De Fès à Israël : itinéraire d’une juive du Mellah

Des nouveaux arrivants marocains à bord du navire voyant des amis du Maroc au port de Haïfa, 1954 - Fritz Cohn.
De la Collection Nationale de photos d'Israël.
Des nouveaux arrivants marocains à bord du navire voyant des amis du Maroc au port de Haïfa, 1954 - Fritz Cohn. De la Collection Nationale de photos d'Israël.

La normalisation en cours des relations entre l’Etat hébreux et le Royaume du Maroc, a donné lieu à beaucoup d’articles sur les relations culturelles entre ces deux états, mais de surcroît entre ces deux peuples.

On eut l’occasion de lire beaucoup d’articles sur le patrimoine culturel juif séfarade, sur les Juifs d’origine marocaine vivant en Israël et conservant des liens avec leur pays natal etc. Nous aimerions ici nous intéresser justement à ces juifs marocains qui dans les années 1940-1950 décidèrent de quitter leur pays natal pour rejoindre la terre promise.

Quelles furent leurs motivations à partir ? Comment et par quels moyens parvinrent-ils dans le tout jeune Israël ? Quels furent le parcours et leur trajectoire migratoire ? C’est à travers l’itinéraire d’une jeune juive de Fès, aujourd’hui âgée de 87 ans et vivant en France, que nous aimerions vous conter et vous illustrer cet « exode ».

Simone, de son vrai nom Simi, est une juive du Mellah de Fès qui décida à l’aune des années 1950 de quitter sa ville et son pays natal pour se rendre en Israël et peut-être tenter de commencer une nouvelle vie, de trouver de nouvelles opportunités. Avec beaucoup d’émotions et de la nostalgie dans son regard, Simi nous raconte sa tendre jeunesse, ses motivations à quitter « le pays » et à s’installer en Israël.

La jeunesse dans le Mellah de Fès

Simi nait à l’automne 1933 dans le Mellah de Fès, précisément dans le quartier du Nouael (Nouail en Français) jouxtant le cimetière israélite de la ville. Sa mère et son père ont plus de 14 ans de différence. Mais d’après les récits, l’amour est au rendez-vous et Simi vient s’intégrer à une fratrie déjà composée de quatre enfants qui s’agrandira de quatre nouvelles naissances.

La mère de Simi, Rouhama en Arabe et Raymonde en Français, est une femme forte, au caractère bien trempée et experte dans l’art de la négociation. Malgré son mariage prématuré et la pauvreté de son foyer, Rouhama réussit à nourrir sa tribu, à les rendre heureux et à entretenir son foyer avec grande méticulosité. Simi nous rappelle, qu’elle était extrêmement maniaque et d’une propreté inégalable. Rouhama s’est mariée au début des années 1920 avec Eli.

Le père de Simi est un homme simple, pieux et droit. Il veillera à éduquer ses enfants dans le respect de la religion et de surcroît dans le respect des autres et de la vie. Fréquentant la synagogue de Al Fassi, le père de Simi enchaîne les travaux par ci par là, essayant de récolter quelques sous quotidiens pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. La vie dans le Mellah était dure, à cause de la pauvreté qui s’aggrava avec la guerre. Mais la vie communautaire fut toujours optimiste.

Simi nous raconte qu’une coexistence pacifique existait entre la communauté juive et la communauté musulmane de la ville. Chacun vivant séparément certes, mais respectant les particularismes de chacun. En d’autres termes, la vie dans le Mellah était difficile matériellement mais plutôt agréable dans la mesure où tout le monde se connaissait et surtout s’entraidait mutuellement. La situation précaire permettant souvent de lever les barrières culturelles ou les barrières religieuses.

Simi intègre l’école de l’Alliance à l’âge de sept ans. Elle était située à la bordure Nord-Ouest du Mellah de Fès. Ecole financée par l’Agence juive, elle y apprend les bases de l’éducation à la française : lecture, orthographe, mathématiques essentielles etc. Malgré la sévérité de certains professeurs, Simi se débrouille plutôt bien et prend goût pour la littérature française, qu’elle va dévorer à la petite bibliothèque municipale de la « ville nouvelle de Fès » située en aval du Mellah et construite par les Français installés dans l’ancienne capitale impériale du Sultanat au début du XXe siècle.

