De quoi le rite est-il le nom ?

Symboles religieux - Domaine public
Symboles religieux - Domaine public

L’été touchera bientôt à sa fin. Et comme il est de coutume depuis quelques années maintenant, le burqini aura fait son petit effet dans les débats français et belges (même si, dans le Nord, les vacanciers s’estimant déjà heureux quand ils ont la possibilité de mettre un pied dans l’eau, la question de la baignade n’est pas vraiment envahissante).

Début décembre, ce sera au tour de Saint-Nicolas de s’en prendre plein la tête.

Puis, lorsque le sujet démangera à nouveau, on parlera de circoncision ou d’abattage rituel.

Le « Decathlon gate » nous l’a bien illustré, si la matière religieuse est devenue thématique hautement inflammable dans le débat européen et, a fortiori en France et en Belgique, par la confrontation avec les notions de laïcité et de neutralité, on peut constater que l’essentiel des échauffements portent sur les rites et les coutumes des uns et des autres. Ce que l’on questionne, ce n’est pas tant la croyance que ce qui est directement visible et permet, à la fois, de constituer un liant pour le groupe qui la partage, mais surtout, une délimitation d’avec l’Autre.

Or, de tous côtés, il est des intervenants qui ne connaissent vraisemblablement pas grand-chose au fait religieux et participent à le vider de sa substance. Du laïcard qui tente de le pourfendre, à la « belle âme », tout aussi extérieure aux communautés concernées, qui prétend le défendre, jusqu’au croyant qui pense préserver son héritage, nombre sont ceux qui ne comprennent plus ce qu’ils défendent ou ce qu’ils combattent. Ce qui est assez regrettable, car une pratique religieuse a toujours quelque chose à dire ou à nous apprendre sur le groupe humain qu’elle implique.

Qu’est-ce qu’un rite ou une coutume ? D’où viennent-ils ? Quel est leur rôle ? Et, bien sûr, pourquoi les maintenir ?

Les réponses à ces questions ne sont pas univoques, bien au contraire. Il existe des rites pour chaque religion et le rapport à ceux-ci varie d’un culte à l’autre mais également au sein d’une même obédience. Pour autant, on peut, peut-être, tenter ici de faire honneur à cette diversité en recensant une liste non exhaustive de leurs différentes origines possibles et des dimensions qu’ils peuvent ou non investir en se déployant aujourd’hui. Certains prennent place dans l’intimité du foyer ou des lieux de culte, d’autres (et c’est ceux-là qui font grincer des dents) se manifestent de façon plus voyante, au vu et au su du reste de la population.

La philosophie derrière le rite

Tout d’abord, nous trouvons l’aspect spirituel, celui qui est, le plus souvent, mal compris voire purement et simplement éclipsé. La cacherout en est sans doute une excellente illustration. Il y a, dans le judaïsme, une série colossale d’interdits et de règles alimentaires qui, pour un non-Juif, peuvent paraître aberrantes, voire parfaitement ridicules (ou perçues comme des règles hygiénistes datant du fond des âges). Et certains Juifs finissent eux-mêmes par oublier pourquoi ils ne mangent pas ce qu’ils refusent de manger, pourquoi ils ne mélangent pas ce qu’ils refusent de mélanger.

Or, il est de très belles analyses philosophiques qui entourent ces prescriptions religieuses : le respect de la vie est central et l’on rappelle par ces acrobaties alimentaires que prendre une vie, même animale, n’est jamais anodin. On rappelle aussi que ce que l’on ingère dit quelque chose de qui l’on est et de notre rapport au monde et au vivant.

À côté de ces considérations sur la vie, certains avanceront des interprétations d’ordre mystique se référant directement à la Kabbale ou encore, des explications historiques et sociologiques (comme l’horreur ressentie face aux pratiques rituelles des Phéniciens, qui noyaient les jeunes animaux dans le lait de leur mère).

Si le mode d’abattage casher permet de se débarrasser plus facilement du sang de l’animal, il était surtout supposé être celui qui faisait le moins souffrir l’être vivant. Le XXIe siècle a le sens de l’ironie.

Le rite pour mémoire

Autre cas de figure, une pratique cultuelle peut avoir une fonction mémorielle, ce qui est souvent le cas dans les célébrations juives. Chaque bougie allumée, chaque aliment ingéré, chaque goutte de vin ou presque, est un acte de commémoration. L’exemple le plus parlant est, bien sûr, celui de Pessah. Il s’agit là, sans doute, de la plus ritualisée des fêtes juives. Et celle qui en dit le plus long sur la philosophie du judaïsme, son rapport à la vie et à la transmission. L’office du seder, portant un récit qui est lu et relu, année après année, la proscription des farines et céréales pendant une semaine, la consommation de pain azyme, tout est codifié pour créer une atmosphère particulière, mais les clés de lecture sont enseignées dès le plus jeune âge.

