Dialogue avec Barbara Cassin

La philosophe Barbara Cassin, philosophe spécialiste de la sophistique et petite-cousine du prix Nobel de la Paix René Cassin, deviendra, en 2019, la 9e femme à intégrer l’Académie française. Elle a publié Quand dire, c’est vraiment faire: Homère, Gorgias et le peuple arc-en ciel, aux éditions Fayard en 2018.

Vous avez été élève au lycée Pasteur, où enseignaient Michel Deguy et François Fédier. Jean Beaufret était alors professeur au lycée Condorcet. Comment découvrez-vous la poésie de René Char et la philosophie de Martin Heidegger ?

C’était dans l’après 68, nous avions autour de Michel Deguy avec un grand nombre d’amis philosophes, peintres, poètes de tous âges, constitué une sorte d’université alternative, évidemment ouverte, rue de Lanneau dans un appartement que mes parents mettaient à ma disposition. Il y avait là Godofredo Iommi, immense poète chilien, et son fils Juan Pablo Iommi Amunategui, Jorge Perez-Roman, peintre argentin, Tronquoy, architecte et plasticien, mais aussi François Fédier, qui introduisait y compris éditorialement Heidegger en France, Dominique Fourcade, ami et fils en poésie de René Char, Josée Lapeyrère, poète et psychanalyste qui faisait une revue Le Temps des loups, Patrick Lévy qui nous faisait découvrir et traduire Hannah Arendt; Jean Beaufret comme Stanislas Breton y venaient, et nous lisions Hésiode, le Banquet de Platon, la Rhétorique de Quintilien, Dante, Mallarmé… René Char et Martin Heidegger, je les avais déjà lus bien sûr, mais c’est alors qu’ils étaient là parmi nous comme de grands présents-absents. L’été 69, François Fédier m’a tout naturellement invitée au Séminaire du Thor, avec Martin Heidegger chez René Char. J’y suis allée avec d’autant plus de bonheur que le séminaire portait sur Leibniz et que je venais de rendre mon « Diplôme d’Etude Avancées » sur « Conviction et démonstration dans la correspondance entre Leibniz et Arnauld », à propos du Discours de Métaphysique. Tout allait de soi, les hiérarchies étaient solidement bousculées, et les différences générationnelles avec elles. J’étais la seule femme, et la plus jeune. J’ai découvert l’homme Char et l’homme Heidegger en même temps que je les lisais. En même temps que le rapport entre poésie et philosophie vu par l’un et vu par l’autre —deux hommes se faisant de grands signaux chacun sur un sommet, ou deux prisonniers dans des culs de basse-fosse chuchotant par un trou dans la paroi…

Sur France Culture, vous dîtes vieillir de deux secondes, chaque seconde, de ne pas avoir fait d’analyse et avoir tenté plusieurs fois l’agrégation de philosophie. Peut-on parler d’ « acte manqué » dans les deux cas ?

Je ne mets pas du tout les deux choses sur le même plan.
J’ai été pédagogue d’adolescents psychotiques dans un hôpital de jour, et cela a beaucoup compté pour moi, cela m’a beaucoup appris sur le langage et la langue, sur l’enfance, sur ce que c’est qu’être un autre. C’était mon premier travail rémunéré, et mon premier rapport avec la psychose. Mais les autres pédagogues avaient de l’expérience, et les psychiatres ou les psychologues connaissaient leur métier. Ma seule préparation à moi était philosophique, et j’ai tout appris sur le tas. C’est pourquoi j’avais l’impression de vieillir de deux secondes par seconde. Cela n’avait vraiment rien d’un acte manqué, c’était tout simplement quelque chose de passionnément engageant. J’ai hésité à faire une analyse ensuite, voire à devenir analyste (quand même mieux payé que professeur de philosophie!), mais je n’en ai pas eu réellement envie, même si j’avais et si j’ai beaucoup d’amis analystes. Ne pas faire d’analyse n’a à mes yeux rien d’un acte manqué, en faire une peut parfois être un acte réussi.
L’agrégation de philosophie, c’est une tout autre histoire. Précisément après 68 (je fais partie de ceux qui ont boycotté deux fois l’agrégation), après une rencontre avec René Char et Martin Heidegger, ce genre de concours universitaire n’allait vraiment plus de soi. Cela m’aurait beaucoup simplifié la vie de l’avoir, mais il se trouve que je n’étais plus la bonne petite élève capable de faire une dissertation recevable. Je l’ai présentée cependant avec d’autant plus d’assiduité que j’avais une bourse, et surtout que j’avais réussi du premier coup le CAPES, le certificat d’aptitude pédagogique qui fonctionne comme une sous-agrégation et vous oblige à enseigner dans le secondaire, mais ne vous ouvre pas de carrière universitaire ou de recherche. Mon incapacité année après année est peut-être en effet de l’ordre de l’acte manqué, j’aurais pu ou dû savoir me plier aux contraintes et aux normes, d’ailleurs non dépourvues de sens. Cela n’a pas été le cas, et je préfère ma trajectoire hasardeuse à celle de mes amis qui ont réussi l’agrégration.

