De Jérémie à Netanyahu

Le 23 Mars 2019, une information importante est arrivée à la connaissance du grand public. Elle a eu un petit impact dans les médias puis elle a été occultée par les élections et aujourd’hui on en parle quasiment plus.

De mon point de vue, cette information devrait faire que les citoyens de ce pays ne dorment pas tranquilles. A priori ce n’est pas le cas. Cette inertie, voire cette indifférence sont inquiétantes, soit le peuple ne sait pas, soit il ne veut pas savoir, soit il sait mais il ne tire pas les conclusions qui s’imposent.

Cette situation dangereuse s’est produite souvent le long de notre longue Histoire avec des conséquences néfastes.  L’étonnant, est que cette information aurait dû être ignorée du grand public et des concours de circonstances, que je vais analyser, ont fait qu’elle a émergé.

Je vais parler d’hier et d’aujourd’hui. Israël existe aujourd’hui, entre autres parce qu’Israël a existé hier. Je voudrais dans ce texte me concentrer sur une période de notre histoire qui a duré environ 50 ans, période avec laquelle je ne peux  m’empêcher de voir des analogies avec ce que nous vivons présentement.

Nous sommes au sixième siècle avant notre ère. Le royaume de Judée est une mini entité logée entre la Méditerranée et le Jourdain. C’est à ce moment là qu’arrive le prophète Jérémie. Il a débuté sous le règne du roi Josias, a continué sur trois successeurs jusqu’à la destruction du royaume par les Babyloniens. Sa vie est une série de vicissitudes jusqu’à la triste fin de l’exil obligatoire en Egypte où l’on soupçonne qu’il a été assassiné par ses coreligionnaires.

Comme tous les prophètes Jérémie a combattu bien évidemment l’idolâtrie et s’est attaqué aussi à l’inégalité sociale et à la corruption des grands, et de l’élite. Il n’a cessé de menacer les grands en vain, s’ils ne s’amendaient pas, de la chute prochaine du pays. Après l’effondrement de Jérusalem, l’élite de la population a été exilée ou bien exécutée, il est resté sur place le ‘menu’ peuple.

Les babyloniens ont alors laissé une petite garnison dans le pays et ont nommé un gouverneur Juif : Guedalia. Ce dernier est assassiné par un juif, La population restante est prise alors de panique, se refugie dans l’idolâtrie et veut s’enfuir en Egypte, malgré les admonestations de Jérémie qui leur promet que rien ne leur arrivera s’ils restent. Une longue file misérable de refugiés se forme et prend la route de l’exil et de la mort en forçant Jérémie à les suivre.

L’idolâtrie d’hier est en fait la corruption d’aujourd’hui : L’amour immodéré pour l’argent qui pousse à l’amoncellement de biens matériels, bien au delà des besoins légitimes des possédants. La corruption est un vol aussi bien en ce qui concerne le corrompu et le corrupteur tous deux s’enrichissent au dépens d’une masse de gens anonymes qu’ils sont supposés servir.

Dans l’Israël d’aujourd’hui, depuis une trentaine d’années nous souffrons d’une recrudescence de la corruption. Certains diront que l’abondance relative est à l’origine du fléau, nombreux sont ceux qui ont été fermement condamnés par un tribunal, nombreux sont ceux qui ont été lourdement soupçonnés mais pour lesquels la justice n’a pu réunir les preuves tangibles, nombreux sont ceux qui partis de rien se sont trouvés après une dizaine d’années consacrées à la politique possesseurs de plusieurs appartements luxueux à Tel-Aviv ou ailleurs. Pour ne citer que les très gros poissons : il y a eu Deri, Weizman, Sharon, Hirshson, Olmert, Katsav, Fouad ben Eliezer et maintenant des charges hypothétiques contre Netanyahou. Soit deux présidents, trois Premiers ministres, un ministre de la Finance, deux ministres de l’Intérieur.

Si nous vivions à l’époque des prophètes ce serait simple il y aurait une absolution ou une accusation suivi éventuellement de l’annonce d’un châtiment futur comme cela s’est produit maintes fois. Nous n’avons pas de prophètes mais nous avons une spécialité qui est je le crois spécifique à Israël. Il y a des signes, des clins d’œil qui font que dans notre pays l’improbable devienne probable. Les actions cachées, secrètes remontent à la surface. J’ai quelques exemples en tête :

Le président Ezer Weizman a touché un pot de vin d’un marchand d’arme Français appelé Saroussi en échange d’un service rendu par ce premier à ce dernier dans un pays sud américain. La ‘transaction’ a été des plus discrètes. Pour se couvrir en cas d’une enquête fiscale éventuelle, Weizman avait établi un contrat de donation entre Saroussi et lui. A priori seules trois personnes savaient : Weizman, Saroussi, et l’avocat de Weizman. Par un concours de circonstances, (clin d’œil) un employé indélicat du bureau de l’avocat a ouvert le coffre du bureau, a photocopié le contrat et l’a remis à un journal qui a publié le document !

