Débandade au Proche-Orient

Couverture.
Couverture.

Débandade au Proche-Orient, ce titre catastrophe du roman d’espionnage prémonitoire que mon épouse a publié[1] en novembre 2024, quatre mois avant son décès, me semble aujourd’hui presque trop faible pour caractériser la dégradation vertigineuse de la société israélienne face au monde et face à elle-même.

Tout a commencé à la suite des élections de décembre 2022 qui ont placé au pouvoir l’alliance du Likoud avec les partis ultra-orthodoxes et les partisans d’un régime théocratique sur l’ensemble de la Palestine mandataire, Israël, la Judée-Samarie/Cisjordanie et la bande de Gaza. Tout s’est précipité après l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 et la riposte israélienne.

La sociologue Eva Illouz y diagnostique une maladie auto-immune, où nos dirigeants et nos concitoyens ne savent plus distinguer entre les éléments pathogènes et les éléments sains de ce pays[2].

Sur les ondes de la radio de l’armée, Galei Tzahal, la journaliste Irit Linur traite son interlocuteur hebdomadaire Moshe Schlonsky, ancien directeur de la chaîne, d’antisémite parce qu’il ne pense pas comme elle[3].

Yair Golan, ancien chef d’État-major adjoint et leader des Démocrates, s’est laissé allé à dire :

Un pays sensé ne tue pas les bébés par hobby.

Propos qu’il a ensuite nuancé[4].

Amos Harel parle à son tour d’une « machine à poison »[5] qui a placé, au plus près des centres de décision de l’État, des hommes payés par le Qatar, un pays qui propage une vision extrême de l’Islam via Al Jazeera.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, pourtant connu pour ses qualités oratoires, utilise le terme d’otages à propos de ses conseillers arrêtés et interrogés dans cette enquête de police, alors que 50 Israéliens croupissent encore dans les tunnels du Hamas après 677 jours. Ce choix n’est ni anodin ni le fruit du hasard.

Tout cela ressemble de plus en plus à une guerre fratricide

Un déferlement de haine gratuite, comme celle qui, selon nos sages, a provoqué la destruction du Second Temple. Au lendemain de Tisha BeAv, on est en droit de se questionner : peut-on cliver plus encore la société israélienne tout en continuant à ânonner le slogan « ensemble nous vaincrons » vidé de son sens, sans nous précipiter tous vers un gouffre ? Où sont donc passés le pilpoul, la discussion entre Hillel et Shammaï, le respect de l’opinion d’autrui et le juste poids des mots ?

Aurions-nous oublié la recommandation biblique :

Qui parle beaucoup ne saurait éviter le péché ; mettre un frein à ses lèvres, c’est faire preuve d’intelligence. (Proverbes, 10,19)[6].

Son prolongement moderne, la phrase de Albert Camus :

Mal nommer un objet, c’est ajouter aux malheurs du monde.[7]

Le juste sens des mots

C’est également mon diagnostic quant aux accusations du monde occidental envers Israël à propos de la guerre à Gaza : génocide, racisme, apartheid, impérialisme régional, épuration et nettoyage ethnique, famine intentionnelle, colonialisme, déplacements forcés, massacres, crimes contre l’humanité, atteintes aux droits de l’homme, non-respect des écoles, hôpitaux, lieux de cultes, institutions internationales et des organisations non gouvernementales, et j’en oublie.

Ces termes ont été détournés de leur sens premier afin de dresser un procès sans appel du gouvernement israélien, de son armée, de sa population entière, et au-delà, d’étendre cette condamnation aux Juifs où qu’ils vivent, selon un étrange plan de conquête du monde qui rappelle Les Protocoles des Sages de Sion.

La section israélienne d’Amnesty International a été suspendue par son organisation mère, car elle conteste les conclusions[8] de l’ONG à Gaza (génocide et apartheid), qui a abandonné sa neutralité traditionnelle. Les instances internationales travaillent d’arrache-pied afin de modifier les définitions de ces termes, de façon à mieux pouvoir incriminer Israël de famine intentionnelle[9].

