Déroute occidentale en Afghanistan, victoire pour l’Iran ?

Sur cette photo fournie par le ministère de la Défense, des militaires britanniques à bord d'un avion A400M au départ de Kaboul, en Afghanistan, le samedi 28 août 2021. La Grande-Bretagne a mis fin aux vols d'évacuation de l'aéroport de Kaboul et a commencé à ramener les troupes britanniques chez elles. Le ministère britannique de la Défense a déclaré que le dernier vol pour les citoyens afghans avait quitté Kaboul. D'autres vols au cours du week-end ramèneront chez eux des troupes et des diplomates britanniques et quelques civils restants. (Jonathan Gifford/Ministère de la Défense via AP)
Sur cette photo fournie par le ministère de la Défense, des militaires britanniques à bord d'un avion A400M au départ de Kaboul, en Afghanistan, le samedi 28 août 2021. La Grande-Bretagne a mis fin aux vols d'évacuation de l'aéroport de Kaboul et a commencé à ramener les troupes britanniques chez elles. Le ministère britannique de la Défense a déclaré que le dernier vol pour les citoyens afghans avait quitté Kaboul. D'autres vols au cours du week-end ramèneront chez eux des troupes et des diplomates britanniques et quelques civils restants. (Jonathan Gifford/Ministère de la Défense via AP)

Quel lien entre les négociations sur le nucléaire iranien et la déroute afghane ?

La déroute afghane actuelle des pays occidentaux en général, celle des États-Unis en particulier, entraine de nombreux commentaires pas particulièrement surprenants. Les anti-Trump, à commencer par son successeur direct Joe Biden, accusent sans hésitation l’accord de Doha signé en février 2020[1]. D’autres généralisent et rappellent que, de toute façon, « que pouvait-on attendre d’autres de ces extrémistes islamistes ? ».

Plus subtilement, on entend aussi des avis plus raisonnables qui, tout en reconnaissant ce qui constitue sans doute le seul point d’accord entre tous les Américains, à savoir qu’il fallait finir par sortir d’Afghanistan, mettent en cause uniquement la manière dont cela a été fait. En effet, cet accord de Doha de février 2020, prolongement des premiers contacts entre les États-Unis encore dirigés par Obama et les Talibans, ne prévoient pas de méthodologie mais que des objectifs à atteindre : retrait des soldats américains et alliés d’ici le 1er mai 2021, libération immédiate de prisonniers talibans, arrêt des attaques par les Talibans ou leurs alliés à l’encontre des intérêts des forces de la coalition américaine.

Ceux qui prétendent, en particulier en Israël, que les États-Unis bien que notre allié principal et bien que les relations américano-israéliennes ne laissent pas passer la lumière de jour[2], peuvent à juste titre, dénoncer le traitement ingrat que les Américains réservent à leurs alliés. Les actes et les paroles de ces derniers montrent bien que seul l’intérêt national immédiat joue un rôle : Joe Biden, pour justifier le chaos actuel, ne cesse de répéter qu’il n’y avait plus aucun intérêt américain à rester en Afghanistan, faisant fi de la valeur que le monde accordera à l’avenir à tout engagement américain. Face à ses alliés, que représentera maintenant la promesse américaine de protéger Israël contre la bombe nucléaire iranienne ? Comment la CIA obtiendra t’elle la confiance d’autochtones pour fournir des renseignements sur un pays qu’elle aura entièrement abandonné ?

En tout état de cause, la débâcle dont fait preuve l’autorité des États-Unis entraine de nombreuses questions. Pourquoi le pays le plus puissant du monde, s’est-il laissé prendre comme le premier des débutants. Comment n’avait-il pas prévu ce chaos ? Par quel artifice s’est-il placé à la merci des Talibans, arrivant à l’humiliation de devoir quémander quelques jours de plus pour évacuer ses ressortissants ?

Bien sûr, nous savons que gouverner consiste très souvent, non pas à choisir la meilleure voie, mais à opter entre deux possibilités très mauvaises. A l’analyse de certains évènements liés au Proche-Orient depuis l’arrivée de Joe Biden au pouvoir, je propose une hypothèse, impossible à prouver pour l’instant, mais que l’histoire, peut-être, confirmera.

Lors de sa campagne électorale pour l’élection de novembre 2020, Biden avait de nombreuses raisons pour promettre le retour des États-Unis dans le JCPOA-Accord sur le nucléaire iranien de 2015 et duquel Donald Trump était sorti en mai 2018. Premièrement, il était vice-Président des États-Unis au moment où Barak Obama avait entrainé le monde occidental dans cet accord. Deuxièmement, se présentant comme l’anti-Trump par excellence, il se devait de refaire tout ce que celui-ci avait défait.

D’ailleurs, le Congrès américain ne s’y est pas trompé : lors de l’audition de celui qui allait devenir le Secrétaire d’État américain Antony Blinken le 19 janvier 2021, le Congrès s’était inquiété du fait le Gouvernement américain annulerait les sanctions économiques à l’égard de l’Iran, simplement en échange du retour de l’Iran à la table des négociations. Celui qui allait devenir le chef de la diplomatie américaine le lendemain, s’est engagé formellement à ne pas faire ce marché. Mais, le Congrès avait bien exprimé son inquiétude : l’équipe Biden avait montré un tel désir de retourner dans le JCPOA, qu’il craignait que l’Iran demande un prix élevé ne fut-ce que pour entamer les négociations.