L’ex président Katzav s’est vu accusé de viols, d’abus sexuels de détournements d’objets. La justice Israélienne permet des ‘deals’, le procureur lui a proposé d’éviter la prison ferme en reconnaissant des abus mineurs. Contre toute attente et toute logique Katzav a rejeté le deal. Le tribunal l’a condamné à la prison ferme pour viols et autres infractions. Sa décision de rejeter l’accord était tellement absurde et masochiste que son avocat a démissionné !

Netanyahu a demandé à la Commission des permis du contrôleur de l’Etat la permission de recevoir des aides financières de l’étranger en particulier de son cousin Nathan Milikowsky pour couvrir ses frais de justice. Soit six millions de shequels. Cette requête a été rejetée. Il a alors fait appel et la commission a logiquement demandé quels étaient ses revenus au point qu’il ne puisse pas lui-même faire face à une partie de ses dépenses ? C’est à ce moment que le grand public a appris qu’il avait vendu en 2010 alors qu’il est au pouvoir, des actions d’une compagnie appelée SeaDrift à son cousin : pour $4.3 million alors que ces mêmes actions avaient été achetées pour  $400,000 en 2007. Il s’est tiré une balle dans le pied en faisant une telle demande car s’il est vrai que les autorités fiscales étaient au courant de la transaction le grand public l’ignorait (le clin d’œil est là) …

Le 23 Mars 2019, Netanyahu se présente  sans préavis aux studios de Channel 12 et se dit prêt à une interview spontanée. Deux journalistes de la chaine improvisent les questions et évidemment le dossier des sous-marins est abordé. Il reconnait qu’il a pris tout seul la décision d’écrire dans le contrat d’achat entre ThyssenKrupp et l’Etat d’Israël, une clause de non-exclusivité des sous marins. Conséquence de cette clause : ThyssenKrupp a vendu à l’Egypte quatre des mêmes sous-marins qu’elle a livrés à Israël. Pour justifier cette décision Netanyahu a dit dans l’interview qu’il l’a prise à cause de raisons d’Etat d’une telle importance qu’il ne pouvait en parler ni au ministre de la Défense, ni au chef d’état major ni au chef du Mossad. Il faut savoir que depuis l’existence de l’Etat d’Israël aucune décision vitale n’a été prise par un seul homme, Ben Gurion n’a pas enfreint à cette règle.

Un ministre de la Défense peut tout entendre, si non il ne sert pas à grand-chose !  De sa propre initiative, il dit avoir dévoilé ce secret à trois personnes, aucune des trois n’a confirmé avoir eu connaissance d’un tel secret. Quand les journalistes lui ont demandé comment il a pu faire une telle plus-value sur une compagnie qui périclite, il a répondu qu’ainsi va le high-tech : une compagnie n’est pas estimée en fonction de ses bénéfices du moment, mais de son potentiel. Seadrift n’est pas une entreprise high-tech, et les actions qui valaient si chers à la vente ne l’étaient pas à l’achat alors qu’entre temps la compagnie a décliné !

Je donne ici le lien de l’interview à Channel 12. L’interview de Netanyahu dure environ 13 minutes et il se situe à la quarantième minute de la vidéo.

Où sont ici les clins d’œil : Pourquoi a-t-il donné cette interview ? Encore une balle tirée dans le pied ! De sa propre bouche, le Premier ministre reconnait qu’il a pris la décision de non exclusivité seul. Il a menti en prétendant que trois personnes étaient au courant, Pourquoi ? Pour se blanchir d’une accusation gravissime ? La solution est simple : tout ce que le Premier ministre a à faire est de proposer la réunion d’une commission ad-hoc composée par exemple du chef d’état major, de la présidente de la cour suprême, du chef du Mossad, du conseiller juridique du gouvernent et de trois ou quatre autres personnages de cet acabit. Devant cette commission à huit-clos il expliquerait sa décision. S’il convainque ce panel, le sujet est clos, il est apparemment innocent sur cette affaire. Les citoyens d’Israël pourront alors dormir en paix leur leader n’est pas un félon. Si ce n’est pas le cas, et que doutes il y a, alors une enquête s’impose afin de savoir si pot de vin il y a eu.

Il y a un deuxième clin d’œil. Et non des moindres : Pourquoi cette petite ligne de non-exclusivité a t’elle était écrite dans le contrat ? Ce n’est bien évidemment pas Israël qui l’a introduite, mais l’Allemagne qui l’a exigée, Pourquoi ? Notons, que sans cette ligne il n’y aurait pas d’affaire. En ce qui concerne les ventes d’armes entre Israël et l’Allemagne ‘l’exclusivité’ est une clause non-écrite qui a été respectée par tous les chanceliers. Cette phrase a été demandée par la Chancelière car le consentement verbal d’Israël pour que le groupe puisse vendre également des sous-marins à l’Egypte, ne lui a pas suffi. La Chancelière se sent investie d’une responsabilité historique et unique vis-à-vis d’Israël, il serait terrible, de son point de vue, que l’Allemagne puisse être accusée dans le futur de la mort de soldats Israéliens du fait d’armes allemandes ! Voila le clin d’œil, l’exigence de l’Allemagne n’a pas été prévue par Netanyahu.

