Des non-juifs de confession israélite

Napoléon le Grand rétablit le culte des Israélites le 30 mai 1806 - Louis François Couché (1782-1849). Domaine public
Napoléon le Grand rétablit le culte des Israélites le 30 mai 1806 - Louis François Couché (1782-1849). Domaine public

Il y a des mesures antisionistes (donc antisémites) dont Israël pourrait aujourd’hui s’inspirer. En voici une qui provient de la Révolution française et qui a été concrétisée par Napoléon. « Il faut refuser tout aux Juifs en tant que nation, et accorder tout aux Juifs comme individus ». Cette phrase du Comte de Clermont-Tonnerre prononcée en 1789 résume ce qu’on appelle l’émancipation : le but était de placer toutes les religions de France sur un pied d’égalité. L’intention était bonne en soi.

Lorsque Napoléon, à la suite des Révolutionnaires, a compris que le judaïsme était plus qu’une religion –puisque la Torah est aussi une constitution– il a décidé de réduire le judaïsme à l’état de « confession israélite ». Ainsi, les citoyens français juifs pouvaient enfin sortir de leurs ghettos moyenâgeux et devenir des Français à part entière mais en sacrifiant leur identité juive puisqu’ils devaient renoncer à l’idée d’une nation autre que la France. La plupart des Juifs de France ont pris cette mesure sournoisement antisémite comme un acte de bienveillance et de justice de la part du souverain.

C’est en échangeant avec les Juifs de Russie victimes de violentes persécutions que les Juifs de France ont commencé à s’interroger : l’apparente générosité de l’Empereur risquait de dissoudre l’identité juive dans l’identité française tandis que les souffrances subies en Russie renforçaient l’identité juive et allaient même susciter quelques vocations sionistes.

En résumant, on pourrait dire que Napoléon a failli devenir l’inventeur du judaïsme puisqu’il a tenté d’en extraire toute ce qui n’entrait pas dans le cadre de la définition occidentale du mot religion. Autrement dit il a tenté d’expurger la Torah de tout ce qui pouvait ressembler à du sionisme. Affirmer que la Bible n’est pas sioniste montre tout simplement qu’on ne l’a pas lue… (c’est le cas du pape Benoît XVI…1)

Le projet de l’empereur a partiellement réussi puisque jusqu’à aujourd’hui certains Juifs français ne se considèrent pas comme des Français juifs mais comme des Français de religion juive (ou israélite). Heureusement, la volonté de Napoléon de réduire le judaïsme à son aspect religieux a finalement échoué puisque l’identité juive ne peut pas se restreindre à cette définition, c’est impossible.

Aujourd’hui la situation est différente, le judaïsme est en train de (re)devenir une nation. La création de l’État d’Israël en est la première étape. La suivante est de se délester du bric-à-brac de droit ottoman et anglais pour s’appuyer uniquement sur la Torah. Ce processus est évidemment très complexe : dans quelle mesure traduire la Torah en constitution moderne ? Faudrait-il, comme le souhaitent les plus religieux, appliquer à la lettre les mistvot qui concernent les lois civiles, agricoles, économiques et constitutionnelles ?

Cela impliquerait par exemple de nommer un roi (Devarim 17,15). Les plus laïcs d’Israël sont opposés à toute référence à la Torah et au transcendant même si Ben Gourion et les fondateurs du pays faisaient clairement allusion, dans la déclaration d’indépendance à la guéoula d’Israël, la rédemption. Bref, Napoléon avait bien compris que dans l’identité juive il y a Israël et qu’il suffisait de séparer religion et nation pour transformer les Juifs de France en Français de religion juive.

Depuis quelques années le judaïsme est à la mode dans le monde entier (nous avions évoqué ce sujet dans un article précédent, « Exporter le judaïsme », sur ce même blog). Même si l’antisémitisme est inquiétant, l’attirance pour la spiritualité du peuple juif grandit partout et sous de multiples formes, de la simple amitié (judéo-chrétienne, judéo-musulmane…) au projet de guiour (conversion) en passant par l’étude à distance ou la fréquentation des synagogues. Le judaïsme est devenu attractif ! Cependant, lorsque des goyim manifestent le désir de conversion au judaïsme ils se heurtent, la plupart du temps à un mur infranchissable, décourageant et décevant.