Amnesty International fait rouler des vélos publicitaires contre « l’apartheid » en Israël, à Bruxelles, le 21 mars 2022. (Crédit : Amnesty.be)

Je ne doute pas que les adversaires d’Israël chercheront à lui coller d’autres chefs d’accusation.

En un mot, Israël est coupable de tous les maux de la terre, un État paria qui trouble l’ordre mondial

Récemment encore, Edgar Morin, pourtant apôtre de la complexité, surenchérissait sur X/Twitter :

Le mot génocide ne peut être confiné à Gaza, il concerne toute l’entreprise israélienne visant à éliminer les Palestiniens de Palestine.

Ce à quoi je réponds : « un génocide donc très prolifique puisque la population arabe en Israël, Gaza et Cisjordanie n’a cessé de croître depuis 1948 ». Peut-on dire n’importe quoi à l’ère des réseaux sociaux ?

Goebbels avait déjà compris :

Un mensonge répété une fois reste un mensonge ; répété mille fois, il devient une vérité.[10]

Dès 1975, la résolution 3379 de l’Assemblée générale des Nations unies[11] déclare que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ». La réponse du chanteur Herbert Pagani, un Juif de gauche, fuse[12] :

Je me défends donc je suis.

Cette résolution est révoquée en 1991, 16 ans plus tard.

De nouveau, en 2001, la « conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et les diverses formes d’intolérance » (ou Conférence de Durban) tente de renouveler l’accusation « sionisme = racisme ».

L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et la riposte qui suivit est une nouvelle occasion d’ostraciser Israël et le peuple juif dans l’opinion publique internationale.

Nous sommes (re)devenus des pestiférés

Non, je ne ferme pas les yeux sur la catastrophe humanitaire à Gaza, ce serait nier les faits et abandonner notre humanisme juif.

Si ton ennemi a faim, donne-lui du pain à manger ; et s’il a soif, donne-lui de l’eau à boire. (Proverbes, 25,21)[13].

Selon une interprétation restrictive, ce verset s’appliquerait seulement à nos prisonniers. Sans s’attarder sur une exégèse pour laquelle je ne suis pas qualifié, il me semble que si telle était l’intention, le texte aurait utilisé le mot prisonnier (אֲסִירְךָ) et non le mot ennemi (שׂ֖נַאֲךָ).

Néanmoins, dans la situation actuelle, les civils gazaouis sont indirectement les prisonniers de l’armée israélienne et celle-ci fournit une aide humanitaire, en pleine adhérence au proverbe biblique.

La population à Gaza a enfin compris la responsabilité du Hamas à son malheur. Pourtant, le 7 octobre 2023, elle n’a pas hésité à s’engouffrer dans les kibboutzim à la suite des terroristes pour piller, incendier, violer, assassiner… Filmer et festoyer. Ces atrocités commises par des civils ont amené la journaliste franco-iranienne Abnousse Shalmani à employer et justifier le terme de pogrom[14].

La récente déclaration à l’ONU de dix-sept pays arabes[15] pour exiger le désarmement du Hamas est le signe d’une grande lucidité acquise au prix fort, face à Al-Qaïda, à l’État islamique (Daech) et aux Frères musulmans. Elle reflète peut-être également une sorte de soulagement à constater que c’est l’État d’Israël et non les puissances occidentales qui aura affaibli l’Iran chiite pré-nucléaire qui les menaçait. Cette nette condamnation du Hamas est, à elle seule, porteuse d’un avenir pour la population de Gaza.

Cette lucidité manque cruellement aux gouvernements occidentaux qui se fourvoient dans leurs intentions de reconnaître aujourd’hui l’État de Palestine, une grande victoire selon le Hamas et qui l’encourage à durcir ses conditions à toute négociation.

L’Europe s’est surpassée par son aveuglement, sa passivité et son hostilité à Israël

Pourquoi n’ont-ils pas agi à Gaza et à Ramallah pour imposer avec leur aide financière des normes de démocratie quand il en était encore temps ? Où sont les mesures contre les pirates houthis qui entravent le commerce international entre l’Asie et l’Europe ?

Un commentateur[16] interprète que l’Europe frileuse n’ose plus faire appel à la force depuis 1945. Elle ne s’en est pas donné les moyens, et leurs discours traduisent la frustration de ne pouvoir agir si besoin est, face à la Russie, les États-Unis, l’Iran, la Turquie ou la Chine.

