Dialogue avec Bernard Stevens

Bernard Stevens est un philosophe belge; Il publie Soleil levant sur forêt noire. Heidegger et l’école de Kyôto, aux éditions du Cerf, en 2020.

Pouvez-vous nous parler de l’Indonésie ?

N’étant pas spécialiste de ce pays, je ne suis pas habilité à parler de l’Indonésie en toute objectivité, mais seulement, bien entendu, raconter ce qu’elle signifie pour moi.

a. C’est le pays de la conférence de Bandung, organisée par Sukarno en 1955 et à laquelle assista mon père en tant qu’observateur pour les Nations Unies. Le président Sukarno était le héros de la lutte d’indépendance contre les Hollandais et le principal artisan de l’Indonésie moderne, dont il a contribué à établir les fondements constitutionnels en les articulant autour du Pancasila, « cinq préceptes » (surprenant échos du bouddhisme dans un pays à majorité musulmane) : 1. La croyance en un Dieu unique ; 2. Une humanité juste et civilisée : 3. L’unité de l’Indonésie ; 4. Une démocratie guidée par la sagesse à travers la délibération et la représentation ; 5. La justice sociale pour tout le peuple indonésien. Le Pancasila a beaucoup aidé à maintenir unifié un archipel immense et disparate, constamment menacé d’éclatement. La conférence de Bandung réunissait les nations du Tiers-Monde autour du principe du non-alignement : ne se laisser happer ni par les USA ni par l’URSS. Les personnalités qui participèrent à cette conférence (parmi lesquelles Nehru, Zhou-En-Lai, Nasser, Sihanouk, Nkrumah) ont nourri ma prise de conscience politique durant mes jeunes années et cela explique peut-être la séduction qu’exerça durablement sur moi un auteur tel que Malraux — que j’ai lu en ordre chronologique inversé : Les Anti-mémoires (évocation de ses rencontres avec nombre des politiques artisans du XXème siècle), ensuite les monumentaux écrits sur l’art, enfin les romans du jeune militant et résistant communiste.

b. L’Indonésie, c’est mon pays natal, mais que j’ai quitté avant l’âge de deux ans. A l’absence de souvenirs s’est substitué la nostalgie d’un paradis perdu (largement imaginaire), une Asie mythique avec laquelle j’ai plus tard voulu renouer au moyen des arcs-en-ciel des concepts (à l’imitation des philosophes allemands qui, selon Nietzsche, avaient cherché à renouer avec la « patrie », le monde grec, au moyen des arcs-en-ciel des concepts).

c. Le paradis perdu était illustré, littéralement, par un tableau que mon père avait acquis auprès d’ un peintre belge vivant à Bali depuis les années 1930 : Adrien-Jean Le Mayeur de Merprès (1880-1958). Artiste dont l’œuvre et la légende m’ont véritablement envoûté, toute ma vie durant, et ont contribué à nourrir affectivement mes intérêts politiques et intellectuels pour l’Asie.

Ce peintre est en outre une prodigieuse énigme : alors que ses tableaux sont d’une qualité exceptionnelle et qu’il est en outre le peintre belge du 20ème siècle a être le plus côté après Magritte (lors des ventes chez Christies’s et Sotheby’s à Singapour et à Hong-Kong), il est totalement inconnu dans son pays d’origine, la très provinciale et très bornée Belgique. J’ai récemment écris un court essai sur lui, mais je peine à trouver un éditeur, car personne ne veut publier un livre sur un inconnu. Mais il ne faut pas désespérer : j’ai tout de même réussi à faire connaître l’école de Kyôto, après un quart de siècle d’effort.

d. Sur Java, mon île natale, on pratiquait jadis chez les lettrés une langue aujourd’hui disparue : le kawi, d’origine surtout sanscrite. C’est la langue que le philosophe-linguiste Wilhelm von Humboldt fera connaître par son ouvrage de 1836: Introduction à l’œuvre sur le kavi et autres essais, traduction Pierre Caussat, Seuil, Paris 1974. (Titre original: Über die Verschiedenheit des menschlichen Sprachbaues und ihren Einfluss aud die geistige Entwicklung des Menschengeschlechts. Einleitung zum die Kawi-Sprache).