Pourquoi ne pas s’inspirer de l’idée de Napoléon en créant une religion juive ? Il s’agirait en réalité de permettre aux non-juifs de devenir des « étrangers de confession israélite ». Ce statut religieux ne donnerait pas droit à la nationalité israélienne en cas d’alya. Certes, nous pourrions redouter qu’apparaisse ainsi deux types de Juifs, voire même une sorte de schisme entre les Juifs d’Israël et les Juifs de galout. De toute façon c’est déjà le cas : il y des Juifs qui se sentent israéliens, qu’ils habitent en Israël ou pas, et d’autres Juifs qui sont complètement indifférents à Israël.

Précisons le sens de l’expression « de confession israélite » : l’adjectif dérivé du mot Israël est plus adéquat que ne le serait le terme « juif » car il s’agit bien de devenir « enfants d’Israël » (par adoption pour les nouveaux juifs) et non pas « enfants de Yéhouda » (Juda) le quatrième fils de Jacob-Israël. Rappelons, sans entrer dans toute l’histoire de cette double dynastie, que Jacob a choisi, parmi ses douze fils, deux héritiers principaux. Il a désigné Joseph comme son fils aîné, premier fils de son épouse préférée, Rachel (alors que Joseph est son onzième fils). Et il a accordé à Yéhouda (le 4ème fils de Léa) la bénédiction royale (messianique). Joseph représente les tribus du Nord qui ont été déportées au VIIIe siècle avant notre ère (les dix tribus perdues) tandis que Yéhouda (puis David) représente les descendants du royaume du Sud, les Yéhoudim, les Juifs.

Joseph est celui qui – comme dit Manitou – a tenté d’hébraïser l’Égypte, il est le fils d’Israël « de l’extérieur », celui qui réside parmi les nations. David (ou Yéhouda) est le fils d’Israël en Israël et il est « le patron », au-dessus de Joseph. Ce système de « deux peuples en un » qui a débuté dans le livre de Berechit (la Genèse) est toujours d’actualité et, malgré la création de l’État d’Israël, semble perdurer, voire même prendre de l’ampleur puisque de plus en plus de goyim augmentent le nombre de Juifs de galout. C’est pourquoi l’expression « Juifs de galout » pourrait être remplacée un jour par « goyim de confession israélite » ou tout simplement « Israélites ».

Pour aller un peu plus loin dans l’approfondissement de la relation entre Napoléon et les Juifs, je vous recommande un livre écrit par un prêtre juif catholique antisémite (oui ça existe…) , Joseph Lémann : « Napoléon et les Juifs », publié en 1891 et réédité en 1989 aux Editions Avalon. On peut y constater l’évolution de l’attitude de Napoléon non seulement envers les Juifs mais envers les Chrétiens. La quatrième de couverture synthétise assez bien ce chapitre de l’Histoire de France :
« Napoléon veut que les Juifs deviennent des citoyens comme les autres. Pour cela il convoque une assemblée de notables israélites dont les décisions seront adoptées par le Grand Sanhédrin.

Cette décision indigne les Chrétiens de toutes confessions. Le Saint Synode fait lire dans toutes les églises de Russie une proclamation : « Pour achever d’avilir l’Église, Napoléon a convoqué en France les synagogues juives, rendu aux rabbins leur dignité et fondé un nouveau Grand Sanhédrin hébreu, le même infâme tribunal qui osa condamner à la croix notre Seigneur Jésus Christ. »

Ces « états-généraux » des Juifs que l’Empereur convoque reçoit pour mission de gommer les particularismes israélites afin que cette communauté mal vue des Français se fonde dans la nation pour s’y dissoudre. »

