De la paix sociale

Il faudrait peut-être que je revoie le concept de chroniques en terme de régularité…
Il faut dire que dans ce pays, il ne se passe pas une journée sans une raison d’écrire, le jour d’après rendant déjà obsolète le sujet de la vieille. Une sensation perpétuelle de course vers l’avant que l’on retrouve dans la vie quotidienne.

Mais aujourd’hui je ne peux commencer ma journée sans évoquer les fameux Accords Abraham scellant une nouvelle dynamique dans ma région mouvementée.

Israël n’était pas en guerre déclarée avec les Emirats Arabes Unis, il ne s’agit donc pas d’un accord de paix mais bien d’un traité de normalisation ce qui constitue en soi bien plus qu’une paix.

Depuis la fameuse résolution de Kartoum en 1967, les pays de la Ligue Arabe interdisaient toute reconnaissance d’Israël, toute paix et toute négociation. Les « 3 Non ». Et c’est cette jurisprudence qui a prévalu depuis, empêchant toute possibilité de paix dans la région.

Les Accords Abraham viennent enterrer officiellement le rejectionisme arabe aux yeux de tous. Désormais celui qui entretient des relations amicales, commerciales ou autre avec Israël ne sera plus passible d’excommunication sociale et physique. Et cela constitue une plus grande avancée que tout traité de paix car elle permet de réformer l’image d’Israël (et donc des juifs) dans le monde arabe, dans la fameuse rue arabe, auprès des peuples à qui l’on a assuré que la cause palestinienne était leur seule raison d’être au détriment de leur propre liberté. Un exutoire à leurs propres malheurs, et l’assurance pour tous ces régimes liberticides de contrer toute rébellion interne.

Mais cela n’est plus. Les pays sunnites prennent le risque d’opérer un tournant majeur dans leurs pays en annonçant à leurs populations que la haine d’Israël n’est plus d’actualité. L’évolution des mentalités ne se fera pas en quelques jours, quelques mois, voire quelques années, on ne se débarrasse pas d’une éducation à la haine aussi rapidement. Mais cela viendra.

En Israël on assiste à un deuxième débat en marge de ces accords. Les relations avec les pays arabes du Golfe n’étaient un secret pour personne et certains suspectent le Premier ministre Netanyahou de se servir de l’effet d’annonce pour distraire les Israéliens des enjeux économiques et sanitaires et d’avoir servi de caution pour la vente de F35 aux Emirats Arabes Unis par les Etats Unis.

Je pense cependant que l’effet d’annonce constitue en soi l’élément le plus important car c’est justement l’officialisation qui est l’événement en soi, et non l’existence de relations. C’est peut être une évidence pour les Israéliens, mais ça ne l’est pas pour la rue arabe.

Et cette publicisation permet enfin de libérer une parole, étouffée jusque là; celle de tous ceux qui dans le monde arabe aspirent à des relations pacifiées avec les voisins juifs, ceux qui sont extenués d’être pris en otage par la cause palestinienne, elle-même tributaire du rejectionisme arabe paralysant tout espoir de paix.

Je suis convaincue que mon Premier ministre actuel n’a pas la stature ni l’envergure de Menahem Begin, premier chef de gouvernement israélien à signer la paix avec un pays arabe. Menahem Begin avait une vision pour le peuple d’Israël dans son ensemble, avait un projet politique sioniste et le souci d’une cohésion sociale comme socle d’Israël. Ses actions passées lors de la lutte pour l’Indépendance confirment cet aspect essentiel de ce grand homme d’Etat.

Mais le fait que cette avancée dans la région soit le fruit de l’action de Netanyahou ne lui enlève pourtant aucun mérite à mes yeux et les opinions partisanes ne doivent pas altérer le jugement politique.

Je ne juge pas ceux qui portent cette critique mais elle m’inquiète car elle révèle la perte de confiance envers l’autorité dirigeante, envers le système qui gouverne le pays. Et cette suspicion, cette méfiance, peut faire le lit de toutes les théories complotistes, car pour paraphraser Hannah Arendt, le mensonge des gouvernants envers leur population ne fait pas qu’affaiblir la confiance des citoyens envers les dirigeants mais cette rupture du pacte social fragilise les opinions des populations.

Et c’est à ce phénomène que nous assistons actuellement. Dans le contexte d’orthodoxie binaire de la pensée, la méfiance envers un dirigeant qui semble être sourd aux appels du peuple, entraine une désillusion quant aux bienfaits de toutes les actions que ce dirigeant entreprendra. La normalisation des relations avec les Emirats Arabes Unis devrait être célébrée en tant qu’avancée bénéfique pour la région et la reconnaissance mutuelle, non pas comme une célébration de la personne de Netanyahou.

Et je n’aborde même pas la question du prochain confinement qui doit commencer vendredi 18 septembre pour toute la période des fêtes de début d’année juive. Même si la validité de la décision est appuyée scientifiquement par des médecins qui réclament cette mesure depuis longtemps, beaucoup voient derrière cette mesure une privation de droits fondée uniquement sur des considérations politiques.

Et c’est ce contexte qui m’inquiète, même si je pense qu’il dépasse nos frontières. La méfiance, la perte du pacte social forment inlassablement le terreau de mouvements totalitaristes en chassant un gouvernement corrompu. La soif d’absolutisme et de pureté morale que l’on retrouve dans tout l’Occident procède de cette même veine totalitaire.

Et c’est pour cette même raison que j’appelle de mes vœux une alternative au Premier ministre actuel qui ne peut rester éternellement sourd aux appels du peuple et qui doit justement préserver la cohésion sociale en se retirant du pouvoir afin de rétablir la confiance du peuple dans ses dirigeants en évitant un glissement vers une tentation totalitariste.

à propos de l'auteur
Née à Paris, ancienne avocate au Barreau de Bruxelles, Myriam a quitté l’Europe en 2005 pour s’installer à Montréal, où elle est devenue une travailleuse communautaire au FNJ-KKL puis directrice des relations communautaires et universitaires pour CIJA, porte parole officiel de la communauté juive, avant de faire son alyah
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