Balzac, Colette comblent la jeune Simi dans ses temps libres et lui permettent un peu de s’évader par la rêverie. C’est d’ailleurs de ces petites excursions littéraires qu’elle gardera toute sa vie une curiosité et une admiration pour la littérature française des XIXe et début XXe siècle. C’est à l’école de l’Alliance donc que Simi fait ses classes et qu’elle y rencontre des personnes avec lesquelles elle se nouera d’amitié et qu’elle retrouvera pour certains en Israël. C’est le cas de Fortunée et de Coty, ses amies d’enfance et ses meilleures amies, avec lesquelles Simi fait les « 400 coups », passe son adolescence entre le Mellah et la ville nouvelle, où l’on trouve café à la française, cinéma, piscine municipale, bibliothèque et jardins publics.

Malgré ses regrets, Simi arrête tôt l’apprentissage à l’Alliance, pour pouvoir commencer à trouver des petits travaux afin d’apporter quelques revenus à ses parents. Etude écourtée comme elles le furent pour beaucoup d’autres enfants issues des familles les plus modestes du Mellah. Simi a appris à coudre. C’est donc dans la couture, la retouche qu’elle commence à travailler. Ce qui lui permet de son constituer de petits pécules qu’elle reversera aux siens.

L’idée d’un état hébreux en terre sainte est quelque chose d’assez répandue dans les foyers juifs de Fès. On n’y est au courant de l’actualité nationale et internationale. Les récits de fassaouis partis en Palestine sous mandat britannique, le sionisme ne sont pas des idées étrangères et farfelues pour bon nombre d’habitants du Mellah dont Simi.

En effet, comme ailleurs dans le monde, les Juifs de Fès ne se promettent-ils pas chaque année, « l’année prochaine à Jérusalem » ? Simi a eu l’occasion d’entendre ces récits, de suivre l’actualité de l’immigration clandestine en Palestine britannique qui a cours entre 1900 et 1940. Tous d’ailleurs ne sont pas intéressés par un Alya.

En effet, Simi nous raconte que sa grand-mère, eut vent de l’expérience d’une des habitantes du Mellah qui y tenta le « grand voyage » pour la terre promise. Cette dernière fut très déçue et confia à la grand-mère de Simi qu’il « n’y avait [là-bas] que des pierres et du sable ».

Autrement dit qu’il n’y avait rien et qu’il serait insensé de partir en terre sainte sans rien et vers rien. D’ailleurs au moment du départ vers Israël des premiers membres de la famille de Simi, la grand-mère tenta de les dissuader et de surcroît quand Simi elle-même décida de partir avec les membres restant de sa famille, sa grand-mère préféra rester à Fès, chez elle.

La sœur aînée de Simi également fit le voyage avant 1948, en « clandestin ». Elle partit illégalement vers Israël sur un bateau affrété par l’Agence juive en destination de la Palestine britannique et dû se déguiser en « mouker » pour se fondre dans le décor une fois arrivée et éviter de se faire arrêter puis renvoyer. Cela se passa au début des années 1940 et finalement la sœur aînée revint à Fès, déçue elle aussi par l’état du pays sous mandat britannique, mais ayant tout de même souhaité « voir de ses yeux pour pouvoir juger ».

Simi vit donc sa jeunesse dans le Mellah, enchaînant les petits travaux à Fès, profitant de la « ville nouvelle » ainsi que de la vie de famille et de la vie communautaire. C’est après la guerre et vers 1946-1947 que Simi commence à songer au départ. Mise au courant par les médias de l’époque et par la communication de l’Agence juive sur les événements en Palestine britannique, Simi comme beaucoup d’autres jeunes Juifs de Fès, commence sérieusement à envisager l’Alya pour participer à la création de l’Etat hébreux.

Deux de ses frères partiront d’ailleurs en terre promise de manière clandestine pour aller aider les premiers sionistes à lutter contre la puissance britannique et obtenir l’indépendance. Meyer et Isaac (dans sa tendre enfance) intégreront la Haganah de Ben Gourion, le premier servant la cause au combat durant la guerre d’Indépendance puis lors de la première guerre arabo-israélienne de 1948-1949.