Au contraire, Israël s’est doté des moyens de se défendre et n’a pas hésité à s’en servir pour se protéger et se faire respecter. Il ne reste plus au gouvernement français qu’à décréter des mesures pitoyables, comme fermer les stands des entreprises israéliennes au Salon du Bourget ou annoncer qu’il ne renouvellerait pas les visas des agents de sécurité de la compagnie El-Al à Paris.

Au niveau local, le maire de Vendôme a annulé une cérémonie reconnaissant comme Justes des Nations des originaires de sa ville, prétextant un désordre possible de l’ordre public. Même les activités mémorielles liées à la Shoah sont menacées par la vague de réprobation provoquée par la poursuite de la guerre à Gaza.

Au niveau commercial, une compagnie aérienne espagnole, Vueling, a expulsé d’un avion les enfants d’une colonie de vacances française aux sons d’une chanson en hébreu. Chacun notera les « réponses disproportionnées » des acteurs européens.

Il faut s’attendre à une avalanche de tels incidents à l’avenir

Je ne prétends pas que le gouvernement d’Israël soit exempt de crimes de guerre. Je n’en sais rien. Il faudra en juger impartialement et à froid avec l’accès libre de tous les journalistes à Gaza après un cessez-le-feu. Il faudra également recadrer les conclusions des commissions d’enquête en perspective avec ce qui se passe ou s’est passé dans d’autres conflits armés dans le monde. Aujourd’hui, les journalistes présents à Gaza, même de bonne foi, sont instrumentalisés par le Hamas.

Si Israël peut, à juste titre, être fier de sa puissance économique et de ses avancées technologiques, la start-up nation née il y a 77 ans est totalement immature pour saisir l’incidence des lois récentes sur sa démocratie. L’ensemble des acteurs de la coalition gouvernementale est aveugle pour percevoir et admettre que les bases de la démocratie sont balayées par une série de lois et de pratiques qui détruisent l’indépendance déjà précaire entre les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires de ce pays.

Déjà, vu que le chef du gouvernement est nommé par la Knesset et non directement par les électeurs, le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ne font qu’un. C’est pourquoi les lois imposant l’injection d’hommes politiques dans le système judiciaire suppriment les dernières garanties nécessaires à un fonctionnement démocratique. Les partisans du gouvernement ânonnent sans arrêt que les résultats des dernières élections leur donnent le droit d’en faire qu’à leur guise et de tout décider. Ils négligent quelques aspects fondamentaux :

  • d’abord, on juge une démocratie à la façon dont elle traite ses minorités et son opposition ;
  • ensuite, le gouvernement se doit d’agir dans le cadre des lois existantes ;
  • enfin, c’est la démocratie qui a permis l’essor industriel de ce pays et il faut la préserver.

Or, le gouvernement, sous l’action d’hommes déterminés comme le ministre de la Justice, Yariv Levin, considère légitime :

  • d’ignorer les lois et les décisions de la Cour suprême de justice,
  • de ne pas reconnaître le président de cette Cour.
Le ministre de la Justice Yariv Levin s’exprimant lors d’une session du plénum de la Knesset, le 13 novembre 2024. (Crédit : Chaïm Goldbergl/Flash90)

Ainsi, les tribunaux manquent de juges car Levin ne veut pas les nommer selon les procédures en usage ; et la justice traîne. Il agit non selon sa fonction, mais à la manière d’un vulgaire chef mafieux qui utilise la force brute quand la loi fait entrave à ses désirs.

Son dernier coup, en remplaçant à son insu les serrures des bureaux de la procureure générale et conseillère juridique du gouvernement[17], Gali Baharav- Miara, ne laisse plus aucun doute sur la nature du changement de régime qui s’opère depuis deux ans sous nos yeux ébahis. Comment un Juif comme Yariv Levin peut-il se comporter comme un pur fasciste ?

Netanyahu est déjà au pouvoir depuis plus de 16 ans, il n’a pourtant pas eu de mal à modeler ce pays avec les règles existantes. Le recours à la force contre ses opposants démontre à quel point le pouvoir corrompt et combien la démocratie est fragile face à des dirigeants sans scrupules.