Est-ce à cette époque que vous recevez le célèbre coup de fil de Jacques Lacan ? 

J’ai beaucoup de mal avec l’espace et le temps. Je pense que c’était dans les années 75, donc à cette époque en effet.

Freud critiquait la cacophonie téléphonique et Lacan le posait par terre dans un coin de son cabinet. Pensez vous, avec Jean-Luc Nancy,  que le smartphone est l’illustration de l’achèvement de la technique ?

Je ne pense pas grand chose du smartphone, je m’en sers, et je m’en fiche. La problématique heideggérienne de la technique, ses tenants et ses aboutissants, ne me dit rien qui vaille.

Quel regard portez-vous sur la pensée de  Jean-Luc Marion, qui prononcera probablement le discours de réception de votre entrée à l’Académie française ?

Pour moi, la philosophie est d’abord liée à l’histoire de la philosophie. Jean-Luc Marion est un admirable connaisseur de Descartes, comme on sait, mais plus généralement un excellent historien de la philosophie. Par ailleurs, nous n’avons ni les mêmes convictions ni les mêmes croyances. Si je suis quelque chose, je suis plutôt païenne, et la Grèce m’intéresse plus que le Christ. Mais je me réjouis qu’il se propose de prononcer mon discours de réception car je connais son intelligence -il a parfaitement compris avant tout le monde comment le Dictionnaire des intraduisibles était une machine de guerre sophistique, reposant sur une conception sophistique du langage immergée dans la pluralité des langues, liée à la performance et à l’intelligence de l’équivoque, à ce que Novalis appelle la « logologie », par différence avec une conception heideggérienne du Logos ou de la Sprache.

Vous serez donc la 9e immortelle de l’histoire. De laquelle de vos 8 prédécesseuses, vous sentez-vous la plus proche ? Faut-il plutôt dire, d’ailleurs, prédécesseresses, prédécesseures ou prédécessrices ?

Vous faites du Sacha Guitry: une femme est emmerdeuse, emmerdante ou emmerderesse. Vous avez donc l’autorisation d’inventer la finale qui convient à votre intention.
Jasqueline de Romilly était helléniste, et aimait Thucydide, cela fait partie des choses qui peuvent nous rapprocher.

Le dictionnaire des intraduisibles est, selon vous, un livre de paix. On sait à quel point la traduction de la Torah est vécue comme une catastrophe dans le judaïsme. Quel lien avez-vous gardé avec la pensée juive ?

Je n’ai pas « gardé » de lien avec la pensée juive car mes parents ne m’en ont pas transmis, consciemment du moins. J’ai toujours su que j’étais juive, mais comme Hannah Arendt, qui n’en a pris vraiment conscience que lorsqu’on lui a adressée cette identité comme une injure, auquel cas elle répondait alors « en tant que juive ». Jean-François Lyotard m’a dit un jour : Toi, tu t’es intéressée aux Grecs pour ne pas t’intéresser aux Juifs. Cela m’a scandalisée, puis m’a fait réfléchir. Je me suis toujours demandée ce que c’est qu’être juif, ce que cela voulait dire et en quoi je l’étais, en quoi ma mère était une mère juive, et mon père un père juif, ce que leur identité profonde et leur identité au quotidien devait à la persécution nazie dont ma mère en tout cas me faisait le récit quand elle faisait mon portrait -elle était peintre et ne cessait de me prendre pour modèle. Mais c’est seulement à présent que je m’intéresse à l’hébreu de la Bible et que j’aimerais l’apprendre. Les films de Nurith Aviv y sont pour quelque chose.
S’il m’arrive de dire que le Dictionnaire qui repose sur la traduction est une œuvre de paix, c’est parce que je définis la traduction comme un savoir-faire avec les différences, et qu’il me semble que de ce savoir-là nous avons tous besoin.

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert est marchand d'art et dirige la galerie Chappe depuis 2005. Il vit et travaille à Paris.
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