Les rois d’Israël et de Judée ont souvent été idolâtres, ils ont payé le prix fort, mais ils n’étaient pas les seuls, le peuple qu’ils dirigeaient, a lui-aussi beaucoup souffert des conséquences lourdes, aussi bien ceux qui étaient corrompus parmi eux, que ceux qui ne l’étaient pas ! Toute démocratie qui se respecte a un système judiciaire qui place la présomption d’innocence au premier rang. Cependant cette présomption d’innocence n’est plus la valeur suprême si elle entre en confit avec l’intérêt national supérieur. Nous ne pouvons nous permettre d’avoir à notre tête un homme sur qui pèse un soupçon d’une charge aussi lourde.

Nous ne pouvons attendre plusieurs années de laisser agir le processus judicaire classique,  Il est impératif de l’innocenter ou de le culpabiliser dans les délais les plus brefs afin de limiter les dégâts éventuels. La loi a par ailleurs prévu ce cas de figure par le biais d’une commission d’enquête nationale qui a les pleins pouvoirs. Le hic est que cette commission ne peut être mandatée que par le gouvernement. Si le Premier ministre est convaincu de son innocence, son intérêt comme l’intérêt de la nation serait de prendre lui-même une telle initiative. S’il ne le fait pas c’est à nous : le peuple d’Israël d’exiger cette décision. Si le peuple lui non plus n’agit pas et demeure indifférent alors soyons prêt à en assumer les conséquences, mais nous ne pourrons pas dire, nous ne savions pas!

Rien ne nous garantit que dans dix ans, vingt ans, une guerre avec l’Egypte se déclare, l’Histoire a des voltes faces. Israël se trouvera  face à un ennemi en ayant perdu un avantage qu’elle aurait dû avoir, le prix à payer alors sera le sang de nos petits enfants ou arrière-petits enfants. Le doute est insupportable, comment pouvons-nous dormir ? De soutenir le Premier ministre pour des considérations conjoncturelles est une faute grave. C’est un acte immoral qui s’est produit dans le passé avec des conséquences calamiteuses. Il y a dans la Thora une relation linéaire entre la conduite morale du peuple et l’appartenance à la terre d’Israël. Quand la première se détériore la deuxième invariablement suit le mouvement.  Les exemples abondent, à l’époque des Juges, de manière systématique une dégradation morale a pour conséquence une domination étrangère. Idem aux temps des Rois.

Peut-on tous se mettre d’accord sur le fléau que représente la corruption ? Celle-ci est la plus grande calamité qui frappe l’Afrique, l’Asie et une partie de l’Amérique Centrale et du Sud, elle touche des milliards d’êtres humains en amenant  la famine, les épidémies le manque d’accès à la santé et à l’instruction. Pire, elle est l’ennemie de la démocratie, car elle dégoute les populations de voter, à quoi sert ce droit si l’équation est politicien égal politicien corrompu !

Pourquoi réélisons-nous des maires de grandes municipalités qui sont récidivistes, ou multi récidivistes, d’où vient ce masochisme chronique qui nous frappe depuis 30 ans maintenant ? Pourquoi cette indifférence ? Nous avons une chance inouïe, quasiment unique, le corrupteur et le corrompu chez nous souvent se dévoilent eux-mêmes ! Ne peut-on pas considérer que l’idolâtrie qui a perdu nos pères, est la corruption d’aujourd’hui ?

Le peuple dans son écrasante majorité n’est pas corrompu, alors d’où vient cette indulgence coupable qui est la nôtre ? Notre salut ne viendra pas de nouvelles lois anti-corruption, mais d’un changement de mentalité. Si nous étions tous animés par le désir de vomir cette tendance, les corrompus crouleraient sous la honte, ils seraient un objet de mépris, et n’auraient pas l’arrogance de se présenter comme des patriotes, alors seulement, oui, nous pourrions dormir tranquilles.

à propos de l'auteur
Dr. Daniel Suraqui est physicien nucléaire. Il a été enseignant à l’Université de Jérusalem puis a développé des systèmes informatiques. En 2011, dans le cadre de la compagnie dont il est le fondateur, il a été le premier à développer une application sur Androïd, un clavier révolutionnaire appelé SlideIT qui a été utilisé par des millions d’utilisateurs et qui est basé sur de nombreux brevets. Après lui, d’autres compagnies ont utilisé cette technologie de sorte qu’aujourd’hui ce type de clavier existe dans toutes les langues et pratiquement dans tous les téléphones. Il a également écrit plusieurs livres et est un passionné d’Histoire.
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