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Debout

Des soldats déposent des fleurs et des drapeaux sur les tombes des soldats de l'armée israélienne tombés au combat dans le cimetière militaire de Kiryat Shmona, à Yom HaZikaron, le 12 mai 2024. (Crédit : Ayal Margolin/Flash90)
Des soldats déposent des fleurs et des drapeaux sur les tombes des soldats de l'armée israélienne tombés au combat dans le cimetière militaire de Kiryat Shmona, à Yom HaZikaron, le 12 mai 2024. (Crédit : Ayal Margolin/Flash90)

Il est un souvenir dont la valeur symbolique me rappelle à la lumière dans les moments de doute.
Quelques mois à peine après mon alyah, alors que je ne parlais pas un mot d’hébreu, et ne connaissant rien ni de la culture ni des traditions israeliennes, je fus surpris lors d’une consultation pédiatrique par une sirène. Ne comprenant pas la situation, je restai figé, attendant de voir la réaction des parents de l’enfant pour m’y calquer. Ils m’expliquèrent qu’il s’agissait d’une sirène à la mémoire des soldats tombés au combat, et qu’il fallait se lever et observer un moment de recueillement. Je les imitai donc, et comme eux debout les mains jointes et la tête basse, je restai silencieux, un peu maladroit par manque d’expérience et inquiet de ne pas faire cela comme il faut.
A la différence d’une alarme, qui oscille entre aigus et graves, la sirène monte une fois, et reste perchée une minute entière. C’est un hurlement strident de bête sauvage, de fauve blessé, qui crie faute de pouvoir parler. C’est la voix d’un père sur la tombe de son fils.
Puis la note redescend, en ton et en intensité, avant de s’effacer tout à fait, laissant place au silence. Quelques secondes encore, pour laisser au monde le temps de rouvrir les yeux, comme on revient doucement d’une méditation collective, et l’on reprend sa course.


Je me rassis les larmes aux yeux.
Il s’agissait d’une famille de Gazaouis, venus faire soigner leur jeune fils en Israël, à l’époque où la médecine avait encore le courage d’être agnostique, et où les gouvernements avaient parfois la décence de mettre leur orgueil de côté.
Ce sont eux qui m’ont appris à rendre hommage à ceux qui avaient payé de leur vie le prix de mon rêve sioniste. Il m’était alors impossible de mettre en doute le lien de cause à effet.
A quoi ont-ils pensé, eux pendant cette minute ? Plus à leurs morts qu’aux nôtres, probablement.
Quelle différence ? Les martyrs des uns, les victimes des autres.


J’ai raconté cette histoire souvent. Les réactions varient.
Les naïfs voient dans la réaction de cette famille palestinienne une compassion humble et respectueuse.
Les cyniques dénoncent une mascarade pour s’assurer les faveurs de ceux dont ils ont besoin.
Je crois que c’est sans importance.
Ce que j’ai vu de mes yeux ce jour-là, c’était un moment digne.
J’en ai entendu depuis, des sirènes et des alarmes. Qui montent, qui descendent, qui restent perchées ou qui ne s’arrêtent pas. Le jour, la nuit, en pleine opération ou au milieu d’une douche.
Étonnant symbole que d’utiliser le même instrument pour annoncer une menace imminente et honorer ceux qui y ont succombé.


J’ai pris l’habitude, je sais comment faire. Je n’ai plus peur d’être maladroit.
Et aujourd’hui dix ans plus tard, par un hasard de calendrier, c’est encore avec des arabes que je me trouvais ce matin lorsque la sirène a sonné.
Je ne crois pas qu’il soit possible d’imaginer la complexité identitaire d’un arabe israélien, et de leur part toutes les opinions pourraient avoir du sens à mes yeux.
Mais j’étais curieux de savoir si ce couple allait se lever.


Nous étions tous les quatre dans ce grand espace vide à l’entrée de la consultation, dans la pénombre de la fin de journée. Ils étaient les derniers patients et nous avions encore à régler des éléments bureaucratiques sur les modalités de remboursement des soins par leur compagnie d’assurance.
Depuis plusieurs minutes, la tension montait en moi. Je multipliais les allers retour stériles dans le couloir, tentant de cacher mon émotion à l’approche du moment, et incapable de prédire quelle serait leur réaction.
Je m’efforçais d’éviter d’y accorder trop d’importance, comme si mon dernier soubresaut de foi humaniste ne se jouait pas dans leur décision.
La sirène retentit donc au milieu d’une phrase de ma secrétaire, qui s’interrompit aussitôt et se leva.
Ils restèrent assis. J’évitais de les regarder. C’est long une minute quand un monde s’effondre.
Je me débattais contre moi-même pour ne pas être déçu.
Debout, assis, qu’ils fassent bien ce qu’ils veulent.
Si la haine gagne toujours, la Paix doit perdre avec panache.

Et subitement dans un sursaut, ils se levèrent.
Quatre personnes debout dans un bureau sordide, mal éclairé et sans importance.
Pendant trente secondes sans gloire, sans héroïsme et sans un mot, nous avons vécu ensemble.

à propos de l'auteur
Dr Franck Atlan est un chirurgien de la main franco-israélien installé à Tel Aviv. Fort de plusieurs décennies d’expérience clinique au chevet de personnes de toutes origines, de toutes confessions et de tous milieux, il explore ce qui constitue notre humanité commune. Parallèlement à sa pratique médicale, il écrit de la poésie, des essais et de la fiction autour du thème de l’humanisme.
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