Depuis l’avènement de ce gouvernement, alors que la guerre fait rage, Netanyahu a :

  • renvoyé son ministre de la Défense, Yoav Gallant, pourtant membre du Likoud,
  • puis le Chef de la Sécurité intérieure, Ronen Bar ;
  • révoqué la procureure générale Gali Baharav-Miara ;
  • et destitué le député Yuri Edelstein de son poste de président de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, également un membre du Likoud.

Qui est le prochain sur cette liste ? Peut-être le chef d’État-major pourtant nouvellement nommé.

Plus grave encore, Netanyahu s’oppose à une commission d’enquête gouvernementale pour déterminer les responsabilités dans les événements du 7 octobre et l’aveuglement qui l’a précédé. Pourquoi ?

  • D’une part, pour ne pas faire émerger son rôle à privilégier le Hamas au détriment de l’Autorité Palestinienne ;
  • ensuite, pour conserver son pouvoir en ayant les coudées franches pour satisfaire les partenaires de sa coalition, en s’affranchissant si nécessaire des règles démocratiques.

Ni les partis ultra-orthodoxes ni les partis juifs extrémistes ne se reconnaissent vraiment dans la démocratie. Voilà notre problème.

Comment faire preuve de retenue dans une période de guerre, face à des ennemis qui ont dévoilé au monde et en un seul jour l’ampleur de leur haine et leur violence sans limite ? Manifestement, le gouvernement se comporte comme si l’opposition était un ennemi qu’il faut terrasser par la force autant que le Hamas, car « la fin justifie les moyens ».

Comment une armée peut-elle agir « modérément » à Gaza alors que l’imbrication des réseaux de la machine de terreur et de la vie civile est inextricable et indémêlable ?

Faut-il agir face au Hamas, au Hezbollah, aux Houthis, aux mollahs iraniens, selon l’adage « À Rome, fais comme les Romains » ? Dans ce Proche-Orient, Tsahal ne devrait-il plus prendre aucun gant, car, de toute façon, nos ennemis ne comprennent que le langage de la force ? Pourtant, aucun homme politique israélien n’envisage de « tendre l’autre joue aux terroristes ».

Oui, nous savons que l’aide humanitaire arrivée à Gaza a été sauvagement soustraite des populations civiles par le Hamas pour, d’abord alimenter, puis payer ses combattants. Nourriture dont les otages israéliens sont privés volontairement, dans une mise en scène macabre.

C’est la misconception de nos élites militaires et politiques à n’avoir pas su voir que la charte du Hamas a été mise en application, que la haute technologie militaire a ses limitations, que l’argent qatari n’était pas simplement destiné à des écoles et des hôpitaux. They meant it. C’est pourquoi les hommes politiques et les militaires qui nous dirigeaient avant le 7 octobre doivent tous laisser leur place à d’autres. Le chef de l’État en premier.

La vision populiste du Likoud, c’est l’essentialisation des musulmans qui nous entourent en djihadistes. De même, c’est beaucoup plus facile de peindre les populations d’Europe en antisémites virulents : tous les Français seraient des Philippe Pétain, tous les Anglais des Jeremy Corbyn, tous les Allemands des Adolf Hitler, c’est bien connu. Pourtant, même Donald Trump n’est au pouvoir que pour quatre ans ; et qui viendra ensuite ?

Ce qui me choque le plus dans la coalition gouvernementale, ce n’est pas l’extrémisme de Itamar Ben Gvir et de Bezalel Smotrich : en effet, ceux-ci disent depuis longtemps tout haut ce qu’ils pensent. Ils tiennent des propos inacceptables, comme êtres humains et comme Juifs. Ils ne sont capables que de jeter de l’huile sur le feu, cliver et envenimer les relations entre Juifs ou avec les autres composantes de la société israélienne, avec les Arabes.

Les ennemis d’Israël dans le monde recueillent avec délectation leur délire verbal pour prouver à quel point Israël est mécréant. Cependant, jusqu’ici, l’armée n’a pas agi en fonction de leurs incitations. Les commissions d’enquête devront donc juger sur les faits et non selon les déclarations incendiaires des Ben Gvir, Smotrich et Stroch.