Le départ vers Israël

Bien qu’elle trouve le temps de s’occuper et de s’évader du Mellah par la lecture, les amies, Simi commence à songer sérieusement au départ au moment de l’Indépendance d’Israël. Comme nombre de Juifs vivant en diaspora en Afrique du Nord, en Europe et ailleurs dans le monde, la nouvelle de l’Indépendance d’Israël en 1948 au prix d’une lutte difficile, est accueillie avec grand espoir. Beaucoup d’entre eux y voient comme la réalisation d’un rêve, d’une promesse qui traverse les communautés depuis des siècles et des siècles. Ils interprètent cet événement comme un moment crucial de l’Histoire avec un grand « H ».

Désormais cela n’est plus une promesse mais bel et bien quelque chose de réalisable. C’est là où l’on vient à se demander qu’est-ce qui motiva Simi et une partie de sa famille à faire le « grand voyage » pour la terre sainte? En effet, quand on écoute les récits de jeunesse de Simi, nous n’avons pas l’impression que quitter le Mellah et Fès fut un impératif. Comme elle nous le confie à plusieurs reprises, la vie était matériellement difficile mais socialement et communautairement agréable. Comme beaucoup d’autres immigrés, deux éléments semblent avoir motiver Simi à quitter Fès pour se rendre en terre promise :

  1. La volonté de participer au projet de l’Etat hébreux, à la fondation d’un état dans lequel les Juifs pourraient vivre librement, sans contraintes. Un sentiment idéologique teinté de tradition millénaire ;
  2. La volonté d’aller trouver en Israël une « nouvelle vie », de nouvelles opportunités socio-économiques, tout en concrétisant concrètement un projet qui traverse les communautés juives depuis moultes années.

Au Maroc, Simi n’avait pas grand-chose. A part sa famille et ses amies, les opportunités économiques étaient très restreintes d’autant plus qu’elle ne suivit pas une scolarité très étendue, faute de moyens pour la poursuivre. De plus, à vingt ans et quelques, la « vie est devant soi » comme nous dit Simi! Cela aurait été dommage de « louper » une telle occasion comme elle nous le confie. D’autant plus qu’une partie de sa famille (deux de ses frères) se trouvait déjà en Israël.

Contrairement à d’autres Juifs vivant en diaspora à Fès ou ailleurs au Maroc, Simi avait au moins la chance d’avoir « des gens de la famille sur place », qui l’aideront à s’installer et à se mouvoir dans la toute jeune société israélienne des années 1950.

De 1948 à 1955, Simi continue sa vie de jeune fille de vingt ans et songe de plus en plus à partir. D’autant plus que des délégations de l’Agence juive se rendent de plus en plus fréquemment dans la ville et le Mellah, pour convaincre les Juifs à partir en Israël pour contribuer à la construction de l’Etat hébreux. Elle se rend à des conférences, prend des informations sur le protocole à suivre pour immigrer, qui à l’époque est très sommaire et très simple. « Rien à voir avec aujourd’hui, où Israël cherche des gens qualifiés et compétents pour immigrer! » comme elle nous le dit avec un sourire aux lèvres.

En effet à cette époque, l’Etat hébreux cherche à faire venir le maximum d’immigrés juifs pour participer au peuplement du tout jeune territoire et de surcroît à sa mise en valeur. Recevant des nouvelles de l’Agence juive d’une part et de son frère Meyer installé en Israël , c’est au début de l’année 1955 que Simi décide définitivement de partir pour Israël. Séduite et déterminée par l’idée de retrouver sa famille, de participer au rêve de fonder un Etat hébreux et de trouver de nouvelles perspectives dans un pays jeune offrant de nouvelles aventures.

Elle entre en contact donc avec l’Agence juive via l’Ecole de l’Alliance et obtient début 1955 sa place et celle de sa mère, de son père et de ses frères et sœurs cadets, pour le « grand voyage ». A l’époque il n’y a pas de liaisons maritimes directes entre le Maroc et Israël. Il fallait passer par la France. C’est donc de Casablanca que Simi et sa famille prirent le bateau pour Marseille. Arrivés à Casablanca, le petit groupe fut installé dans un « camps de transit » pour Juifs faisant l’Alya. Simi nous raconte que l’accueil fut chaleureux et qu’elle y fut très bien traitée.

