Délit d’opinion

Oded Goldreich (CC BY-SA 3.0)/Wikipedia)
Oded Goldreich (CC BY-SA 3.0)/Wikipedia)

Ainsi le professeur Oded Goldreich ne recevra pas le prix d’Israël. Non en raison de considérations tenant à l’objet du prix – récompenser l’excellence de ses travaux dans son domaine : les mathématiques et l’informatique – mais parce qu’il a osé commettre un crime de lèse-occupation.

Il approuve le boycott de l’université d’Ariel, ce premier établissement d’enseignement supérieur israélien créé il y a une dizaine d’années de l’autre côté de la Ligne verte. C’en était trop pour le précédent ministre de l’Education, le très à droite Yoav Galant. C’en est toujours trop pour sa successeure, Yifat Sasha Biton, que l’on croyait plus ouverte. Que nenni ! La ministre de l’Education, à laquelle la Cour suprême avait renvoyé la responsabilité de décider, a confirmé l’oukase de son prédécesseur : un universitaire condamnant l’activité d’une institution israélienne n’est pas digne de recevoir le prix le plus prestigieux du pays.

On rappellera le fait que le boycott de l’université d’Ariel est la condition sine qua non mise par l’Union européenne pour financer des programmes de coopération avec des scientifiques israéliens. En clair, le professeur Golreich a le grave défaut de partager l’opinion du principal partenaire économique et scientifique d’Israël. En fait, la ministre de l’Education considère que la prise de position du professeur est de nature politique. Sur ce point, elle a raison.

Comme des millions d’Israéliens, et l’immense majorité de l’opinion publique mondiale, le professeur Goldreich considère l’occupation des territoires et toutes les activités qu’Israël y déploie comme illégales. Cela s’appelle une opinion politique et non un délit.

A moins qu’en Israël, on soit en train d’inventer un nouvel article du code pénal créant un délit d’opinion comme cela existe dans les Etats totalitaires. Mais ce n’est peut-être pas ici le plus grave. Aux Etat-Unis ou en Europe, une telle décision aurait provoqué un mouvement de protestation massif dans les universités et des milliers de gens seraient descendus dans la rue.

En Israël, seuls quelques universitaires et quelques parlementaires de gauche ont soutenu le professeur Goldreich. Il ne faut pas s’en étonner. Depuis des décennies, on a ancré dans l’opinion publique l’idée qu’Israël était chez lui de l’autre côté de la Ligne verte « terre de nos ancêtres », que de toute façon, « il n’y a personne à qui parler », « pas de partenaire », que le boycott de telle ou telle institution est un sous-produit de l’antisionisme, de l’antisémitisme etc.

En un mot, qu’elle soit revendiquée ou considérée comme un pis-aller, l’idéologie du Grand Israël est devenue majoritaire. D’ici quelques jours, plus personne n’entendra parler de cette affaire. D’ailleurs, il y a longtemps que le professeur Goldreich est retourné à ses chères études. On achève bien les pacifistes.

à propos de l'auteur
Philippe Velilla est né en 1955 à Paris. Docteur en droit, fonctionnaire à la Ville de Paris, puis au ministère français de l’Economie de 1975 à 2015, il a été détaché de 1990 à 1994 auprès de l’Union européenne à Bruxelles. Il a aussi enseigné l’économie d’Israël à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 1997 à 2001, et le droit européen à La Sorbonne de 2005 à 2015. Il est de retour en Israël depuis cette date. Habitant à Yafo, il consacre son temps à l’enseignement et à l’écriture. Il est l’auteur de "Les Juifs et la droite" (Pascal, 2010), "La République et les tribus" (Buchet-Chastel, 2014), "Génération SOS Racisme" (avec Taly Jaoui, Le Bord de l’Eau, 2015), "Israël et ses conflits" (Le Bord de l’Eau, 2017). Il est régulièrement invité sur I24News, et collabore à plusieurs revues.
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