L’auteur de ce livre constate que l’empereur n’a réussi que partiellement à dissoudre l’identité juive dans l’identité française. En effet, la majeure partie des Juifs français a perçu dans la mesure de Napoléon une décision humaniste et égalitaire qui leur permettait d’accéder enfin à la citoyenneté française. Le judaïsme français s’est adapté en renonçant à certaines prérogatives des rabbins qui concernaient le domaine civil de leur communauté, laissant aussi (ils n’avaient pas le choix) Napoléon mettre en place un consistoire qui obligerait les Juifs de France à s’organiser de manière centralisée et hiérarchique. Cette souplesse a permis à l’identité juive de survivre malgré un nombre important d’assimilations à des degrés variables.

Pour l’abbé Joseph Lémann les Juifs ont mis en échec le projet de l’empereur parce que celui-ci ne s’est pas appuyé sur l’Église. Ce prêtre catholique aurait voulu que le christianisme (et le catholicisme en particulier) devienne une religion d’État. Pour lui cette alliance aurait à coup sûr cimenté la France bien mieux que la laïcité, et le judaïsme aurait ainsi, selon lui, été absorbé par « le vrai Israël », l’Église Catholique dans sa version intégriste.

Cette nostalgie de l’Empire chrétien de Charlemagne, très répandue au XIXe, siècle n’a pas complètement disparu. On retrouve ces velléités de religion chrétienne étatique chez Marion Maréchal et Eric Zemmour (comme en Pologne où le président populiste catholique vient d’être réélu). Zemmour ne voit pas dans l’idée de religion chrétienne d’État un danger pour le judaïsme puisque sont obsession est de dissoudre l’identité musulmane (ou plutôt de déclarer la guerre à l’islam, provoquant ainsi sa radicalisation…) et parce qu’il perçoit le christianisme non pas comme une religion mais comme une culture : « pour devenir français, il faut s’imprégner du catholicisme.

Jadis, quand la nation reposait sur la religion, on se convertissait à la foi catholique, de gré ou de force. Aujourd’hui cela repose sur la culture, l’histoire, le passé – ce sont les mots de Renan. On s’imprègne donc de ces valeurs chrétiennes. Par exemple, de la beauté des églises. C’est concret. De l’universalisme chrétien aussi, de la pompe de l’Église, de la laïcité née dans l’Église, de cette histoire, de cette compassion pour les faibles. Même si je m’en méfie… Je suis donc un homme de l’Ancien Testament qui a reçu une culture du Nouveau. » (interview d’Eric Zemmour dans France Catholique, 14/11/2018)

Nous n’irons pas plus loin dans l’analyse de la pensée de Zemmour car cela nous sortirait de notre sujet qui est le judaïsme en tant que religion aux côtés du judaïsme en tant que nation. Ces deux identités d’Israël sont à mon avis complémentaires et indissociables. Revaloriser le judaïsme en tant que religion pour le rendre plus accueillant envers les nouveaux venus ne nuirait pas à l’identité juive car nous ne sommes plus à l’époque où le retour à Sion n’était qu’une utopie messianiste considérée comme une hérésie par les rabbins.

De nos jours cette mesure napoléonienne qui visait à faire disparaître le peuple juif pourrait rendre un immense service à Israël qui s’élargirait ainsi de manière exponentielle en intégrant de nombreux non-juifs. L’intérêt est à double sens car l’humanité a besoin d’Israël pour accéder à une lecture authentique de la Torah afin de mieux connaître la spiritualité la plus fédératrice de toutes et pratiquer la religion qui lui sert de vêtement.

1 « un État compris dans un sens strictement théologique, un État juif fondé sur la foi (ein jüdischer Glaubensstaat), qui se comprendrait comme l’accomplissement théologique et politique des promesses, un tel État n’est pas pensable selon la foi chrétienne dans le cadre de notre histoire et se présente en contradiction avec la compréhension chrétienne des promesses » Citation de Benoît XVI dans le Compte-rendu de Jean Massonnet en octobre 2018 (voir sur le site de l’AJCF)

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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