De quel sionisme parlons nous aujourd’hui ?

Les philosophes les plus anciens nous l’enseignent et le maître de la philosophie de l’Histoire, Hegel, l’a superbement confirmé : tout ce qui existe ici-bas est soumis à la loi de l’évolution historique.

Même les choses ou les êtres qui nous paraissent les plus inaltérables finissent un jour par s’altérer et deviennent autre chose. Le corps humain lui-même ne fait pas exception à cette loi d’airain : il existe un continuel remaniement de notre substance osseuse, qui ne s’arrête qu’à la mort.

Le judaïsme d’aujourd’hui a beau se dire le descendant direct de la littérature biblique et talmudique, il n’en est pas moins différent de celui de rabbi Aqiba (IIe siècle de notre ère), le maître le plus érudit de tout le judaïsme, si l’on en croit la brève esquisse biographique que nous en fournit le Talmud.

La religion juive n’est plus strictement identique à ce qu’elle était à la destruction du second Temple de Jérusalem. Axée autour du culte sacrificiel, elle a installé en son centre la prière, l’oraison, deux notions qui ont dû prendre la place d’un culte, rendu impossible faute d’un Temple et d’une caste sacerdotale dans ses deux composantes : les cohanim et les Leviyim.

Les rabbins réformés et libéraux d’Allemagne furent les premiers à se saisir de cette notion ; il soumirent tout l’héritage religieux pluriséculaire au tamis de la critique historique dans le but sublime de découvrir enfin le noyau insécable du judaïsme, son essence la plus profonde, pour, ensuite, en éloigner tout le reste, c’est-à-dire toutes les scories qui s’y étaient déposées.

Cette opération d’épuration réserva quelques surprises et contribua à mettre le feu au paysage communautaire : remise en question des interdits alimentaires, contestation du repos du chabbat pour n’en conserver que la solennité, suppression de la seconde journée des fêtes de pèlerinage, etc…)

Mais avec l’idéologie sioniste les transformations ne furent pas aussi graves. L’objectif majeur est toujours resté le même, en dépit des aléas de l’Histoire ou de la simple nature humaine : peupler la terre d’Israël, y vivre à plein temps, développer son économie et assurer sa sécurité, en gros assurer le confort et le bienêtre de ses habitants.

Avant d’entrer in medias res quelques rappels historiques : déjà dans le Deutéronome, le cinquième livre du Pentateuque de Moïse, on présente l’exil du peuple hébreu comme la punition divine suprême pour sa désobéissance et son infidélité à la Tora. Les critiques bibliques annoncent même que cette menace d’être exilé avait passé le stade de la simple mention, le rédacteur vivait déjà l’exil dont il souhaitait ardemment la fin, tout en le présentant comme un événement à venir…

On peut dire, en surplombant près de vingt-six siècles, que la naissance du sionisme avait un objectif majeur, objectif resté le même depuis ces temps si reculés : ramener les enfants d’Israël en terre d’Israël, mettre un terme final à cet exil que l’on nous présente comme une sanction divine.

On peut donc dire que le sionisme a d’abord et avant tout des racines religieuses. C’est sur ce type d’humus qu’il a grandi, s’est enraciné, renforcé, a rallié à lui les masses et a fini par réaliser son rêve : un Etat juif sur la terre d’Israël.

Mais ne brûlons pas les étapes et examinons succinctement les différentes expressions du sionisme RELIGIEUX. Le Talmud consacré lui aussi quelques belles pages, d’une grande émotion, de véritables prières jaculatoires à un retour sur la terre ancestrale, la terre d’Israël.

Ensuite, vous trouvez dans la liturgie, toute la liturgie, des appels au retour, même après la lecture de la péricope prophétique (haftara) (ki hi beyt hayyénou) même après les sept bénédictions nuptiales, même dans l’action de grâce après les repas (af al pi shé akhalnou we shatinou hurban beytekha lo chakhahnou), dans les dix-huit bénédictions (shemoné esré) (ou maher le goalénou), dans la Haggada de Pessah…

Mais il ne s’agit là que d’un très faible échantillon, car si l’on y ajoutait la nostalgie d’une Jérusalem reconstruite avec un culte sacrificiel restauré, on ferait exploser le cadre de ce petit éditorial.

A routes les heures du jour et de la nuit, la prière des fidèles demandait le rétablissement de la souveraineté juive en terre d’Israël, mais on implorait aussi la survenue d’une gouvernance divine, la seule qui convienne vraiment au peuple d’Israël, selon la tradition religieuse (u-melokh atta levadekha alénou).

La totalité des vieux prophètes hébreux se languissaient d’un retour sur leur terre. Les premiers chapitres d’Isaïe nous touchent par leur tendresse et leur ardeur. Même Ezéchiel, prophète contemporain de l’exil, joint sa voix à celle des autres devins… N’oublions pas les Psaumes qui entonnent le même refrain sur des pages et des pages.

On ne peut pas ne pas mentionner les Sionides du poète-philosophe Juda Halévi (1075-1141) qui composa des poèmes implorant Dieu de faciliter le retour. Ce retour à Sion ne pourrait se faire, aux yeux de ses adeptes religieux, que sous la férule divine, le rétablissement de la souveraineté d’Israël étant hors d’atteinte par une simple action humaine.

Et certains de ces sages joignirent le geste à la parole puisqu’ils entreprirent de dangereuses traversées afin de concrétiser leur rêve. La terre sainte, elle-même, dépêchait souvent des émissaires chargés de collecter des fonds pour les écoles talmudiques subsistant sur place, ce qui prouve que les liens humains entre le centre (Israël) et la périphérie (la diaspora) se détissèrent parfois mais sans jamais se rompre entièrement.