Vint ensuite le départ de Casablanca sur un bateau français, le voyage dans les cales, qui permit à Simi et à sa famille de rejoindre Marseille où ils furent là aussi invités à patienter un jour dans un camps de transit « confortable et agréable » selon les propres termes de Simi, le temps de prendre la mer sur le « Golden Eye », un bateau de croisière sous pavillon italien loué par l’Agence juive, pour cette fois-ci rejoindre enfin la terre promise par le port de Haïfa. Le voyage fut long (trois jours en mer sans escales) mais l’ambiance sur le bateau était au comble d’après Simi.

Tous les passagers n’avaient qu’une hâte, arriver en Eretz israel et voir de leurs yeux l’aboutissement d’une promesse tant espérée et tant attendue. Simi voyagea avec sa famille et eut d’ailleurs l’occasion de rencontrer le capitaine du navire, un italien qui lui fit les yeux doux mais resta courtois et partagea avec elle les espérances du petit peuple juif réuni sur un bateau de croisière. Revivant l’Exode ancestral.

L’arrivée en Israël et les premiers temps

C’est donc à Haïfa, port industriel de la façade maritime Nord d’Israël, que Simi arrive en terre promise. Le voyage ne s’arrête pas là pour autant. Arrivée à Haïfa, Simi et sa famille doivent attendre dans un camp de réfugiés pour nouveaux arrivants, construits sur le tas pour accueillir, trier puis orienter les immigrés juifs.

Ils y restent quelques jours le temps de prendre leur marque et de surcroît de s’enregistrer auprès des autorités chargées de l’Immigration. Mais contrairement à d’autres, Simi et sa famille ont la chance de pouvoir vite s’extraire de ce camp de réfugié. En effet, ils sont autorisés à sortir du camp pour se rendre dans la petite ville d’Atlit dans laquelle Meyer, le frère de Simi, s’est installé.

Grâce à Meyer, Simi et sa famille obtiennent de la part de la municipalité d’Atlit et d’Amidar une petite maison, où ses parents vont vivre et dans laquelle Simi restera quelques temps. Atlit a accueilli nombreux immigrants venus du Maroc. C’est en cela, que Simi verra s’installer dans la ville de Atlit, beaucoup de familles qu’elle connaissait du Maroc.

Bien que la vie de famille ne la dérange pas, Simi souhaite tout de même voir du pays et acquérir un brin d’autonomie dans un état si jeune dont elle ne connait même pas encore la langue lorsqu’elle y est accueillie en 1955. Elle reste donc à Atlit trois mois. Durant ce petit séjour elle vit de petits travaux de couture qui lui permettent de rencontrer des gens à Haïfa et à Atlit.

C’est par leur intermédiaire qu’elle entend parler des « Kibboutz-Oulpan », c’est-à-dire des Kibboutz qui accueillent des étudiants en hébreux. L’objectif est d’intégrer par la langue les immigrés tout en les faisant participer à la vie communautaire et au modèle de micro-société qui devait être la pierre angulaire de l’Etat hébreu. C’est donc à Hertzélia, au Kibboutz Gliliam, que Simi se rend pour tenter cette expérience. Quand on lui demande pourquoi celui-ci et pas un autre elle nous répond qu’elle n’en sait trop rien et que c’est sûrement le hasard qui la mena sur cette voie.

« Les années Kibboutz » de Simi l’ont particulièrement marqué. C’est avec la larme à l’œil qu’elle nous conte le fonctionnement de la micro-société, des amis qu’elle y a rencontré et de cette fibre solidaire et fraternelle qu’eurent le privilège de connaître les premiers arrivants. La vie y était très animée : cours d’Hébreu, travaux domestiques, travaux manuels et agricoles, divertissement en tous genre, club de lecture etc. C’est par le Kibboutz que Simi a eu l’occasion de s’intégrer à la société israélienne

. Elle s’y est fait ses premiers amis, elle y apprend l’Hébreu, elle y a perfectionné ses rudiments de couture. C’est surtout à Hertzellia, qu’elle fit la rencontre de celui qui deviendra son futur mari et père de ses trois enfants : le sulfureux mais ô combien charmant Georges. Georges, contrairement à Simone, n’a pas tout à fait eu le même parcours de vie, ni la même trajectoire migratoire. Nait à Aïn Temouchent en Algérie française dans la province d’Oran, Georges perd son père à l’âge de 13 ans et devient chargé de famille au même âge, devant s’occuper de sa mère veuve et de ses trois frères et sœurs.

