Deux idées du messianisme

« L’étude des problèmes qui concernent le messianisme est une question délicate, car c’est là le point essentiel de divergence entre le judaïsme et le christianisme depuis l’origine jusqu’à maintenant… il faudra toujours garder à l’esprit qu’entre le judaïsme et le christianisme il y a une divergence fondamentale touchant le messianisme, qui vient de ce qu’ils ont une notion différente de la rédemption. (…)

Le judaïsme a toujours et partout regardé la rédemption comme un événement public devant se produire sur la scène de l’histoire et au cœur de la communauté juive, bref comme un événement devant arriver de façon visible et qui serait impensable sans cette compréhension extérieure. A l’opposé, le christianisme regarde la rédemption comme un événement arrivant dans un domaine spirituel et invisible, comme un événement qui se joue dans l’âme, bref dans l’univers personnel de l’individu, et qui l’appelle à une transformation intérieure sans que cela modifie le cours de l’histoire ».

Gershom Scholem, Le messianisme juif, Essai sur la spiritualité du judaïsme, préface et traduction par le Père Bernard Dupuy, Les belles lettres, 2020, page 23

Le messianisme, à la différence du Messie (ou Christ), n’est pas forcément une personne mais une conception de l’Histoire. Dans le christianisme le Messie est précisément Jésus-Christ, « Jésus le Messie » tandis que dans le judaïsme l’idée de messianisme n’est pas réduite à un homme ; elle peut même s’en passer. Le messianisme inclut l’idée de rédemption (en hébreu : גְאוּלָה guéoula).

Selon Gershom Scholem, le messianisme chrétien est intérieur et le messianisme juif extérieur. Le messianisme chrétien concerne les âmes, le messianisme juif concerne une nation, Israël. La rédemption chrétienne serait donc « dans un domaine spirituel et invisible » et la rédemption juive serait le retour du peuple juif sur sa terre, ou en un mot, le sionisme. (mais bien sûr le judaïsme comporte aussi un aspect intérieur mis en relief par exemple dans la spiritualité du hassidisme)

« Ce qui apparaît au Chrétien comme une conception plus profonde de l’événement apparaît au Juif comme son évacuation et comme une échappatoire. Cet appel à une intériorité pure, irréelle, lui semble une tentative d’échapper à l’épreuve messianique dans son aspect le plus concret. » (Le messianisme juif page 24)

Pour bien comprendre la notion de messianisme juif, il faut lire le livre de Benjamin Gross, Le messianisme dans la pensée du Maharal de Prague (Albin Michel, 1994) où le philosophe montre que le sionisme n’est pas un mouvement laïc qui serait né dans le cerveau de Théodor Herzl au XIXème siècle mais un projet inscrit dans la Torah. La Torah est, en définitive, la Constitution de la nation d’Israël. Le sionisme ne fait qu’appliquer le programme de la Bible.

Le christianisme diffère de ce projet puisqu’il s’adresse à toute l’humanité et n’a pas l’intention d’établir une nation chrétienne. L’Église est dans cette conception apolitique du messianisme mais les Catholiques traditionalistes (et les Chrétiens orthodoxes), s’inspirant du judaïsme, ont pour projet d’établir un royaume (ou un empire) chrétien, une théocratie.

Guershom Scholem explique que « Le messianisme a toujours eu pour objet le rétablissement de l’existence nationale bien qu’il mène également au-delà de celle-ci. » (Le messianisme juif page 31)

Que signifie « au-delà » de son existence nationale ? Il me semble qu’au-delà de son existence nationale Israël propose -plus ou moins- la même chose que le christianisme, une rédemption intérieure individuelle, non seulement pour les Juifs mais pour toute l’humanité.

Du coup, la question qui vient naturellement est la suivante : pourquoi l’Église Catholique ne pourrait-elle pas jouer ce rôle de diffusion de la Lumière d’Israël ? N’était-ce pas l’intention initiale des premiers disciples juifs de Jésus ? Ils ne voulaient pas quitter la religion juive et encore moins le peuple d’Israël mais désiraient diffuser au-delà d’Israël la lumière de la Torah, une Torah allégée de ses contraintes extérieures (les mitsvot), une Torah dépouillée de son projet national.

Malheureusement (c’était prévisible, voire « prévu ») leur programme a échoué car le christianisme s’est détaché de sa matrice juive et l’a même reniée. Depuis le XXème siècle les enfants éloignés du judaïsme sont en train de retourner vers la maison de leurs pères. Mais après deux mille ans, le « père » ne reconnaît plus son enfant spirituel et celui-ci ne se reconnaît plus dans la religion dont il est issu.

On pourrait finalement dire que les deux messianismes sont complémentaires mais qu’ils ont pour le moment du mal à s’accorder. Chacun des deux doit faire un effort. Du côté catholique un grand chemin a été parcouru depuis Vatican II (1965) avec la reconnaissance de la responsabilité des Chrétiens dans les souffrances du peuple juif depuis deux mille ans.

L’effort suivant est délicat car il s’agit de passer du Messie chrétien au Messie juif, c’est-à-dire de laisser Jésus revenir chez lui. Cela est très difficile pour les Chrétiens parce qu’une fois Jésus redevenu juif, ils ont du mal à le reconnaître : il porte une kippa, des tsitsit et un talit, il a un passeport israélien, il célèbre les mêmes fêtes que ses coreligionnaires, il n’a jamais mis les pieds dans une église, etc.

