Déclin civilisationnel et éveil civilisationnel

Plusieurs tentatives d’explication des cycles civilisationnels ont été avancées au cours de l’histoire.

Pour l’historien et diplomate berbère Ibn Khaldoun auteur de l’ouvrage Prolégomènes, la durée d’un pouvoir politique s’étend sur trois générations : il décrit la vie des nomades de la première génération qui se suffisent de peu et vivent en solidarité. Lorsqu’ils occupent une ville emmurée, ils ont encore la conscience collective. La seconde génération a la vie plus facile, vit dans l’opulence et perd l’intérêt pour la solidarité. La troisième génération est démotivée et finit par tomber sous les coups d’une nouvelle invasion de nomades et le cycle recommence. Dans l’esprit d’Ibn Khaldoun, l’apogée civilisationnel et la prospérité matérielle annoncent le début de la décadence.

L’écrivain allemand Thomas Mann reçut le prix Nobel de littérature pour son ouvrage Les Buddenbrook paru en 1901. Il y décrit la saga d’une famille sur trois générations. Au cours de la première, une personne travailleuse et pieuse se lance en affaires. La seconde génération jouit d’une grande fortune et d’une grande notoriété et son ascension sociale est assurée. La troisième n’a plus la même ambition et commence à verser dans la déprime.

L’historien britannique Oswald Spengler a publié un bestseller qui connut un succès mondial en 1923, intitulé Le déclin de l’Occident. Selon lui, les civilisations durent tout au plus un millénaire, s’étant sans doute inspiré de la durée de l’Empire romain. Au premier quart du millénaire, la vie est rurale. Par la suite, le passé devient mythique. Lors d’une seconde phase, la vie devient citadine et métropolitaine. Elle est florissante. Mais la décadence est inéluctable au dernier quart de siècle. Pour Spengler, l’horreur de la Première Guerre mondiale annonce le déclin de la civilisation occidentale.

De fait et depuis la fin du XIXe siècle, le thème de l’histoire cyclique et celui de la décadence de la civilisation occidentale sont devenus populaires. Dans son ouvrage Naissance et déclin des grandes puissances, l’historien britannique Paul Kennedy avance qu’une civilisation continue de s’épanouir tant et aussi longtemps que la puissance économique va de pair avec la puissance militaire.

Pour le politicologue Samuel Huntington, auteur du Choc des civilisations, l’Amérique est à son apogée et ne peut que chuter. Le contrecoup civilisationnel de l’islam agissant est à prévoir, prônant des valeurs conservatrices qui répondent à la perte de la foi, la promiscuité et la justice laxiste de l’Occident.

Décadence de l’Amérique ?

Bien des analystes parlent du déclin de l’Amérique. Les échecs des guerres coûteuses du Vietnam, de l’Irak et de l’Afghanistan, de même que l’Amérique fatiguée des expéditions militaires pourraient constituer des signes de décadence. La violence et la promiscuité hollywoodienne, le grand nombre des victimes des armes à feu et les excès du wokisme en sont d’autres. À l’idéal insufflé à la nation par John Kennedy a succédé le populisme de Trump et la polarisation grandissante entre démocrates et républicains met en danger la démocratie américaine.

L’insurrection du 6 janvier 2021 au Capitole et la réponse américaine défaillante à la crise de la Covid ont contribué à démolir le mythe d’une Amérique qui donne l’exemple au reste du monde.

L’Amérique a perdu de son pouvoir de dissuasion. À preuve, la Russie a envahi l’Ukraine ; la Chine dépêche des avions de combat à proximité de Taiwan ; la Corée du Nord et l’Iran poursuivent leur programme nucléaire ; les talibans font à nouveau la loi en Afghanistan.

Il faut cependant ajouter que ce ne sont pas des canons qui ont fait tomber le mur de Berlin, mais plutôt l’exemple des valeurs de liberté et des droits de la personne de l’Occident. Le philosophe britannique John Locke définissait ainsi les valeurs qui seront adoptées par les démocraties occidentales : « la raison enseigne à toute l’humanité, qu’étant tous égaux et indépendants, personne ne doit nuire à un autre dans sa vie, sa santé, sa liberté ou ses possessions. »

À contrario, l’appel du modèle des pays totalitaires n’a pas pour autant gagné en attrait.

 Une planète en décadence ?

Au niveau planétaire, la déstabilisation du climat se traduit par une agriculture défaillante, la désertification et la famine. Le confort de la société matérialiste se fait au détriment des générations futures. Celles-ci héritent d’une planète polluée dont les ressources auront été surexploitées et d’une inégalité économique disproportionnée. Cela est dû au fait qu’une très petite minorité cumule des profits démesurés. La planète est surpeuplée et près d’un cinquième de l’humanité souffre de sous-alimentation. De surcroît, l’épée de Damoclès d’une dévastation par l’arme atomique plane sur la terre entière.

La confiance dans les nouvelles technologies hâtivement adoptées est aveugle. On n’en mesure les avantages et les inconvénients que bien plus tard – si ce n’est trop tard. Ainsi, la robotisation et l’intelligence artificielle créent une réalité nouvelle qui laisse moins de place au labeur individuel et plus de place au temps libre. Ce dernier n’est pas toujours mis à profit. Les réseaux sociaux ont démocratisé l’accès à l’information, mais ils sont également la chambre d’écho de théories farfelues.

Une sensation de découragement peut saisir l’individu devant le rouleau compresseur des filiations à la nation, la culture, et la religion et celui des ambitions des grands joueurs de l’économie mondiale.

Que faire ?