Georges est exclu de l’école en 1941 et perd sa nationalité française du fait des lois antisémites de l’administration Pétain. Il doit donc se débrouiller seul pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille. Les raisons du départ de Georges d’Algérie pour Israël ne sont pas tout à fait claires. D’après Simi, Georges était en « touriste » en Israël. Il rencontra des connaissances sur place qui le menèrent à Hertzelia où il décida de rester un petit moment, pour donner un coup de main. C’est donc pour « voir du pays » que Georges se trouvait en Israël.

Les juifs d’Algérie et citoyen français n’avaient pas forcément la même idée ou le même attachement à Israël que ceux du Mellah comme Simi. Il fait Alger-Marseille, puis Marseille-Haïfa. La vie de Kibboutz lui plut aussi : il travaillait, rencontrait des amis, gagnait un peu d’argent et de surcroît « savait amuser la galerie », nous confie Simone. A l’issue d’une cour de plusieurs mois, Simi décide de succomber aux charmes de Georges. Début 1956 ils sont ensemble, et c’est à l’été que Georges monte à Atlit pour demander la main de Simi auprès de Rouhama et Eli. En août 1956, il se marie à Atlit.

Les premiers temps en Israël sont pleins de souvenirs, la vie y est bonne. Simi qui n’avait jamais eu la chance de posséder son propre chez soi, voit cette opportunité enfin s’offrir à elle. Georges et Simi partent pour Haïfa où le premier a obtenu un contrat pour travailler aux raffineries. Ils vivent dans un meublé à côté de la gare centrale des autobus, dans la banlieue de Haïfa. Simi trouve du travaille dans un magasin de souvenirs à Haïfa, tenus par Monsieur & Madame Goldman, qu’on appelait « Ofir » en hébreu.

Elle y rencontre le gotha local et c’est aussi via cette boutique que Simi est confrontée pour la première fois, aux rescapés de la Shoah qui rejoignirent l’Etat hébreux pour enfin trouver la paix. Simi avait entendu après-guerre les récits des camps d’extermination au sein de la diaspora de Fès. Mais les médias occidentaux n’en parlaient pas vraiment, plus occupés à penser l’après-guerre. Il a fallu attendre son arrivée en terre promise pour que Simi en apprenne plus sur ce tragique événement, en rencontrant dans son travail, dans sa vie amicale des rescapés de la Shoah.

L’idée de fonder une famille prend vite Georges et Simone. Du fait d’un changement de programme inattendu et d’une opportunité qui se serait présentée à Georges dans le Sud du jeune pays, à Eilat, le petit ménage décide de prendre une nouvelle fois les valises et de descendre dans le Néguev. Georges n’est pas resté longtemps aux raffineries de Haïfa, préférant être plus autonome dans son travail. Fin 1958 donc, ils partent pour le Sud. Simi attend son premier enfant.

A l’époque, Eilat est une ville en plein essor. Elle n’est pas aussi attractive que maintenant, mais de nombreux marchés, de nombreuses perspectives sont ouvertes. La vie y est plus qu’agréable. Bien que la chaleur y soit parfois insupportable, surtout pour une jeune femme de 25 ans, enceinte par-dessus le marché ! En août 1959, Simi et George ont leur premier enfant. En automne 1960, un deuxième.

Leur passage à Eilat dura six ans. C’est là où Simi fonda sa famille. Mais en 1965, l’envie de rejoindre la France, ô combien respectée et vantée par Georges, prend le couple. D’autant plus que la mère de George y vit par suite de la guerre d’Algérie et que les frères et sœurs s’y sont également installés. Par devoir envers sa mère et sa fratrie d’une part, mais aussi par attachement à la France qui lui offrit un temps la citoyenneté républicaine et l’instruction publique gratuite, Georges convaincu Simi.