Les aliments consommés tout au long du rituel sont comme autant d’activateurs de la mémoire des sens. Pour faire comprendre l’amertume d’une vie d’esclave à un enfant, on fait goûter à l’amertume de la nourriture. Le chemin mémoriel est ainsi plus vivant que jamais, alors qu’il concerne des événements supposés dater de milliers d’années. Plus qu’à tout autre moment de l’année, l’orthopraxie prend ici tout son sens. La pratique religieuse dit quelque chose d’important parce qu’elle est là pour renforcer la commémoration, le récit mémoriel.

Au-delà du symbole

Dans un tout autre registre, un rite peut aussi présenter une dimension transcendantale – magique, dirait le sceptique. C’est le cas de l’eucharistie, souvent perçue erronément comme un acte symbolique par les non-chrétiens (concept du symbole défendu, par ailleurs, par le zwinglianisme), alors qu’elle constitue un moment fusionnel très puissant entre l’humain et le divin. Le rapport à la nourriture y étant codifié très différemment, les rites alimentaires (tout comme les interdits) ont pratiquement tous disparu dans le christianisme, mais celui-là est fondamental. Entre transsubstantiation et consubstantiation, les théologies chrétiennes varient sur ce rite, mais il y a, dans ce bref moment d’apparence anodine, une réelle passation de petit bout d’infini au croyant. Bien au-delà d’un symbole, c’est un véritable ciment spirituel.

L’Histoire et ses strates

De façon plus terre-à-terre, une pratique religieuse peut également constituer une trace d’organisation sociale. C’est le cas du voile, si l’on en croit certains islamologues et exégètes. De fait, Rachid Benzine nous rappelle que ce morceau de tissu servait notamment, en son temps, à distinguer la femme lambda (mariée ou à marier, peu importe) de l’esclave ou de la prostituée. L’objet était conçu comme un signe distinctif visant à éviter à la femme une agression.[1]

Mais un rite peut se voir attribuer une série d’explications et d’analyses différentes en fonction de l’interlocuteur, de son angle de vue, de l’époque et du lieu. C’est ainsi que, toujours sur la question du voile, on va rappeler la notion de « pudeur » (commune aux trois monothéismes), puis celle de « modestie » (qui pourrait sembler contradictoire avec l’idée de signaler au groupe que l’on n’est pas une esclave voire, selon la politologue québécoise, Fatima Houda-Pepin, de rappeler que l’on est une femme « de la haute société de Médine »[2]).

Sherin Khankan, la femme imam danoise, qui ne porte de voile qu’au moment de prier, considère pour sa part que le hijab n’est qu’un concept, une métaphore à la sincérité et aux bonnes actions ; elle parle ainsi de hijab intérieur.

La chose se complique encore lorsque l’on considère les mouvements de populations et les diverses diasporas. Ainsi, le voile peut devenir, hors de terre d’islam, un marqueur identitaire pour certaines femmes, une façon d’afficher sa différence et de préserver quelque chose (soi-même, sa pureté, sa dignité, ou ce que l’on considère comme son héritage). Un phénomène un peu similaire s’est produit avec l’orthodoxie juive, qui s’est vêtue de la célèbre « tenue de Rabbi Jacob », tenue ne répondant pas seulement à des prescriptions religieuses mais aussi, et surtout, à des traditions culturelles. Toutefois, la particularité du monde juif orthodoxe, et qui le différencie peut-être de l’islam sur la question vestimentaire, est l’idée de se mettre symboliquement dans une bulle, presque monacale, hors du monde et hors du temps, en peuple témoin ou, si l’on ose une métaphore informatique, en peuple « back-up ».

Démêler les sources et comprendre les exégèses

Les significations données à un rite ou une coutume religieuse s’accumulent avec les générations et laissent parfois les croyants et non-croyants dans une véritable cacophonie de polysémie. Faire le tri n’est facile pour aucune partie et l’on peut douter qu’il soit un jour donné à quiconque la possibilité d’avoir une réponse définitive à tous ces mystères (même si chacun est intimement persuadé d’avoir LA véritable explication, LA bonne exégèse – votre servante péchera certainement, elle aussi). Pour autant, la piste des autorités religieuses reste souvent la plus explorée et la plus tangible pour comprendre comment appréhender une prescription. « Que disent les imams ? », « Que dit le Consistoire ? », « Que dit le Pape ? »

Mais si la démarche consistant à donner la parole à des croyants pour leur demander, individuellement, ce que signifie leur pratique, apparaît peu crédible, la focalisation unique sur les autorités pose problème également. Un pape n’est pas l’autre, les imams peuvent appartenir à dix obédiences différentes, quant aux rabbins… l’humour juif regorge de blagues sur l’antithèse qu’ils constituent à l’unanimisme (sans compter que le Consistoire ne reconnaît pas toutes les synagogues) ! Croiser les sources et les voix pour avoir une vue d’ensemble s’avérera donc certainement salutaire.