Cet ouvrage, qui se présente comme une introduction à l’étude de la langue kawi, tout en n’expliquant en fait quasi rien sur la dite langue, est en réalité une vaste réflexion inachevée sur l’essence du langage et sur la manière dont celui-ci révèle la nature humaine. Soutenant deux thèses également vraies mais inconciliables (toutes les langues, qui sont autant de visions originales du monde, sont irréductibles les unes aux autres; le langage, constitue l’organe de l’esprit humain, qui est un, et il est le mode d’être essentiel de cet esprit), cette réflexion, développée dans la mouvance kantienne, reste l’une des œuvres linguistiques les plus stimulantes pour la pensée philosophique, marquant des auteurs aussi divers que Chomsky, Cassirer et Heidegger.

Pourra-t-on jamais élucider de manière satisfaisante la raison pour laquelle Humboldt a ainsi valorisé l’ancienne langue sacrée de l’Indonésie dans sa tentative la plus puissante pour comprendre l’inscription de l’homme dans l’univers?

Qui sont Nishida Kitarô et Kuki Shûzo?

Cela me rappelle une question d’examen qui m’avait été posée en première année de philo : “qu’est-ce que la raison pratique pour Kant ?” Le sujet était tellement vaste et fondamental que je ne savais par où l’aborder. Cela avait failli causer ma perte.

Risquons néanmoins quelques mots.

Nishida (1870-1945) est le philosophe le plus célèbre du Japon contemporain. Cette réputation est à la fois méritée et surfaite. Méritée car avec lui la philosophie de type occidental au Japon atteint une maturité et une créativité inédites, au point d’attirer les esprits les plus talentueux de l’époque, occasionant la formation d’une véritable “école” de Kyôto, passablement prolifique. La notion philosophique la plus communément associée à son œuvre est la “logique du lieu” (場所の論理 basho no ronri), une réélaboration audacieuse du transcendantal kantien, nourri (m’a-t-il semblé) du Yogâcâra bouddhique.

Cependant d’autres philosophes mériteraient une attention au moins égale. Je pense notamment à Watsuji Tetsurô ou à Nishitani Keiji. Mais aussi, hors école de Kyôto et plus près de nous: Yamauchi Tokuryû (dont la somme, Logos et lemme, traduit par Augustin Berque, donne fameusement à penser), ou encore Maruyama Masao sur qui j’ai récemment publié un ouvrage… passé inaperçu (et dont les propos profondément humanistes, sans doute parce qu’ils ne sentent pas assez le souffre, n’éveillent aucune curiosité).

Kuki Shûzô (1888-1941), proche de Nishida, est un penseur de très grand talent, connu surtout par un ouvrage qui a eu un certain succès dans les années 1930: La structure de l’iki, une herméneutique de la notion d’iki, considéré comme une manière proprement japonaise d’être-au-monde (une sorte d’esthétique de l’élégance dans le maintien).

Mais l’œuvre philosophique majeure de Kuki s’intitule Le problème de la contingence (偶然性の問題Gûzensei no mondai) de 1935. Il s’agit d’un ouvrage de philosophie plus spéculative, abordant la question bouddhique de la contingence à la lumière d’une réflexion complexe sur le temps (convoquant des auteurs aussi divers que Dôgen, Proust, Bergson, Boutroux, Guyau,…). Par ailleurs Kuki aurait introduit Sartre auprès de Heidegger et il aurait organisé le séjour de Karl Löwith au Japon en 1936.

Qu’est-ce qui distingue fondamentalement la pensée d’Edmund Husserl de celle de Nishida Kitarô?

A défaut d’écrire un volume entier, disons juste un mot.

Les deux penseurs se situent dans la ligne de la philosophie réflexive et d’une radicalisation du transcendantal kantien (Husserl, à partir de la notion d’intentionnalité, Nishida à partir de la notion de “lieu”, compris comme le site englobant de l’activité de conscience). Mais alors que Husserl reste à un niveau très cognitiviste, Nishida (en mode plus schopenhauerien, ou même henryen) souhaite fonder la conscience représentative et perceptive dans un a priori de l’a priori, qui est volitif, affectif, mais aussi esthétique et religieux.

Par ailleurs là où Husserl se voit comme un continuateur du logos grec (telos de l’humanité entière), Nishida se voit plutôt comme un héritier du lemme bouddhique indien (le tetralemme qui permet une pensée du tiers inclus et de la coexistence des opposés).

Ce dernier aspect est quelque chose que je devrais développer dans un prochain ouvrage sur “Les sources orientales de l’école de Kyôto”.

Dans quelles circonstances Tezuka Tomio rencontre-t-il Heidegger?

