Dérives
« La dérive d’Israël ». La Une du Nouvel Obs du 30 avril a pu choquer les amis de l’État juif. Comme toutes les vérités dérangeantes. Car le pays dérive. On a souvent souligné ici la dégradation du climat politique.
Avec les pogromes devenus quotidiens en Cisjordanie où des Palestiniens sont battus, volés, et parfois tués par des extrémistes en toute impunité quand ce n’est pas avec la complicité des autorités.
Avec les lois liberticides, la dernière étant celle sur la peine de mort pour les seuls Palestiniens, dont l’adoption a été célébrée au champagne par son initiateur, le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, qu’on ne présente plus.
Il y a aussi les agressions de personnalités par de petits commandos d’extrême droite. Contre l’ancien président de la Cour suprême, Aharon Barak, un rescapé de la Shoah de 90 ans traité de « Khamineï de notre génération ». Quelques jours plus tard, c’est au domicile de Lucy Aharish que les mêmes nervis se sont rendus. La célèbre journaliste arabe israélienne avait commis le crime d’appeler à la chute du gouvernement en concluant son propos par « Inch Allah ! ».
La violence n’est pas limitée au champ politique. Le soir de la fête de l’Indépendance (Yom Haatzmaout), à Petah Tikva, un jeune employé de pizzeria de 21 ans d’origine éthiopienne a été agressé par un groupe d’une quinzaine de mineurs dont certains âgés de douze ans. L’auteur du coup de couteau mortel n’en avait que quinze. Itamar Ben Gvir, encore lui, a commenté : « On ne peut pas mettre un policier devant chaque pizzeria ». Par contre, il ne manque jamais d’effectifs pour réprimer les manifestations boulevard Kaplan.
Quelques jours plus tard, à Beer Sheva, c’était un autre jeune Israélien de 19 ans, lui aussi d’origine éthiopienne, qui devait être tué par un groupe d’adolescents. Les enquêtes diront si le racisme constitue une circonstance aggravante de ces crimes. Le ministre de l’Éducation a décidé d’introduire dans les écoles des activités de prévention de la violence. Il était temps.
Désormais, ce ne sont plus uniquement les ennemis d’Israël qui sont susceptibles d’être éliminés mais aussi de simples citoyens qui n’ont qu’un seul défaut : vivre sans embêter personne. Car contrairement au discours du gouvernement, ce n’est pas seulement la communauté arabe qui est violente. La société juive a aussi entretenu bien des déviances : le racisme, la diabolisation de l’adversaire, le culte de la force. Des maux qui rongent toutes les sociétés occidentales. Certes, mais avec de bien faibles réponses en Israël où les dirigeants comptent bien exploiter politiquement cette dégradation du climat.
La couverture du Nouvel Obs n’avait qu’un seul défaut : écrire « dérive » au singulier, alors qu’en Israël c’est au pluriel que la violence d’exprime.