En revanche, l’attitude des partis juifs ultra-orthodoxes, soi-disant pétris de sagesse ancestrale, est inexcusable

Ils sont prêts à signer n’importe quoi pour l’avenir du pays tant qu’ils restent inondés de subventions gouvernementales et que leurs enfants cela leur épargne le service militaire.

Que les politiciens se contredisent et se compromettent chaque jour, c’est un peu la règle de leur métier ; c’est pourquoi il ne faut pas les laisser au pouvoir trop longtemps. Mais pour les rabbins érudits qui étudient nos textes pour en puiser une morale, comment rester désengagés face aux autres Juifs qui les défendent au prix de leur propre vie, de leur santé ou de leur emploi ? Les 18 députés ultra-orthodoxes sont tous des rabbins, aucun n’a jamais soulevé publiquement de questions d’éthique dans cette guerre.

Quand Hitler a conquis l’Europe, les rabbins n’avaient effectivement pas beaucoup de moyens d’agir, de se protéger. Mais ils pouvaient ne pas rester passifs. Ils ont souvent choisi de s’en remettre à D. « qui nous viendra en aide ». C’est ce qu’ils répondaient à ceux qui venaient leur demander conseil « faut-il fuir, faut-il combattre ? ». Sans généraliser, ils n’ont pas été à la hauteur de leur position.

Certains survivants, cachés dans les forêts, leurs reprochent même une passivité qui aurait facilité le massacre. La Shoah a démontré que si D. existe, il est malheureusement resté silencieux.

Mais aujourd’hui, forts de l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’armée d’Israël est active sur sept ou huit fronts simultanément, que l’État-major a cruellement besoin d’autres soldats pour relayer les réservistes qui ont servi 200 ou 300 jours, on attendrait des leaders des yeshivot sépharades, lituaniennes ou hassidiques, une réaction à la mesure de la situation. C’est possible, car « Tu choisiras la vie ». Il faut croire que les rabbins ultra-orthodoxes aiment plus l’étude de la Torah que la vie, malgré l’injonction de Pikouach Nefesh, où sauver une vie humaine a la priorité sur toute autre pratique religieuse[18].

Pourtant ils ne sont pas mis en face d’un choix tragique comme pendant l’Inquisition, la mort ou la conversion. À les entendre, les autres Juifs veulent les éloigner de la Torah, de la Halakha, à tel point que certains menacent de quitter le pays pour poursuivre leur foi[19]. Cet argument est fallacieux, car Tsahal propose des filières où le service militaire alterne avec les études en yeshiva.

D’autres évoquent l’incapacité de Tsahal à intégrer tant de soldats tout en respectant leur mode de vie : balivernes. Certains rabbins évoquent leur contribution à l’effort de guerre par l’intensité de leurs prières, vous combattez et nous prions. Permettez-moi cyniquement de constater que ces prières n’ont pas empêché la mort de milliers de civils et militaires, ni de ramener les otages. La prière ne doit pas être un substitut au service militaire, mais elle peut l’accompagner.

Les rabbins ultra-orthodoxes piétinent une autre priorité du judaïsme, à savoir : tous les membres d’Israël sont responsables les uns des autres. En se désolidarisant du reste des autres Juifs d’Israël, en les traitant comme des Goys du Shabbat :

  • ils s’affranchissent de leurs responsabilités à l’égard de leurs compatriotes ;
  • ils enfreignent l’impératif « Aime ton prochain comme toi-même »[20] ;
  • ils vont à l’encontre de l’exemple des Maccabées, à la fois soldats et érudits ;
  • enfin, ils démontrent qu’ils n’ont toujours pas tiré les enseignements de la Shoah.

On ne leur demande pas d’adhérer au mouvement sioniste – les Druzes qui servent dans Tsahal ne sont pas sionistes. Mais si Tel Aviv disparaît un jour, Bnei Brak tombera avec.

