Des Golems à la Knesset

Le Parlement israélien / CC-3.0
Le Parlement israélien / CC-3.0

Dans la tradition juive (ashkénaze), il est un personnage de légende : le Golem, un homme fait de glaise chargé par un rabbin important de protéger la communauté contre les pogroms. Des nombreuses versions existantes, on choisira celle où il échappe au pouvoir de son créateur.

C’est un peu ce qui s’est passé cette semaine à la Knesset. Pour la première fois depuis son accession au pouvoir en 2009, Binyamin Netanyahou a perdu un vote important : désormais la puissante commission de régulation qui administre le Parlement dans l’attente d’une coalition est aux mains de l’opposition.

Plus que cela : la majorité ainsi réunie pourrait préfigurer celle qui porterait au pouvoir un gouvernement groupant tous les opposants à Binyamin Netanyahou – trois partis de droite, deux partis du centre et deux partis de gauche – depuis le très à droite Naftali Bennett (Yamina) jusqu’au très à gauche Nitzan Horowitz (Meretz), un ou deux partis arabes soutenant de l’extérieur cette coalition. Binyamin Netanyahou ne s’y attendait pas.

Pour protéger sa coalition – et être en meilleure position face à ses juges – il avait créé un Golem d’extrême droite : le parti Ha Tsionout ha Datit (Sionisme religieux) en favorisant l’union entre les messianistes de Betzalel Smotricht et les kahanistes de Itamar Ben Kvir. Deux précautions valant mieux qu’une, il avait aussi créé un Golem arabe encourageant la dissidence du parti islamiste Ra’am. Mais comme dans la légende, les deux Golems n’obéissent plus à leur créateur qui a perdu la formule magique : le Golem d’extrême droite a obtenu 6 sièges et empêche la formation d’un gouvernement soutenu par le Golem islamiste ; ce dernier a lui aussi passé l’épreuve électorale et avec ses 4 sièges menace de rallier l’opposition.

Le partenaire potentiel le plus difficile de Binyamin Netanyahou, Naftali Bennet, a bien compris que le tout puissant créateur des monstres était dépassé, et il négocie désormais avec Yaïr Lapid la formation d’un gouvernement sous sa direction.

Mille et une péripéties retarderont l’alternance et les manœuvres se multiplieront : proposition d’élire au suffrage universel direct le Premier ministre, référendum sur cette question, changements à la tête du gouvernement, Binyamin Netanyahou devenant numéro un bis … Toutes ces propositions n’ont aucune chance de recueillir une majorité à la Knesset.

Il s’agit surtout pour un Premier ministre aux abois de gagner du temps et de trouver une parade depuis que les lignes ont bougé : Binyamin Netanyahou est désormais minoritaire, et une majorité alternative est en cours de construction. Il ne faut jamais jouer avec les créations diaboliques. Elles finissent toujours par échapper à leur maître.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
Comments