Pour les Juifs, cet effort d’accueil est aussi difficile. Le souvenir des persécutions subies depuis vingt siècles est encore douloureux ; et lorsque le prosélytisme chrétien demeure agressif il n’est pas possible de passer de la méfiance à la confiance.

Cette convergence vers une complémentarité harmonieuse des deux messianismes est complexe, son processus lent et long. Cependant je ne vois pas d’autre issue à ce conflit fratricide.

La Torah en parle de différentes manières. Il y a toute d’abord la prophétie faite à Rebecca, la mère enceinte des deux frères jumeaux (Genèse 25,23 repris dans Romains 9,12) : « L’aîné sera assujetti au plus jeune ». Il y a celle de Jacob disant à son frère qu’il le rejoindra plus tard (Genèse 33,14). Et puis il y a la coopération des deux messies, Joseph et Yéhouda qui se rejoindront à la fin des temps (aujourd’hui) en tant que conceptions du messianismes complémentaires. Pour Maïmonide le rôle de « Messie fils de Joseph » peut être rempli par le christianisme, celui de « Messie fils de David » étant réservé à Israël.

Ce qui est dur à reconnaître pour les Chrétiens c’est que l’utopie messianique juive s’est réalisée. Bien sûr ce n’est qu’une étape dans le processus (en hébreu תַּהֲלִיךְ tahalikh). En effet pour le judaïsme il s’agit bien d’un processus, d’une progression vers un idéal jamais atteint qui passe par le rétablissement national.

Ce renoncement des Chrétiens à la « première place » n’est pas un reniement mais, comme pour le processus messianique juif, une progression, une recherche de vérité, un accomplissement, un retour à soi-même (תשובה téchouva). En 1993 Manitou Yéhouda Léon Askénazi l’exprimait très clairement :

« La chrétienté à travers le Vatican va devoir trouver une définition du nom Israël qu’elle s’applique. Parce qu’après la reconnaissance de l’Etat d’Israël, il reconnaît de fait qu’Israël est Israël. Que signifiera donc ce nom pour les Chrétiens ? Il ne peut y avoir deux Israël ! L’histoire de 2000 de chrétienté montre qu’ils ont toujours fonctionné comme cela. L’histoire juive chez les Chrétiens a été celle qu’elle a été parce qu’il ne peut y avoir deux Israël. Ils se sont alors inventés des échappatoires sémantiques des « Juifs étant Israël selon la chair » et des « Chrétiens étant Israël selon l’esprit » : « Verus Israël », et d’autres disaient « le nouvel Israël ». Mais ce sont des échappatoires sémantiques dès qu’existe une société politique qui est Israël.

Effectivement, aujourd’hui, le schisme à la fondation du christianisme a d’abord été politique avant d’être religieux. Les premiers Chrétiens étaient des Juifs qui se sont appelés judéo-chrétiens qui ont cru que leur Rosh Yeshivah était le Messie. (…) Le schisme avec les Chrétiens est apparu quand ils ont changé d’identité politique : ils ont pris parti pour Rome contre Jérusalem. Cela a pris trois siècles, Constantin et la suite, vous connaissez l’histoire. (…) Il en résulte en réalité que ce qui s’est passé il y a 2000 ans, ce n’est pas une réalité de deux Israëls avec comme critère de schisme un critère religieux d’abord. C’est une rivalité de deux diasporas d’Israël avec comme critère de schisme un critère politique. La diaspora juive qui est restée fidèle à l’identité hébraïque à travers toutes les difficultés que vous savez, et la diaspora chrétienne qui a opté pour le véhicule cultuel et culturel gréco-romain. Et c’est devenu le christianisme. Mais c’est une rivalité de deux diasporas d’Israël hébreu. La juive et la chrétienne.

Il en résulte que si le Vatican reconnaît Israël cela veut dire qu’il se reconnaît lui comme une diaspora d’Israël, la diaspora chrétienne, qui est entrée en compétition avec la diaspora juive. »1

Selon Manitou, l’Église Catholique ayant reconnu Israël (officiellement en 1993), elle se reconnaît en tant que diaspora d’Israël. C’est logique et cohérent mais encore voilé : l’Église a du mal à se considérer comme appartenant à Israël et Israël a du mal à l’envisager. D’un côté, l’Église n’a pas encore conscience de faire partie d’Israël, elle refuse l’évidence. Et de l’autre, Israël croit encore pouvoir se passer de ses enfants spirituels, il n’a pas envie de s’en occuper. Ce double refus n’est pas définitif, il est friable.

Voici quelques illustrations du changement qui est en train de s’opérer sous nos yeux. Du côté juif (francophone mais pas seulement) de plus en plus de rabbins et d’enseignants ne craignent plus de s’adresser à des Chrétiens pour expliquer ce qu’est le judaïsme. Certains considèrent même ce travail comme une mitsva, une révolution.

Du côté chrétien les initiatives individuelles et collectives en direction du judaïsme sont multiples bien que parfois maladroites (imitation du judaïsme ou étude superficielle). Recenser ici tous les modes de rapprochement des deux côtés serait trop long. En tout cas, on constate que le mouvement de réconciliation des deux frères est lancé et rien ne pourra plus l’arrêter même si, bien sûr, on peut prévoir des réactions violentes de résistance de part et d’autre… cela aussi fait partie du processus messianique.

1 Rédigé et mis en forme à partir d’un enregistrement : http://manitou.over-blog.com/tag/PARASHAT%20HASHAVOUA/17 LECH LECHA (1993) 2ème Partie. Face B http://www.toumanitou.org/toumanitou/la_sonotheque/parasha/lekh_lekha_serie_1993/cours_1
à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme et d'Israël, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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