De Casablanca à Tel-Aviv : la darija comme instrument de réconciliation symbolique

Image d'introduction d'une vidéo de Limud Darija. (Crédit : Youtube @limuddarija / Capture d'écran)
Image d'introduction d'une vidéo de Limud Darija. (Crédit : Youtube @limuddarija / Capture d'écran)

L’idée de Limud Darija[1] naît pendant la pandémie de Covid-19 : confiné, Yona El fassi propose un pilot-class sur Zoom à quelques amis curieux d’échanger autrement qu’en hébreu. L’engouement dépasse ses attentes : la page Facebook du projet dépasse rapidement 4 000 abonnés, et les clips TikTok/Instagram cumulent des milliers de vues.

À l’échelle individuelle, Limud Darija offre aux apprenants la possibilité d’adresser la parole à leurs grands-parents autrement qu’en hébreu, retissant des affections parfois érodées par la distance. Collectivement, l’initiative participe à la promotion symbolique du patrimoine mizrahi au sein de la société israélienne. La popularité de l’atelier a d’ailleurs suscité l’intérêt de plusieurs municipalités : Haïfa, Jaffa et même Beer-Sheva accueillent désormais des sessions présentielles.

Sur le plan international, chaque cours en ligne attire aussi des Marocains juifs établis à Toronto, Paris ou Miami ; certains sinscrivent pour garder le côté émotionnel marocain. La darija devient alors un instrument de diplomatie populaire : en cultivant une image hospitalière du Maroc, elle consolide les ponts créés par les Accords d’Abraham et nourrit le tourisme mémoriel vers Casablanca, Essaouira ou Tétouan.

Le constat est simple : beaucoup de jeunes Juifs d’origine marocaine ne comprennent que partiellement la darija archaïque de leurs grands-parents et souhaitent accéder à la version vivante de leur langue. Ils veulent aussi se réapproprier le Maroc, leur fierté.

Yona ne se contente pas d’enseigner : il rebatit le pont direct entre le Maroc et Israël

À l’heure où la mondialisation menace les dialectes minoritaires, Limud Darija prouve qu’une langue migrante peut redevenir un champ d’innovation. En conjuguant rigueur et pédagogie intuitive, Yona Elfassi rappelle que la darija n’est ni un folklore figé ni un patois en voie d’extinction chez les Israeliens, mais un vecteur de solidarité transfrontalière.

En six ans, l’élan de Limud Darija a ainsi transformé un simple groupe Zoom en un projet culturel, démontrant qu’apprendre à parler « darija maghribiya » peut être un acte politique pacifiste autant qu’un geste d’amour envers ses racines.

Le programme repose sur trois piliers :

  1. Oralité intensive : chaque cours débute par une introduction de conversation spontanée où l’on apprend à raconter son quotidien en dialecte.
  2. Patrimoine sensoriel : recettes de ḥarira[2], analyses de paroles du chaâbi[3], proverbes amazigho-arabes ; la darija est abordée comme un « capital émotionnel ».
  3. Dialogue intergénérationnel en renouant avec le fil d’une transmission coupée par l’exil.

Né à Fès et grandi à Casablanca, Yona Elfassi (Yona Abeddour Elfassi) a quitté le Maroc en 2016 pour s’installer en Israël. Docteur en co-tutelle entre l’université Ben-Gourion du Néguev et Sciences Po Bordeaux, il a étudié la construction identitaire des deuxième et troisième générations de Juifs marocains en Israël et en France.

Son regard d’anthropologue éclaire les tensions entre mémoire familiale, récit national israélien et nostalgie du pays d’origine ; un triple ancrage qui irrigue sa démarche pédagogique.

Dans un monde saturé de discours clivants, le projet Limud Darija rayonne comme une oasis de concorde

En réhabilitant la langue vernaculaire du Maroc au cœur des Juifs marocains du monde, il fait bien plus qu’enseigner un dialecte : il restaure la mémoire partagée d’un peuple éclaté, ouvre des passerelles entre rives méditerranéennes et, surtout, érige la parole en acte de paix. Mieux, Limud Darija rappelle que l’interculturalité n’est pas une posture, mais un lien vivant à entretenir avec soin.

En réconciliant passé marocain, présent israélien et futur abrahamique, le projet tisse un réseau affectif où la curiosité l’emporte sur la peur, la reconnaissance sur la méfiance. C’est dans cette alchimie que bruisse l’espoir d’un Proche-Orient apaisé – non par traité, mais par la simple magie d’un dialecte.

Le pacifisme qui s’en dégage est concret : parler la langue de l’ « Autre », c’est déjà désarmer les malentendus. À chaque séance, un mot ouvre un sourire, un proverbe adoucit un préjugé, un morceau de chaabi partagé à distance réchauffe les imaginaires. L’espace numérique devient ainsi un carrefour rhétorique où la diplomatie populaire s’expérimente en temps réel – loin des chancelleries, mais près des cœurs.

L’auteur de cet article ne connaît pas Yona Elfassi ; son propos n’a rien de promotionnel, mais relève d’une admiration intellectuelle pour une démarche où la langue devient instrument de paix.

[1] La darija est le dialecte arabe parlé au Maroc.

[2] Soupe traditionnelle marocaine.

[2] Le chaâbi marocain est un ensemble de genres musicaux populaires marocain.

à propos de l'auteur
Blogueur, M.sc politique appliquée, propagande et communication politique, ÉPA PhDing, Diplomatie religieuse et culturelle
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