Je constate également que certains jeunes ultra-orthodoxes si opposés à la conscription se comportent comme des bandes organisées paramilitaires – ici attaquant grièvement un postier qui distribuait dans son courrier des ordres de mobilisation, là détruisant avec acharnement un site de construction où on a trouvé quelques restants d’ossements datant de mille à deux mille ans et pour lesquels l’Autorité israélienne des antiquités n’a pu déterminer l’origine, juive ou non. En un mot, il faudrait selon eux :

  • d’une part, respecter des débris humains millénaires inconnus en stoppant toute construction (alors que le Talmud décrit comment transporter des sépultures d’un lieu à l’autre dans le respect des morts),
  • et d’autre part, ignorer leurs contemporains, voisins et coreligionnaires, et être dispensés de service militaire dans le contexte d’une guerre sur sept ou huit fronts.

Les quelques soldats ultra-orthodoxes n’en ont que plus de mérite, face à la pression sociale de leurs pairs, dans une telle inversion des priorités. Qui sait, espérons que les autorités rabbiniques Haredim évolueront.

Chaque jour apporte une nouvelle prise de force de ce gouvernement contre la démocratie. La poursuite de la guerre au détriment des otages amène de plus en plus de réprobations internationales, de plus en plus de voix osent clamer leur antisémitisme auparavant retenu.

Qu’ont-ils fait de l’État d’Israël, refuge contre l’antisémitisme ? Où s’arrêteront-ils, comment pourrons-nous freiner cette débandade hystérique et malsaine, comment sortir de cette spirale ? Ici aussi, je m’en remets une fois de plus à l’auteur du Plaidoyer pour ma Terre : « je me défends donc je suis ».

[1] https://www.amazon.fr/D%C3%A9bandade-au-Proche-Orient-Isabelle-Stroweis/dp/B0DLSZ5DTY

[2] https://k-larevue.com/eva-illouz

[3] https://www.facebook.com/iritlinu

[4] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel-en-guerre/artc-yair-golan-revient-sur-ses-propos-polemiques-sur-les-bebes-tues-par-hobby-a-gaza

[5] https://www.haaretz.com/israel-news/podcasts/2024-06-19/ty-article-podcast/many-jews-say-theyll-leave-france-if-the-far-right-or-extreme-left-win-the-election/00000190-2fe3-dc02-a7d8-eff7030c0000

[6] https://mechon-mamre.org/f/ft/ft2810.htm

[7] https://citationsverifiees.fr/repertoire-des-auteurs/c/camus-albert/repertoire-des-auteurs-c-camus-albert-mal-nommer

[8] https://www.cfr.org/blog/why-amnesty-international-suspended-its-israel-branch

[9] https://freebeacon.com/israel/un-backed-famine-watchdog-quietly-changed-standards-easing-way-to-declare-famine-in-gaza

[10] https://www.oversightboard.com/decision/bun-7zoqzby0/?lang=fr

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9solution_3379_de_l%27Assembl%C3%A9e_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_Nations_unies

[12] https://www.youtube.com/watch?v=RPpYQGv_jDI

[13] https://mechon-mamre.org/f/ft/ft2825.htm

[14] https://www.tribunejuive.info/2024/05/02/abnousse-shalmani-rappelons-aux-etudiants-que-la-revolution-en-iran-est-nee-de-la-jonction-entre-communistes-et-islamistes

[15] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-info-de-france-inter/l-info-de-france-inter-8684896

[16] Je crois qu’il s’agit de Georges Bensoussan.

[17] https://fr.timesofisrael.com/sans-prevenir-le-ministre-de-la-justice-change-les-serrures-du-bureau-de-la-procureure-generale

[18] https://colelchabad.org/fr/pikuach-nefesh-et-le-caractere-sacre-de-la-vie-humaine

[19] https://www.ynetnews.com/article/BkGcEvlT00

[20] https://mechon-mamre.org/f/ft/ft0319.htm

à propos de l'auteur
Jean-Pierre Stroweis, né à Paris en 1953 est un ingénieur, informaticien, et généalogiste, dont la famille a échappé au pire durant la Shoah. Depuis 2016, il prolonge Le Mémorial de la Déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld sous la forme d'un site internet (https://stevemorse.org/france). Il réside à Jérusalem depuis 1981.
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