récente de la notion de « féminicide ». Dans mes séminaires, j’ai souvent examiné ce « couple fonctionnel », à la fois sémantique, politique, philosophique et religieux, « sexe et race » – un seul et même mot dans diverses langues (Geschlecht en allemand, genos en grec, etc.).

Il ne faut pas oublier que même la pire violence souhaite se draper de « légitimité ». Or, à partir du XIXe siècle, ce qui conférait de la légitimité, ce n’était plus la religion mais la science. On était passé du « destin » (notion théologique) des peuples à l’« instinct » et à la « race » (notion « scientifique » liée aux taxinomies du XIXe siècle). Ce qui apporte une des clefs du titre Race et Destin.

Et qu’en est-il du mot « race » ?

Maurice Olender: Dans Singulier Pluriel, on peut lire page 77 : « La “race” a été, durant plus d’un siècle, non seulement une fiction savante mais une réalité “scientifique”, légitimée et admise en tant que telle. Ceux qui s’y sont opposés, minoritaires dans le monde universitaire d’alors, même s’ils comptaient parmi les plus grands savants de leurs temps, n’ont pas été entendus. Assumer un minimum de responsabilité sémantique suppose, me semble‐t‐il, de signaler aux lecteurs que le mot “race”, dont l’histoire récente a légitimé, jusque dans les lois écrites par la France de Vichy, des crimes réels, ne recouvrait qu’une “fiction savante” ou, si l’on préfère, une fantasmagorie. Ces guillemets ont alors peut‐être également une fonction d’alerte, pour rappeler à tous que les phantasmes les plus loufoques peuvent tuer et, à ce titre, font partie des réalités de l’histoire. Ces petits crochets anguleux, qui se mobilisent sous nos yeux, ont alors pour vocation pédagogique de maintenir vives les tensions entre mémoire et oubli. » Que se passe-t-il quand le mot « race » perd ses guillemets ?

Parmi les quelques 250 livres que vous avez édités, dans votre collection au Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », on trouve, aux côtés de tant d’autres, Sylviane Agacinski, Henri Atlan, les frères Dardenne, Florence Delay, Daniele Del Giudice, Alain Fleischer, Lydia Flem, Hélène Giannecchini, Jean-Claude Grumberg, Ivan Jablonka, Cristina Peri Rossi (en 2023), Michelle Perrot, Jean-Frédéric Schaub, Jean Starobinski, Antonio Tabucchi, Camille de Toledo ou Jean-Pierre Vernant, sans oublier les œuvres posthumes de Paul Celan, Claude Lévi-Strauss et Georges Perec. Parmi ces « classiques », qui traversent les temps et les modes, nul titre lié à l’actualité sauf deux tomes intitulés Ta‛ayush’(« vivre ensemble » en arabe), liés au combat pour la Paix entre Israël et Palestine dont vous avez préfacé le tome II .

Maurice Olender: Vous avez l’œil affûté. Ces deux volumes du Journal d’un combat pour la Paix, écrit par David Shulman, publiés en 2004 et en 2021 (tome II, sous le titre Un si sombre espoir) en partenariat avec Mediapart, font partie de ces scoops invisibles!

Shulman, indianiste et poète, lauréat du Prix Israël en 2016, forme, avec ses amis, un groupe d’intervention non violent, israélo-palestinien, inspiré du mouvement de protestation civile pour la paix de Gandhi et de Martin Luther King. Pourquoi dans une collection qui réunit des savants et des écrivains ? Sans doute parce que Shulman, homme de savoir et auteur d’une œuvre poétique, fait dans ce Journal d’un combat pour la paix le récit d’un engagement politique au quotidien sur le terrain peu banal. Sans être pacifiste, militant de la paix face à la violence des colons, il dit ses « convictions bien ancrées sur ce que veut dire être humain ». Il ne faut pas s’y tromper : les vieux textes hébreux savaient qu’il fallait, dans toute société, face au pouvoir politique, trop souvent violent, des intellectuels qui rêvent d’un autre monde. C’est de l’équilibre entre ces deux pôles, souvent désignés, de manière trop simpliste, comme « idéal utopique » et « réalisme politique », que peut naître quelquefois le moins pire…

Revenons à l’expérience citoyenne de Ta‛ayush. Dans ce Journal d’un combat quotidien, Shulman évoque une zone de l’intime où le poétique et le politique peuvent coïncider. Cette vie fragmentaire porte la marque des territoires de l’infra-ordinaire. Ce concept exploré par Perec est dynamique : il incite chacune et chacun à voir ce qui a fini par devenir invisible.

C’est bien ce « devenir invisible », qui crève les yeux au quotidien, jusque dans nos propres quartiers (voyez le dernier film des frères Dardenne, Tori et Lokita), qui met en péril la confiance nécessaire à tout partage.

© Maurice Olender – Éditions du Seuil.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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