Sans surprise donc, la Maison Blanche a annoncé son désir de retour au JCPOA le 19 février 2021. Comme nous le savons, l’Iran n’a accepté cette main tendue des États-Unis, et encore uniquement par l’intermédiaire des pays européens, qu’au cours de la première quinzaine d’avril 2021. Or, c’est exactement à cette période, presque jour pour jour, que Joe Biden a annoncé l’évacuation totale du territoire afghan par États-Unis d’ici le 11 septembre 2021.

Est-il possible que la crainte du Congrès américain quant au prix que l’Administration Biden serait prête à payer pour attirer l’Iran à la table des négociations n’ait pas été correcte ? Plutôt que la levée des sanctions économiques sans condition, aurait-il pu s’agir d’un engagement, vis-à-vis de l’Iran, à se retirer de l’Afghanistan de manière accélérée ?

Plusieurs éléments peuvent montrer le caractère absurde de cette hypothèse. Principalement, le fait que la République Islamique d’Iran défende un Islam chiite, ennemi juré de l’Islam sunnite des Talibans.

Mais, d’un autre côté, retenons que, la population afghane comprend environ 15% de chiites, que l’Iran veut défendre, comme tous les autres chiites du monde. Ceux-ci sont d’ailleurs opprimés et attaqués régulièrement par Al-Qaïda, beaucoup moins par les Talibans depuis quelques années. Pour assurer ce rôle de défense, l’Iran aura les mains beaucoup plus libres dans un Afghanistan gouverné par les Talibans et débarrassé des soldats américains.

Notons aussi qu’au mois d’avril 2021, avant l’annonce américaine d’évacuation de l’Afghanistan, rien ne laissait penser que l’accord de Doha de février 2020, serait respecté par les États-Unis. Dès l’arrivée de l’Administration Biden en janvier 2021, tant le Pentagone que les Nations-Unies mettaient celle-ci en garde sur le fait que les Talibans n’avaient de loin pas tenu leurs engagements.[3]

Gardons aussi à l’esprit que l’Iran a pour objectif d’exporter sa révolution islamique de 1979. Elle le fait donc en envoyant des guides spirituels dans des mosquées européennes[4] mais également en créant des zones d’influence militaire forte : Irak, Syrie, Liban, Yémen et Gaza en font déjà partie. Il n’est pas fait secret en Iran, de vouloir ajouter l’Afghanistan à cette liste. Bien entendu, avec les Américains présents c’est impossible. En revanche, avec les Talibans seuls, cela devient un peu plus possible, par la négociation ou par la force qui serait d’autant plus nécessaire que l’Afghanistan restera sans doute en état de chaos, du fait des affrontements entre les Talibans, Daesh et Al Qaïda.

D’ailleurs, le 25 aout 2021, Ali-Akbar Velayati, conseiller du Guide Suprême Ali-Khamenei pour la politique étrangère ne s’y trompait pas en se réjouissant du fait que « la plus grande victoire pour l’Afghanistan était l’expulsion des Américains ».[5]

Ajoutons à ces arguments, que, depuis le mois de juin 2021, les négociations de Vienne sur le nucléaire iranien sont au point mort. Initialement justifié par le fait qu’il fallait attendre l’intronisation du nouveau Président Ebrahim Raisi début août, ce blocage est toujours en vigueur, comme si les Iraniens avaient atteint leur objectif dans ce domaine : plus un seul soldat américain chez leur voisin afghan et liberté d’enrichir de l’uranium comme bon leur semble.

L’avenir nous dira si cette hypothèse est juste, mais nous pouvons en tout état de cause parier sur le fait que l’Iran va essayer, d’une manière ou d’une autre, d’ajouter toute ou partie de l’Afghanistan à sa zone d’influence.

[1] Voir le texte intégral de cet accord : https://www.state.gov/wp-content/uploads/2020/02/Agreement-For-Bringing-Peace-to-Afghanistan-02.29.20.pdf

[2] Référence au mantra diplomatique américain indiquant qu’ils sont tellement proches d’Israël que même la lumière du jour ne passe pas entre les deux nations : « no daylight in the US-Israel relations ».

[3] https://www.washingtonpost.com/national-security/biden-us-troop-withdrawal-afghanistan/2021/04/13/918c3cae-9beb-11eb-8a83-3bc1fa69c2e8_story.html

[4] Voir https://frblogs.timesofisrael.com/la-revolution-iranienne-exportee/

[5] https://iranintl.com/en/iran-in-brief/karzai-and-abdullah-meet-irans-ambassador-kabul

à propos de l'auteur
Laurent souhaiterait partager ses observations de la vie israélienne et française à travers son regard de Juif français devenu israélien il y a 13 ans. Il a pris l'habitude de regarder et analyser les phénomènes politiques, culturels, religieux, géopolitiques, sous un regard différent de celui qu'on a l'habitude de voir. En effet, avant d'arriver en Israël, il a vécu en France, en Allemagne, en Belgique et au Royaume Uni. Il observe les phénomènes humains avec un très large point de vue, puisant dans son expérience de vie et dans son désir d'écrire. Laurent a passé son enfance en Allemagne, fait ses études de management en Alsace et passé sa carrière professionnelle au Royaume-Uni, en France, en Belgique, en Israël.
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