De la guerre des terres à la « guerre des ventres »

Des policiers israéliens patrouillant dans le quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem pendant la prière du vendredi du mois sacré du Ramadan sous restrictions suite à la propagation du Coronavirus, le 01 mai 2020.
Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90
Des policiers israéliens patrouillant dans le quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem pendant la prière du vendredi du mois sacré du Ramadan sous restrictions suite à la propagation du Coronavirus, le 01 mai 2020. Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90

Il existe de certaines questions qui rechignent à être soulevées ; des questions devant lesquelles la réflexion balbutie et hébète l’intelligence tandis que la pensée s’enclave comme Moise se couvre la face devant Dieu.

Ces questions ont cette vertu que d’être inexorables devant la conscience, ce qui les rend inexpugnables pour l’analyse. Frappées d’anathème autant que du sceau de la liberté, elles cristallisent à elles seules tout ce que le paradoxe contient en son sein d’antinomique et justifient par là toute leur réfractarité à être manipulée par le profane autant que par l’initié.

L’auteur de ces lignes n’a pas la pernicieuse prétention des habiles à enfanter de l’empirie à outrance lorsqu’il s’agit de proférer son opinion et encore moins quand il est question des affaires publiques d’Israël. C’est pourquoi il ira ici à l’essentiel : en Israël, les questions démographiques transcendent toutes les autres.

« Le fantasme d’un soulèvement par le nombre relève dorénavant du mythe »

Trop souvent négligée dans l’imaginaire contractualiste européen, euphémisée, traitée de manière monolithique (tant par les chercheurs que par certains politiques), la question démographique israélienne, loin d’être un objet de pâture dédaigneusement jeté au visage des places publiques – d’autant moins que l’opinion publique ne dédaigne pas ces questions – fait l’objet d’enjeux irrémédiablement politiques. En effet, profondément ancrée dans l’imaginaire social, elle a cette particularité que de planer constamment à la surface de la conscience populaire, car celle-ci est inextricablement liée à la question de l’ordre politique d’Israël.

Pourtant, un tel postulat ne saurait être axiomatique, de même que la prépondérance des enjeux démographiques reste inextricablement liée aux grands centres géographiques de pouvoir. Or, ces dernières années, il s’avère que l’évolution géographique des frontières israéliennes ainsi que le redécoupage accéléré de son territoire ont considérablement transformé le rapport de force qui existait entre Israéliens et Palestiniens, et ce si considérablement que le fantasme d’un soulèvement (intifada) par le nombre relève dorénavant du mythe sur le plan technique et de l’absurde sur le plan logistique.

Cependant, le morcèlement des territoires frontaliers par la disposition du mur de sécurité n’a pas résolu les problématiques inhérentes à la question démographique, loin de là, mais uniquement transformé les zones de tensions militaires extérieures en affrontement sociodémographique à l’intérieur du territoire israélien sans répondre à la nature paradoxale du rapport de l’État juif aux arabes de Jérusalem-Est.

Si la sécurité nationale ainsi que la domination juive sur l’ensemble du territoire s’en sont trouvées renforcées, c’est au détriment du contrôle sur cette région que le tiers de musulmans en son sein se refusent à quitter – à cheval entre le mur de séparation et la ligne verte – et dont le taux de croissance continue de se montrer plus important que celui de la population juive jérusalémite.

« La particule ethnocratique de l’État juif l’emporterait sur le sentiment démocratique. »

En l’espace de quelques années, sous couvert justifié d’enjeux sécuritaires, les zones de tension se sont ainsi recentrées autour de la région de l’est de Jérusalem qui est devenu – avec plus de culminance que jamais – le limon fertile de ressentiments et d’affrontements alors que l’application d’une politique légale de discrimination n’a absolument pas permis au sentiment de résignation de prendre le pas sur l’idée de révolution.

Du reste, il est impossible de mesurer concrètement les résultats d’une telle politique et il apparait d’autant plus déconcertant de penser sérieusement que les implantations juives au-delà de Jérusalem-Est permettront de mettre fin à l’idée binationale, et ce, pour une raison simple : il ne peut exister de population arabo-musulmane conséquente sur un territoire unique à prétention juive et quand bien même un tel destin deviendrait réalité, la particule ethnocratique de l’État juif l’emporterait sur le sentiment démocratique.

Ainsi donc, dans ce que l’on appelait autrefois « l’Orient compliqué » et qui obéit aujourd’hui aux mêmes contraintes idéologiques que l’Occident, la gestion du conflit israélo-arabe par une élite politico-administrative « moderne » a prioritairement réussi cet exploit collatéral que d’enclaver et de concentrer des populations démographiquement croissantes – et considérées comme menaçantes – à proximité des grands centres géographiques de pouvoir tandis que l’application d’une politique nataliste qui consistait à faire du ventre des femmes une variable d’ajustement supplémentaire n’a eu que de relatifs effets sur la balance démographique de Jérusalem.

L’inefficience d’une telle politique aura eu au moins le mérite d’étaler en place publique que toutes tentatives de résolution d’un conflit par la démographie n’est d’abord rien de moins que l’échec patent de l’entreprise politique et la transition de la guerre des terres par la « guerre des ventres », une abstraction des plus sombres.

L’État d’Israël et son peuple mérite mieux qu’une politique de peuplement à très long terme et sans certitude, car en politique, il faut se le rappeler une chose : l’indolence des masses n’est rien en comparaison d’une minorité agissante.

à propos de l'auteur
Franco-israélien, Benjamin Michelis est professeur de philosophie. Diplômé de science politique et d'affaires publiques internationales, il a récemment travaillé auprès du Procureur de la République dans le cadre des affaires dites "gilets jaunes". Passionné de littérature, il est également secrétaire-adjoint de la Société des Amis de Victor Hugo.
Comments