Déroute électorale du parti islamiste au Maroc

Bureau de vote à Casablanca, au Maroc, le mercredi 8 septembre 2021. (Photo AP/Abdeljalil Bounhar)
Bureau de vote à Casablanca, au Maroc, le mercredi 8 septembre 2021. (Photo AP/Abdeljalil Bounhar)

Le paradoxe de ce qui vient de se passer au Maroc, où le parti islamique PJD vient de subir une lourde défaite, constitue un évènement très important au Maghreb d’abord et on le verra, au-delà des frontières du royaume. On se souviendra qu’au moment de la signature des accords d’Abraham, la majorité des experts avait souligné l’opposition du peuple en soutien du parti islamiste de la Justice et du Droit au pouvoir. La mise hors-jeu du PJD aux dernières élections, sans coup d’État militaire ou civil, sans moyens coercitifs, à la différence de ses voisins tunisiens ou algériens, donne un signal contraire sans appel.

Ce parti a perdu 90% de ses sièges passant de 126 sièges à 13 ! Le premier ministre Saad Eddine Othmani et ses ministres n’ont obtenu aucun siège au parlement. C’est une grande victoire pour le Palais et riche de promesses pour Israël. La participation a été nettement plus élevée qu’en 2016, où elle était de 43% des inscrits contre 50% cette année, malgré la situation difficile crée par la pandémie. Le roi Mohamed VI et son entourage s’en trouvent confortés d’autant que les partis qui ont gagné les élections soutiennent la monarchie. Le Palais n’a soutenu aucun parti en particulier, contrairement aux années précédentes.

La débâcle du PJD aurait pu être pire encore, s’il n’avait pas lui-même profité du changement de loi permettant aux petits partis d’être représentés. Fort de ce succès, la stabilité du régime s’en trouve renforcée. Le PJD, qui faisait office de tampon en cas de tensions sociales, bascule dans l’opposition. Le nouveau gouvernement se trouvera donc désormais en première ligne. La mauvaise gestion du PJD est largement à l’origine de la perte de confiance des électeurs au même titre que sa docilité envers le Palais, ce qui a largement contribué à son discrédit. Pour mémoire, le PJD a signé les accords d’Abraham malgré son hostilité idéologique proclamée. Finalement, par ses décisions et sa gestion opportuniste, il s’est aliéné les laïcs et les religieux.

Israël peut désormais voir l’avenir de ses relations avec ce pays sous un éclairage beaucoup plus favorable. Le rassemblement national des Indépendants (RNI) est en tête avec 97 sièges, le deuxième parti Authenticité & Modernité (PAM) avec 82 sièges, tandis que le vieux parti Istiqlal obtient 78 sièges. Tous les éléments actuels sont réunis pour optimiser cette relation, au-delà du changement magistral intervenu au point de vue de la politique intérieure.

En dépit des vicissitudes de l’histoire entre les deux pays, des relations historiques existent depuis très longtemps. Pratiquement tous les dirigeants israéliens ont fait un jour le voyage de Rabat. On considère qu’il y a près d’un million d’Israéliens d’origine marocaine, qui se féliciteront du rapprochement en cours. Les vols directs entre Tel Aviv et Marrakech ont commencé. En 2020, 70.000 israéliens ont visité le Maroc. Ce chiffre va croitre lorsque les difficultés liées à la pandémie seront réglées.

En juillet dernier un accord sur la coopération et l’échange d’informations en matière de cyber sécurité et de cyber guerre a été formellement signé. En août, Yaïr Lapid s’est rendu sur place pour marquer toute l’importance qu’Israël attache aux relations entre les deux pays. Sans doute très en confiance, l’ambiance aidant, le ministre a même déclaré que le Maroc avait «aidé» à la signature de certains accords, sans toutefois plus de précisions.

Quelles conséquences politico sécuritaires pour le Maghreb dans cette nouvelle configuration ? On se rappellera la déclaration du premier ministre algérien en décembre 2020 pour qui «La signature des accords consiste à rapprocher l’entité sioniste de la frontière algérienne».  L’Algérie a même tenté de faire croire qu’Israël était derrière les graves incendies de forêt contre lesquels elle n’a pas su lutter. Fin août, la rupture des relations diplomatiques motivée par une autre affirmation, le soutien qu’apporteraient Israël et le Maroc au mouvement Kabyle, enfin suivie de l’interdiction du survol des avions militaires français, marqueront à quel point le régime algérien faute de savoir régler ses problèmes, cherche hors de ses frontières des boucs émissaires.

L’Algérie renforce son alignement sur la Chine et la Russie, comme une réponse aux accords israélo-marocains. Dans le même temps, le Maroc aura la lourde tâche d’expliquer aux Palestiniens la poursuite de son soutien. Israël et le royaume chérifien poursuivent des objectifs communs. La lutte contre le terrorisme est un motif puissant de coopération au sens le plus large et a déjà fait ses preuves.

Le Maroc est le seul régime de la région qui peut se prévaloir d’élections démocratiques dans un régime monarchique, ce qui est un gage de stabilité. Ni l’Algérie, ni la Tunisie, ni la Libye ne peuvent en dire autant. Il bénéficie du soutien de la plupart des pays occidentaux, ce qui lui permettra un développement serein dans l’avenir. Pour Israël le nouveau gouvernement, dont le premier ministre Aziz Akhannouch est un homme d’affaire multimillionnaire qui arrive aux manettes pour donner un coup d’accélérateur à l’économie et l’industrialisation du pays, sera un partenaire idéal qui saura trouver un langage commun avec le premier ministre israélien. Il s’est entouré d’une équipe composée de responsables chevronnés et de cadres plus jeunes. Le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita est maintenu à son poste. En août les deux pays ont annoncé l’ouverture prochaine d’ambassades.

En revanche on peut craindre la formation d’un front anti Marocain constitué par l’Algérie, la Tunisie dont l’hostilité envers Israël est bien connue, l’Égypte qui soutient le front Polisario et le maréchal Haftar en Libye. Israël devra gérer ses relations avec le Caire qui essaye de renforcer son rôle d’intermédiaire entre Jérusalem et le Hamas. Au-delà, ce succès aux élections démontre qu’un pays arabe ou musulman, une monarchie, peut organiser des élections démocratiques qui peuvent déboucher sur la mise à l’écart d’un parti islamique, malgré des relations étroites avec Israël. Cette configuration peut être un déclencheur pour d’autres régimes arabes ou musulmans non arabes susceptibles de reconnaître Israël.

Ce qui semblait totalement utopique encore récemment devient réalité. Le chemin est sans doute encore long pour obtenir des relations ouvertes et fluides mais d’évidence, Israël grâce à ses atouts technologiques et sécuritaires a ouvert la voie, certes avec l’aide américaine, mais doit poursuivre sa route seul désormais.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles, depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine.
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