Pourtant, il y a des actions individuelles et collectives qui peuvent enrayer la dégradation de l’environnement et de la vie sur terre. À commencer par la lutte contre le réchauffement climatique et la transition à l’énergie verte et renouvelable. Ainsi, sur le plan du réchauffement climatique, il y a une prise de conscience planétaire. Malgré moult balbutiements, des actions sont prises pour l’atténuer.

Nul ne sait comment va finir la confrontation entre la Russie et l’Ukraine. Nous assistons à un ralliement des pays occidentaux autour des États-Unis qui sont les seuls capables de leur fournir des solutions de défense. En matière de défense, le leadership américain ne s’est pas estompé. Regrettablement, ce ralliement est accompagné d’un réarmement massif aux dépens des ressources affectées aux causes sociales.

S’oriente-t-on inévitablement vers une confrontation généralisée ?

Il ne faut pas perdre espoir. En 1983, la planète a frisé l’extinction. L’officier de garde Stanislas Petrov sur la base d’alerte stratégique soviétique observa sur ses écrans de surveillance 5 ogives intercontinentales tirées à partir des États-Unis. Contrairement à la procédure qui exigeait qu’il riposte immédiatement par une guerre atomique généralisée, il décida qu’il s’agissait d’une fausse alerte, ce qui était le cas. Il n’avait eu que quelques minutes pour prendre cette décision. Cet épisode montre qu’il ne faut pas désespérer de l’être humain. C’est l’état d’esprit des belligérants pris dans l’engrenage des considérations géopolitiques qu’il faut chercher à modifier pour poursuivre une culture de sagesse humaniste.

La consommation excessive n’est pas la seule panacée aux maux de la civilisation. La compassion et l’entraide sont autant de valeurs qui peuvent être assimilées et mises en pratique. Tout un chacun peut améliorer le sort d’aucuns et faire ainsi tache d’huile.

La leçon du livre de Jonas

Au VIIIe siècle, AEC, Jonas tente de se défiler de l’ordre divin d’appeler la métropole assyrienne de Ninive à la repentance. Il tente de fuir plutôt que d’obtempérer, mais finit par remplir sa mission pour le bien de l’humanité.

Pourquoi refuse-t-il d’entreprendre la mission qui lui est dévolue ? Du temps de Jonas, le royaume d’Israël se développe à côté du puissant état voisin d’Assur dont les ambitions expansionnistes sont bien connues. On pourrait avancer que Jonas trouvait la tâche au-dessus de ses forces; qu’il n’aurait pas été malheureux si la capitale assyrienne de Ninive venait à être détruite ; il se pourrait qu’il lui fût difficile d’accepter qu’au bout d’une seule et simple prophétie, le royaume assyrien soit sauvé alors même que le royaume d’Israël a refusé la repentance malgré les invectives de nombreux prophètes.

Sa mission accomplie, il souhaite mourir. Au cours d’une journée torride, il trouve un ricin qui lui donne une ombre salvatrice. Au matin, il se désole du fait qu’un ver a dévoré le ricin. Ce à quoi l’Éternel répond : « Est-ce à bon droit que tu te chagrines à cause de ce ricin ? Quoi ! Tu as souci de ce ricin qui ne t’a coûté aucune peine, que tu n’as point fait pousser, qu’une nuit a vu naître, qu’une nuit a vu périr et moi je n’épargnerais pas Ninive, cette grande ville, qui renferme plus de douze myriades d’êtres humains, incapables de distinguer leur main droite de leur main gauche, et un bétail considérable ! »

Le Grand Pardon

Dans les synagogues, le livre de Jonas est lu le jour de Kippour qui est le Jour du Grand Pardon et aussi un jour de jeûne.

Le prophète Isaïe avance que la contrition et le jeûne sont vains s’ils ne sont pas accompagnés d’actions : « Mais voici le jeûne que j’aime: c’est de rompre les chaînes de l’injustice, de dénouer les liens de tous les jougs, de renvoyer libres ceux qu’on opprime, de briser enfin toute servitude, puis encore, de partager ton pain avec l’affamé, de recueillir dans ta maison les malheureux sans asile ; quand tu vois un homme nu, de le couvrir, sans négliger ta propre chair ! (Isaïe 55-6/7). »

Isaïe poursuit par un appel à la solidarité : « Si tu témoignes ta bienveillance à l’affamé et rassasies celui qui est torturé par le besoin, ta lumière brillera au milieu des ténèbres, et ta nuit sera comme le plein midi…Tu seras comme un jardin bien arrosé, comme une source jaillissante, dont les eaux ne causent aucune déception (Isaïe 55-10/11). »

La fatalité de la décadence civilisationnelle n’est pas inévitable. Le livre de Jonas donne en exemple l’importance d’une initiative individuelle ainsi que celui du pardon divin pour toute une humanité repentie. Isaïe prêche pour une humanité en liberté, pour une humanité d’entraide altruiste, mais réfléchie. C’est là un tout premier pas vers un futur salutaire et à la sensibilisation à un éveil civilisationnel.

Il incombe à chacun de savoir faire le juste pas.

à propos de l'auteur
Dr. David Bensoussan est professeur d’électronique. Il a été président de la Communauté sépharade unifiée du Québec et a à son actif un long passé d’engagement dans des organisations philanthropiques. Il a été membre de la Table ronde transculturelle sur la sécurité du Canada. Il est l’auteur de volumes littéraires dont un commentaire de la Bible et du livre d’Isaïe, un livre de souvenirs, un roman, des essais historiques et un livre d’art.
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