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Dans le procès Zaguri, la justice israélienne face à la loi du silence

Une photo non datée du chef du crime Yaniv Zaguri devant un tribunal israélien. (Capture d'écran : Chaîne 13)
Une photo non datée du chef du crime Yaniv Zaguri devant un tribunal israélien. (Capture d'écran : Chaîne 13)

On ne juge pas seulement des hommes dans cette salle de Beer Sheva. On juge du silence, de la peur, du prix de la parole. Le reste, les murs blindés, les policiers, les vitres, n’est que décor. Le verdict, lui, n’est pas tombé comme une surprise. Il s’est posé comme une pierre qu’on savait déjà là. Trois perpétuités. Trois morts. Une histoire que l’on referme en faisant semblant de croire qu’elle est finie.

Yaniv Zaguri est resté debout. Ni bravade ni effondrement. Sept années de procès ont usé les nerfs comme l’eau use la pierre. Le juge a parlé de cinéma. Mauvais cinéma. Un film policier écrit avec du sang, de la colère, de la vengeance. Mais ce n’était pas un film. C’était un mode d’emploi. Une grammaire de la peur.

Tout commence toujours par quelqu’un qui parle. Un homme qui décide qu’il ne peut plus se taire. Tal Korkus était de ceux-là. Il connaissait les règles, les visages, les habitudes. Il avait été du bon côté, puis de l’autre. Il a témoigné. Et à partir de ce moment, le compte à rebours a commencé. En mars 2016, c’est son ex-épouse, Dvora Hirsch, qui tombe la première. Abattue dans un parking, devant ses enfants. Elle n’était pas la cible principale. Elle était la preuve que la vengeance ne s’arrête pas aux frontières du dossier judiciaire. Qu’elle déborde. Qu’elle contamine.

Korkus meurt moins d’un an plus tard, à Ashkelon. Une invitation, un appartement, une voiture. L’explosion est nette. Définitive. Elisha Sabah, autre témoin, est tué à Netanya, dans son restaurant. Trois morts. Trois scènes différentes. Un seul message. Le juge le résume sans détour : « Quiconque mettra un doigt dans le dossier mourra. »

Ce que ce procès raconte, c’est une organisation qui ne s’emporte pas. Elle calcule. Elle attend. Elle frappe là où ça fait taire. Autour de Zaguri, des exécutants, des intermédiaires, des hommes sans stature mythologique. Pas de figures romantiques. Des rouages. Le crime organisé, ici, n’est pas spectaculaire. Il est patient. Il sait que le temps joue pour lui.

Israël a longtemps refusé ce mot : organisation. On préférait parler de voyous, de clans, de marges. Mais depuis les années 1990, la réalité s’est imposée. Hiérarchies, chaînes de commandement, économies parallèles. Et surtout, une capacité à survivre à l’arrestation des chefs. Même la prison n’a pas toujours suffi. Dans le sud, d’autres dossiers ont montré comment certains continuaient à diriger depuis leur cellule, à l’aide de téléphones introduits clandestinement, de complicités achetées, de voix qui passent les murs.

Au nord, la violence se fait plus discrète. Moins de balles, plus de pression. Des entrepreneurs qui paient pour travailler. Des chantiers qui changent de main sans contrat. Une peur administrative, presque propre. C’est là qu’un homme accepte de jouer un rôle que personne n’envie. On l’appelle le Prince. Un surnom presque cruel. Pendant plus d’un an, il vit parmi ceux qu’il devra dénoncer. Il écoute, il note, il attend. Quand les arrestations tombent, elles révèlent autre chose encore : des hommes en costume, des sociétés écrans, parfois même des élus locaux. Le crime n’est plus aux marges. Il a appris à se fondre.

Ce procès, et ceux qui l’entourent, disent quelque chose de précis d’Israël aujourd’hui. D’un État de droit solide, mais constamment mis à l’épreuve. D’institutions capables de mener des enquêtes longues, coûteuses, risquées. Capables aussi de frapper fort. Trois perpétuités ne sont pas seulement une sanction. Elles sont une déclaration : la justice ne reculera pas devant ceux qui cherchent à la faire taire.

Mais elles disent aussi autre chose. Que la peur précède souvent la justice. Qu’avant le témoignage, il y a des nuits sans sommeil, des familles qui se consultent, des enfants qu’on regarde différemment. Que beaucoup renoncent avant même d’arriver au tribunal. Que la parole, ici, n’est jamais gratuite.

Israël est un pays habitué aux menaces visibles. Aux frontières, aux sirènes, aux alertes. Le crime organisé relève d’une autre inquiétude. Plus intime. Plus silencieuse. Il s’installe dans le quotidien, dans l’économie, dans les relations. Il ne cherche pas à renverser l’État. Il cherche à l’user.

Quand le juge referme le dossier Zaguri, il ne ferme pas seulement une affaire. Il pose une question sans la formuler : jusqu’où un pays peut-il protéger ceux qui parlent ? Et combien de voix se taisent encore, par prudence, par fatigue, par peur, avant même que la justice n’ait une chance de les entendre ?

Le verdict est tombé. Le silence, lui, reste debout.

à propos de l'auteur
Ancien avocat au Barreau de Paris durant 24 ans, aujourd’hui auteur et observateur attentif d’Israël, David Castel explore les histoires vraies qui révèlent la société derrière les faits. Entre justice, destins singuliers et mystères du quotidien, il écrit avec la rigueur du juriste et la sensibilité du conteur. Ses chroniques judiciaires dévoilent un Israël humain, contrasté, souvent surprenant.
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