Des ministres autonomes

Le Premier ministre israélien Naftali Bennett, au centre, présidant la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le dimanche 20 mars 2022. (AP Photo/Maya Alleruzzo, Pool)
Le Premier ministre israélien Naftali Bennett, au centre, présidant la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le dimanche 20 mars 2022. (AP Photo/Maya Alleruzzo, Pool)

Cela fait quand même un peu désordre. Un ministre de la Défense, Benny Gantz, qui veut organiser un sommet diplomatique avec le roi de Jordanie et le président de l’Autorité palestinienne; un ministre des Affaires étrangères, Yaïr Lapid, qui intervient sur les questions de sécurité intérieure en se rendant en plein mois de Ramadan dans la Vieille ville de Jérusalem; et au milieu de tout cela, un Premier ministre qui n’est pas toujours au courant de ces initiatives.

On savait depuis son investiture le 13 juin 2021 que le gouvernement ne serait pas un modèle de cohérence. Avec trois partis de droite, deux partis du centre, deux partis de gauche et un parti islamo-conservateur, c’est un curieux attelage que doit diriger Naftali Bennett qui de surcroît, aux termes de l’accord de rotation, soit céder la place à Yaïr Lapid le 27 août 2023. Mais on ne s’attendait pas à une telle cacophonie. Les divergences entre ministres sont normales, et il y a un lieu et un moment pour les résoudre : le dimanche matin lors de la réunion du gouvernement.

Il y a aussi une méthode : le Premier ministre doit arbitrer. Mais faible politiquement avec les six députés de son petit parti, il se contente souvent de jouer le rôle de modérateur des débats. D’autant que c’est fréquemment en dehors de ces réunions que cela se passe.

Dans des interventions à la Knesset où la cheffe de la coalition, Idit Silman, vient de menacer le ministre de la Santé de la perte de son poste s’il persiste à permettre l’introduction dans les hôpitaux d’aliments interdits (hametz) pendant la Pâques juive; lors des interviews dans la presse où les ministres aiment bien se distinguer en oubliant la solidarité gouvernementale.

Au-delà des différences d’opinion, il est des manifestations d’autonomie qui expriment une stratégie. Yaïr Lapid n’hésite pas à sortir de son champ de compétences pour montrer qu’il a l’étoffe d’un Premier ministre; Benny Gantz, qui n’a pu accéder à ce poste dans la précédente coalition ne manque pas une occasion de montrer qu’il n’a pas renoncé à cette ambition.

Tout cela au détriment de la réputation d’un gouvernement qui travaille et qui en moins d’une semaine peut annoncer une réduction de la fiscalité sur les carburants, une modification en profondeur de la tarification des transports publics, une prolongation des programmes de rénovation des bâtiments (le fameux article 38)…

Ceci tout en déployant un dispositif de sécurité pour faire face à la vague de terrorisme qui a frappé le pays. Le chef d’Etat-Major, le général Aviv Kohavi, a pu ainsi faire savoir qu’au cours des deux semaines passées ce sont au moins dix attentats qui avaient été déjoués. Des préoccupations essentielles aux yeux des Israéliens de plus en plus indifférents aux petits jeux politiciens.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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