Croiser le fer du verbe et de la raison pour supplanter le glaive

Bien évidemment, ce qui nous préoccupe tous et reste sous-jacent à ces questions, c’est que l’objet cultuel, dès lors qu’il sort de la sphère domestique, devient chose politique. Lorsqu’on interdit, autorise ou impose un vêtement, c’est un geste politique. Lorsqu’on interdit ou autorise un mode d’abattage, c’est un geste politique. Lorsqu’on interdit ou autorise une crèche, c’est un geste politique.

Et lorsque l’on politise le monde religieux, on génère automatiquement des tensions et conflits au sein de la population. Doit-on, pour autant, cesser de s’interroger sur les religions, leurs rites et coutumes ? Fermer les yeux devant des situations incommodantes pour éviter d’enflammer le débat et attendre que « ça passe » ? Probablement pas. Car il est bon de se rappeler que toutes les religions sont logées à la même enseigne : pour évoluer, pour rester pertinentes et, surtout, pour ne pas virer au totalitarisme idéologique, une religion doit toujours être violentée (intellectuellement), molestée (intellectuellement, toujours), discutée.

Raison pour laquelle, malgré les maladresses et la grossièreté qui peuvent déplaire, le travail de Charlie Hebdo (et Hara-Kiri avant lui) était et reste quasiment de l’ordre de la santé publique. Communisme, (néo)libéralisme, religion, lorsqu’une représentation du monde, une organisation de la société, une idée devient inattaquable, elle devient totalitaire.

Si l’Eglise n’avait pas été autant secouée par l’Histoire, la modernité et les chocs avec l’altérité, il est plus que probable que le catholicisme se serait mû en système oppressif digne de ses premiers temps. Si le judaïsme n’avait pas autant voyagé et n’avait pas des millénaires d’errance et de confrontations (dont de nombreuses, tragiques, dont il aurait pu se passer) derrière lui, il n’aurait peut-être pas autant d’aisance à se réinventer sans cesse et à ne jamais figer les questions et les réponses dans l’éternité du dogme.

L’islam, quant à lui, vit un moment charnière de son histoire, lui qui, de longue date, a essentiellement connu une position dominante et majoritaire dans les terres qu’il habitait. Il est aujourd’hui secoué par sa diaspora, par la globalisation, par ses populations nationales en quête d’indépendance et de liberté de jugement et par des dissensions idéologiques majeures en son sein. Dissensions qui mènent à des guerres fratricides d’une rare violence. Les mouvements du monde chrétien n’en furent pas moins sanglants et la France, honnie par certains pour ses positions sur la question religieuse, porte, en réalité, dans son système de valeurs la trace des violences extrêmes qu’engendra la Réforme.

Si tous les textes sacrés contiennent invariablement, à l’image des communautés humaines, une dose de violence, il est essentiel de garder à l’esprit que c’est souvent par la violence ou la contrainte que les cultes ont évolué. Pour autant, la violence physique ne doit jamais être perçue comme une fatalité. C’est un devoir de ne pas s’y résoudre, d’y résister à tout prix. C’est un devoir pour nous tous de tenter de comprendre au mieux la complexité de chaque pratique, chaque rite pour pouvoir, sans mépris ni complaisance, en discuter l’esprit éclairé et, si nécessaire, le remettre en cause avec les outils de la raison et du savoir. Ainsi peut-on espérer, naïvement peut-être, que la force du verbe supplante celle du poing ou du canon.

[1]https://www.facebook.com/158384104318683/posts/la-question-du-voile-dans-le-coranune-approche-historique-par-rachid-benzineil-y/169753666515060/

[2]https://www.journaldemontreal.com/2019/04/17/aux-origines-du-voile-dit-islamique-la-prostitution

à propos de l'auteur
Née en 1988 à Bruxelles, Sarah Borensztein est titulaire d'un Bachelier en Journalisme et Communication, ainsi que d'un Master en "Sciences des religions et de la laïcité", diplômes obtenus à l'Université Libre de Bruxelles.
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