Je crois que la source, le premier jalon, témoignant du passage du sionisme dit religieux (au sens large du terme), fut étonnamment  incarné par l’hérésiarque Sabbataï Zewi (1626-1676) car sa messianité (préténdue) avait besoin d’un objectif accepté par tous, le retour au bercail. La véridicité du message et de la personnalité de Sabbataï se mesurait à l’aune de sa réussite dans cette entreprise de restauration : le peuple juif ou plutôt son histoire avait déraillé, il convenait de le remettre sur les rails.

Moins d’un siècle plus tard, un philosophe judéo-polonais, Salomon Maimon (1752-1800), tombé dans les oubliettes de l’Histoire, avait, lui aussi, emprunté le chemin d’une réalisation humaine de ce grand projet. Moïse Mendelssohn, lui-même, avait été saisi d’un tel projet qu’il refusa par prudence, redoutant une provocation ou l’intervention des puissances européennes qui auraient torpillé un tel projet.

C’est graduellement que le sionisme dit politique, c’est-à-dire un sionisme organisé hic et nunc, conscient des réalités de ce bas monde, s’est installé dans les mentalités. Incontestablement, ce mouvement quittant l’humus religieux sans toutefois le renier totalement, inaugurant une ère de sécularisation : en termes clairs, tout ne pouvait pas provenir d’en-haut. L’action humaine était absolument nécessaire tout en espérant que la bienveillance divine accompagnerait les efforts de l’homme.

Ceux des dirigeants politiques qui se souciaient d’unité et de concertation avec les sionistes religieux dirent à leurs interlocuteurs que la divine Providence avait confié à d’humaines mains le soin de changer les choses. Et, au fond, mieux vaut un accompagnement divin que pas d’accompagnement du tout. Mais il ne fallait pas que cette croyance religieuse paralysât l’action des sionistes politiques.

La Haskala, les Lumières juives, surtout en Europe orientale et centrale, là où l’effet laïcisant  de l’Aufklärung n’avait pas commis de ravages, abritait dans ses rangs des maskilim modérés qui aimaient réunir en eux-mêmes les deux tendances : agir de son mieux ici bas, tout en invoquant l’aide de Dieu.  Une version juive du fameux : Aide toi, le Ciel t’aidera

C’est aux confins orientaux du continent européen que l’on trouve les premiers sionistes politiques modérés. Jehuda Reinharz, spécialiste de ces questions, avait publié il y a près de trois décennies un volume en allemand intitulé Dokumente zur Geschichte des deutschen Zionismus (Documents du sionisme allemand; j’en avais rendu compte jadis dans la Revue des Etudes Juives.

L’élite juive germanique n’a fait que suivre des gens (Ostjuden) qui étaient convaincus de la nécessité de protéger les Juifs vivant dans une Europe antisémitique. Petit à petit, l’antisémitisme aidant, les mouvements de jeunesse d’Allemagne (surtout sous la férule de Martin Buber, de Samuel Hugo Bergmann, de Gershom Scholem, etc…) prirent le relais et diffusèrent la culture juive dans des milieux entièrement assimilés. Si Buber a attendu la dernière minute pour conformer ses actes à sa pensée, Bergmann et Scholem étaient déjà à Jérusalem dès 1923…

L’Autriche était elle aussi sur le départ : on se demande comment un Juif assimilé comme Théodore Herzl a pu se rallier à la cause sioniste et en devenir le porte-drapeau. Formidable positivité du négatif : l’affaire Dreyfus qu’il suivit à Paris au nom de la NFP (Neue Freie Presse) acheva de la convertir à la cause.

LA suite est connue, inutile d’y revenir. En revanche, il faut tirer les enseignements du passé : aujourd’hui, le rôle mais aussi la nature du sionisme ont changé. Plus de la moitié des juifs du monde demeurent désormais en Israël. DE plus en plus de juifs d’Europe ou des USA s’envolent pour Israël ou envoient leurs enfants en éclaireurs pour y étudier.

Les projections sur les décennies à venir sont largement optimistes ; on parle de plus de 15 millions d’âmes dans le pays. Mais une chose, hélas, ne change guère, en tout cas pas dans le bon sens, c’est le refus arabe, le terrorisme palestinien qui n’a rien perdu de sa dangerosité. C’est le seul point sur lequel les pères-fondateurs n’ont pas, pour le moment, remporté une victoire nette. Ils ont relevé tous les défis, le pays est à la pointe de tout ce qui compte et rapporte de l’argent.

La technologie israélienne est présente partout, leurs puces se trouvent partout, le Waze est mondialement  utilisé, leur armée Tsahal fait partie des meilleures armées du monde ; leur médecine est citée en exemple. L’étoile d’Israël brille désormais dans de très nombreux pays d’Afrique mais aussi en Australie, en Inde et en Chine. Israël a inversé la tendance : le temps travaille désormais pour lui et non plus contre lui.

Comme J.F. Kennedy aux USA il faut une nouvelle frontière. Après le grand mouvement vers l’ouest (Westward movement), on fixa aux Américains une nouvelle frontière, la conquête de l’espace. Eh bien, les Israéliens ont fait un premier essai qui ne fut pas concluant. Il reste le désert du Néguev à urbaniser et à exploiter.

Cela doit devenir la nouvelle frontière d’Israël. Une sorte de ré-juvénation et d’actualisation du sionisme. Il est encore trop pour redéfinir en profondeur la doctrine sioniste Sur un point peut)être : l’attitude ou la conduite à tenir face à ses ennemis…

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Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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