En 1965 donc, E. âgé de 6 ans et C. âgée de 5 ans partirent pour la France. Pour Simi, quitter Israël ne fut pas chose aisée. En effet, contrairement à Georges qui bénéficiait de la nationalité française, Simi quant à elle était israélienne. Nationalité qui lui fut accordée à son arrivée en terre promise. Les autorités ne la laissèrent pas quitter simplement le territoire. « Il faut bien les comprendre, je quittai ma famille et mon pays, celui là-même qu’ils [L’Alliance puis les autorités israéliennes] m’avaient offert sur un plateau d’orée », dit Simi avec regret. Ils la laissèrent évidemment suivre sa trajectoire, mais Simi et Georges durent se débrouiller pour justifier de leur départ.

Notamment parce que Simi avait bénéficié de Fès jusqu’à Haïfa de l’aide et des moyens de l’Alliance. Comme Simi nous le rappelle à juste titre, « le voyage n’était pas gratuit pour l’Alliance, il fallait payer le bateau, les infrastructures d’accueil au Maroc, en France et en Israël. Surtout qu’à cette époque les Israéliens, les malheureux ne disposaient ni des moyens économiques ni de la tranquillité (à cause des guerres), mais malgré cela ils firent tout leur possible pour que l’on arrive sain et sauf en Israël et que l’on y soit bien traité ».

Finalement, quelques démarches auprès du consulat de France réalisées par Georges, permirent à Simi et à leurs enfants de quitter la terre que Simi, pourtant, avait tant chéri et tant espéré. Arrivée en France la langue fut d’abord une préoccupation : les parents parlant le Français et les deux enfants l’Hébreux. Georges ayant la nationalité française, l’installation et l’intégration furent plus aisées. Les enfants eurent du mal au départ, avec leur peau mate et le fait qu’elles ne comprenaient pas le Français, mais finalement tout se passa dans les règles. Le lien avec Israël ne disparut pas pour autant. Simi ayant toute sa famille là-bas, elle s’y est rendue et s’y rend encore fréquemment.

La ville natale et la nostalgie

Depuis son départ en 1955 du Mellah de Fès, Simi n’est jamais retournée dans sa ville natale. Il y a quelques années elle a eu l’occasion de retourner au Maroc avec son petit-fils: à  Agadir, sur la côte Atlantique. Ville qu’elle ne connaissait pas. Quand on lui demande pourquoi elle n’a pas saisi l’occasion de retourner à Fès à l’occasion de ce voyage, Simi nous confie qu’elle n’avait pas « la tête à ça ». En revanche, les liens culturels avec son pays et sa culture d’origine n’ont jamais disparu. Simi parle l’arabe de Fès, qu’elle a parfois l’occasion de pratiquer avec certains marchands sur le marché qu’elle fréquente dans les XVe et XIe arrondissement de Paris.

Avec ses frères et soeurs restées en Israël, les discussion en hébreu sont parfois ponctuées de moments en arabe fessaoui! Par la cuisine, mais aussi par tradition religieuse, elle a toujours maintenu et transmis à ses enfants et à ses petits-enfants, les liens qui l’unissent à Fès et au Mellah. La meguina, la tchoutchouka, les mafletas sont des mets fessaouis et plus généralement juifs séfarades qu’elle apprit de sa grand-mère et qu’elle offre à sa famille nucléaire, aujourd’hui au complet installée en France. Permettant ainsi de maintenir l’héritage et la tradition de la ville qui la vit naître.

C’est avec joie et émotion qu’elle a appris le réchauffement des relations entre son pays natal (le Maroc) et son pays de cœur (Israël), son « vrai pays » comme elle dit! Simi avait gardé en mémoire les relations tendues entre ces deux états et notamment les récits d’amis du Maroc qui voulurent immigrer en Israël dans les années 1960 et qui rencontrèrent énormément de difficultés à quitter le royaume sans embûches. C’est donc avec l’espoir d’une normalisation consommée que Simi suit l’actualité entre ses deux pays. Qui sait, peut-être, « l’année prochaine à Fès ? ».

à propos de l'auteur
Géographe de formation, Nathan porte de l'intérêt pour les sujets géopolitiques, de géographie culturelle et d'observation politique dans le contexte israélien, étasunien et français, en essayant de mêler les trois.
Comments