Déviances

Il avait connu, « Un verre, ça va, deux verres, bonjour les dégâts ». La nouvelle version lui arrivait, à travers le duo qu’il associait spontanément à une version locale de Don Qichotte et Sancho Pança. La longue avocate brune et le jeune étudiant joufflu. Il pouvait gérer un des deux. Mais il capitulait lorsqu’ils se présentaient en duo. Jonathan leur accorda donc de défendre leur thèse devant le premier groupe qu’on allait tenir depuis le calme relatif que connaissait Tel Aviv. D’autant plus que l’été israélien finissait de s’installer, que la plage s’offrait à les accueillir, et que le besoin de rencontre renaissait.

Ils étaient donc de nouveau tous là, assis en tailleur, mi allongés, en demi-cercle face à l’irrésistible duo, ce beau matin de mai.

L’avocate déplia ses interminables jambes pour se relever et prit la première la parole.

Pour sa part, elle annonça vouloir leur décrire l’analyse qu’elle faisait de la nouvelle situation du monde. Non pas intellectuellement. Telle qu’elle impacte directement chacune de nos vies.

Le système fait que, pratiquement nulle part, la démocratie ne s’est pas transformée en théocratie. Le régime démocratique génère, de fait, des rois et des cours. Dans cette période de crises successives, de règne de l’immédiat, d’envahissement de la complexité, la parole des Premiers ministres, des Présidents, couvre la voix des parlementaires.

Ce constat prend toute sa dimension quand cette période voit aussi se reconstituer le règne des Empires. L’empire Europe ne parvenant pas à prendre sa forme active, les nations qui le composent deviennent spectateurs passifs de la lutte entre Empires américain, chinois, russe. L’arasement médiatique accentue l’effet de cette résurgence en faisant de Trump, Poutine, Xi Ji Ping, des figures aussi familières que celle de nos personnages politiques nationaux et même locaux.

S’y ajoute la concomitance, pas si surprenante que ça, de deux phénomènes apparemment distincts l’un de l’autre. L’accroissement de l’influence des religions sur la vie politique, et le soudain et vigoureux accroissement des armements, des guerres et de la violence dans le monde. Pas si étonnants car la montée des « ismes » de toute variété, islamisme, évangélisme, hassidisme, pentecôtisme…., accompagne souvent la montée des extrémismes, idéologismes, terrorismes. Compte tenu du militarisme triomphant actuel de la prévision d’André Malraux, « Le XX siècle sera religieux ou ne sera pas », risque de conduire au second terme.

Enfin, sans vouloir faire peur, la prise de pouvoir grandissante d’une oligarchie technocratique surpuissante, sous les figures des Musk, Bezos, Zuckerberg, Altman et autres tech gourous, en surplomb du pouvoirs des Etats, influe de plus en plus sur nos vies professionnelles et personnelles.

Le système monde nous met en péril.

En duettiste averti, le jeune étudiant ne laissa pas le silence s’installer trop longtemps. Il ne s’agissait pas du monde, avec lui. Encore que, signifia t-il un peu mystérieusement. Que les amis sensibles se bouchent les oreilles, mais il se sentait, lui, obligé d’être sans nuance, car la déviance cette fois, était sans limite. Il s’agissait de celui qui, depuis une vingtaine d’années, avait fait dévier le pays qu’il dirigeait, qu’eux tous connaissaient intimement, de son cours d’origine, de ses principes fondateurs. Qui viciait sa vocation et risquait de vicier sa population même.

Par l’histoire d’abord. La grande histoire d’un peuple unique, parvenant à travers les siècle à rendre vivante les valeurs morales et intellectuelles du judaïsme. Trahie par la culture de l’affrontement, du rejet, de l’aliénation de la justice, de l’abaissement des minorités, allant jusqu’à la célébration honteuse de la peine de mort. L’histoire dynamique, d’un pays neuf, innovateur, courageux, d’un pays refuge. Qui se trouve entravée dans son épanouissement par la surcharge d’une population subventionnée, oisive, contestataire, avide de droits et ignorante des devoirs, par l’ignorance des disciplines économiques et financières, par l’inégalité sociale croissante.

Par l’exploitation électoraliste des pires dimensions de la religiosité. En donnant aux plus extrémistes des Juifs israéliens orthodoxes, les clés de la gestion financière, de la conduite de la police. En laissant libre cours dans les territoires occupés, aux prédations, vols, destructions, meurtres, des colonies religieuses fanatisées, à la création de zones locale d’apartheid, de non-droit. En forçant l’infusion de la religion dans le milieu et les contenus de l’éducation nationale laïque. En laissant prospérer dans cet univers religieux extrême un régime d’oppression, de concussion, de subordination et d’esclavagisme féminin.

Par l’entravement du fonctionnement, des structures et des personnes de la Justice pour les mettre sous contrôle du pouvoir exécutif. Par un exercice permanent d’abus du pouvoir de la majorité. Par le maintien et l’entretien d’un lien de dépendance avec un clan d’affidés, de responsables sécuritaires et militaires. Par la perpétuation de pratiques incontrôlées et subversives.

A la trahison de l’essence du projet sioniste, ce responsable ajoute trois étages de déviances complémentaires. La relance par stimulation d’un vent nouveau d’antisémitisme mondial, retrouvant au-delà du faux nez de l’antisionisme, le souffle de l’anti-juif millénaire. Par voie de ricochet, le désarroi d’une diaspora juive, fondamentalement attachée au judaïsme, aux valeurs sionistes, égarée par le gouvernement actuel israélien. Enfin par la part prise dans la génération de l’aventure Etat-Unis-Israël/Iran, si mal évaluée et préparée qu’elle aboutit à une crise mondialisée.

Le plus grand prédateur de l’histoire d’Israël et du judaïsme prend sa part à notre péril.

Pour une reprise, c’est une vraie reprise, intervint Jonathan, rompant le silence qui s’était installé. Peut-on passer d’un haut le cœur à un haut les cœurs ? interrogeât il.

L’avocate releva immédiatement le défi. Il suffit d’une certaine volonté. Simplement. Repenser la démocratie du temps nouveau, celui de l’AI. Revenir au gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple. Séparer l’Eglise et l’Etat. Tout à la religion individuelle, rien à la religion de parti. Encadrer l’oligarchie. Contrôler partout les complexes militaro-industriels. Combattre les mafias de toute nature et la corruption de tout type. Contribuer à instaurer une autorité internationale du droit et de la paix.

« Fais de ta vie un rêve et de ton rêve une réalité », c’est Saint-Exupéry qui le dit, conclut-elle dans un sourire.

à propos de l'auteur
Fort d'un triple héritage, celui d'une famille nombreuse, provinciale, juive, ouverte, d'un professeur de philosophie iconoclaste, universaliste, de la fréquentation constante des grands écrivains, l'auteur a suivi un parcours professionnel de détecteurs d'identités collectives avec son agence Orchestra, puis en conseil indépendant. Partageant maintenant son temps entre Paris et Tel Aviv, il a publié, ''Identitude'', pastiches d'expériences identitaires, ''Schlemil'', théâtralisation de thèmes sociaux, ''Francitude/Europitude'', ''Israélitude'', romantisation d'études d'identité, ''Peillardesque'', répertoire de citations, ''Peillardise'', notes de cours, liés à E. Peillet, son professeur. Observateur parfois amusé, parfois engagé des choses et des gens du temps qui passe, il écrit à travers son personnage porte-parole, Jonathan, des articles, repris dans une série de recueils, ''Jonathanituides'' 1 -2 - 3 - 4.
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