Honnêtement je n’en sais pas plus que ce qu’en dit Tezuka lui-même dans sa version de l’entretien. C’était un professeur de littérature allemande à l’université de Tôkyô. Impressionné par la stature de Heidegger et leur commun intérêt pour Hölderlin et Rilke, il était venu lui rendre visite à Fribourg pour l’interroger à ce sujet et aussi sur le rapport entre la civilisation européenne contemporaine et la religion chrétienne.

Il avait apparemment été mis en rapport avec Heidegger par un certain Monsieur Uchigaki, probablement un étudiant de Kyôto, admiratif du philosophe allemand et désireux de lui faire plaisir en lui envoyant, à sa demande, des photographies de la tombe de l’honorable professeur Kuki Shûzô, en bordure du célèbre 哲学の道 tetsugaku no michi (“chemin de la philosophie”).

Je ne crois pas que Tezuka soit connu pour autre chose que ce compte-rendu publié dans le Tôkyô Shimbun en janvier 1955.

Comment s’articulent pensée méditante et pensée calculante dans la pensée bouddhique ?

J’avoue être pris de court par cette question et ne sait trop comment y répondre.

Peut-être la réflexion de Nâgârjuna qui articule une méditation de la vacuité sur une logique du tetralemme, avec des commentaires paradoxaux sur la co-production conditionnée, opère-t-il ainsi, par une sorte de déconstruction de la réception littérale de l’Abhidharma, une articulation de la pensée méditante sur la pensée calculante.

La plurivocité du verbe être indo-européen : en espagnol, Ser (être essentiel) et Estar (être accidentel), en allemand Sein (sanscrit), Es (« vivre, subsister »), Wes (« demeurer »), et Bhu (« éclore, croître ») ne se retrouve-t-elle pas dans le japonais: desu (です), aru (有る), iru (いる), sonzai suru (存在する) ou gozaimasu (ございます) ?

Certes on peut dire chacun des sens de l’être en japonais. Mais il s’agira chaque fois d’un verbe différent avec une différente racine. Par contre la plurivocité de l’être européen est compris dans un même verbe — ce qui conduit en vérité à une certaine équivocité et n’est peut-être pas nécessairement un avantage. Mais il me semble que l’ontologie de la philosophie gréco-occidentale, et même sa logique, sont intimement liées aux flexions du verbe être et aux structures syntaxiques des propositions prédicatives. Traduite en langue japonaise (ou chinoise) elle n’aura jamais la même saveur, ni le même sens. Ce sont d’autres logiques qui proviennent des potentialités des langues asiatiques — lesquelles ne sont toutefois pas aussi unifiées que les langues européennes (sanscrit, chinois et japonais ouvrent chaque fois un univers différent). C’est là manifestement une question à approfondir.

Quelle fut la réception des oeuvres de Sartre, Levinas et Derrida au Japon et aujourd`hui d`Alain Badiou ou Bernard Stiegler ?

Tous ces auteurs ont connu un écho considérable au Japon. Je suis moins certain pour le dernier. Mais c’est indiscutable pour les trois premiers, à l’époque où je me suis initié à la pensée de ce pays.

Sartre a été un monstre sacré, comme partout ailleurs, dans l’immédiat après-guerre. Pour mettre en valeur Maruyama, on a parfois comparé ce dernier au « grand existentialiste marxiste français ». Sartre est un interlocuteur clef dans Qu’est-ce que la religion ? de Nishitani : c’est l’examen critique de la notion de néant qui l’y occupera le plus.

Un des collègues japonais qui m’a aidé à lire ce dernier auteur écrivait sa thèse de doctorat sur Levinas.

Et j’ai bien connu l’excellent traducteur de Derrida (à peine publié, déjà traduit), Takahashi Tetsuya, qui m’a d’ailleurs pas mal reproché mon intérêt pour l’école de Kyôto (jugée trop conservatrice aux yeux de la plupard des intellectuels japonais).

Existe-t-il une nouvelle génération de japonais heideggeriens ?

Je ne suis plus très au fait de l’actualité philosophique au Japon. A mon avis la vogue heideggerienne n’est plus ce qu’elle a été (très forte du vivant de Heidegger). Et comme le Japon est proche des mouvements d’idées d’Europe et d’Amérique, on ne peut pas parler de « nouvelle génération de japonais heideggeriens », mais tout au plus d’un intérêt de spécialistes, avec toutefois une préoccupation moins prononcée que chez nous pour la question de son errance politique.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, fondateur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, Jewpop et LIRE Magazine Littéraire.
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