Cul-de-sac

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu donnant une conférence de presse, à Jérusalem, le 10 août 2025. Crédit : Abir Sultan/POOL/AFP)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu donnant une conférence de presse, à Jérusalem, le 10 août 2025. Crédit : Abir Sultan/POOL/AFP)

Pour ceux qui n’avaient pas encore compris, ou voulu comprendre, les événements de ces derniers jours, avec en particulier la décision prise d’occuper toute la bande de Gaza – au mépris des avertissements du chef d’État-major Eyal Zamir à Netanyahu (« vous envoyez les soldats dans un piège mortel », « retirez le retour des otages de la liste des buts de cette guerre ») – ont démontré sans appel, je pense, que les monstres ne sont pas qu’au Hamas.

Après la diffusion des images de deux de nos otages réduits à l’état de déportés affamés, décharnés, comme nous en voyons à Yad Vashem, la plus élémentaire des choses aurait été que le gouvernement israélien mette tout de côté, se réunisse en urgence et décide de tout faire pour sauver ceux des otages qui peuvent encore l’être.

Il s’est réuni en effet, lundi 5 août au lieu de dimanche comme d’habitude, car c’était le 9 Av et on est de bons Juifs, pas vrai ? Seulement on n’a pas parlé des otages au cours de la réunion de la clique fasciste et inhumaine qui nous emmène tous au précipice.

On a discuté principalement :

  • du renvoi de la conseillère juridique du gouvernement, « coupable » de se battre bec et ongles pour qu’Israël reste un État de droit, limogeage finalement voté (et qui a été provisoirement suspendu par la Cour suprême depuis lors) ;
  • et de la protection de la famille Netanyahu.

Depuis le début de toute cette tragédie, je suis convaincu, et personne, jamais, ne me convaincra du contraire, que ce gouvernement, cette coalition et la base bibiste n’ont que faire des otages, qui pour leur écrasante majorité sont des kibboutzniks marqués à gauche et des jeunes libres d’esprit et de corps qui dansaient dans la nature une nuit de Shabbat, pas vraiment de quoi intéresser les barbus de Shass et leurs congénères ashkénazes, ni les adeptes du Grand Israël au pouvoir ici aujourd’hui.

De là leur disponibilité à tous, aujourd’hui aveuglante, à les sacrifier, de là le traitement inhumain (injures, coups) subi par de nombreuses familles d’otages, de là l’incurie dans le traitement de la réhabilitation des kibboutzim martyrs.

Nir Oz, en particulier, que l’homme du 7-Octobre a fini par daigner visiter 636 jours (!) après le drame, doit recourir aux dons pour se reconstruire, comme le rapportait récemment Almog Boker, un journaliste de la chaîne 12, par ailleurs assez bien disposé par rapport au Grand Leader, mais qui lui aussi, semble-t-il, arrive à la limite de ce qu’il peut supporter[1].

La cruauté et l’inhumanité de ce Politburo criminel ne connaissent plus de limites, et s’affichent désormais sans aucun complexe. Elles s’exercent maintenant aux dépens de nos otages, civils et soldats.

C’est toujours ainsi : ce qui commence avec « les autres » finit par vous atteindre.

Depuis des décennies, la vie d’un Palestinien ne vaut guère plus aux yeux de nombre de nos « patriotes » que celle d’un chien errant, et comme cela arrive toujours en fin de compte, cette vision maléfique ne reste pas hors de nos frontières, le Mal finit par contaminer notre propre société.

Coincés, sans doute perdus

Nous en sommes là, nous qui jettons aujourd’hui nos dernières forces dans le combat pour sauver l’Israël humaniste de la Déclaration d’Indépendance[2], ce texte fondateur qui est l’apogée de la vision du sionisme originel, et qui depuis de longues années maintenant ne recueillerait plus de majorité pour le voter dans une Knesset devenue une ville-refuge pour les corrompus, les suprémacistes juifs, les racistes déclarés, les génocidaires sans complexe, et maintenant aussi un suspect de viol, le député Likoud Hanoch Milwidsky, sous enquête policière, mais qui a quand même pu être élu tout récemment président de l’importante commission des Finances[3].

On marquait récemment le 9 Av, et la lamentation d’Isaïe/Yeshayahou sur la ruine de Jérusalem (1, 21-23) n’a jamais semblé aussi actuelle :

Hélas, comment est-elle devenue une prostituée, la Cité fidèle ? Jadis pleine de justice, c’était l’asile de la vertu, et maintenant elle est un repaire d’assassins ! Ton argent pur s’est changé en scories, ton vin généreux est frelaté. Tes chefs sont dissolus, se font complices de voleurs ; tous aiment les dons corrupteurs et courent après les gains illicites ; à l’orphelin ils ne font pas justice, et le procès de la veuve n’arrive point devant eux.

Devant la déferlante fasciste et messianique que ce gouvernement promeut, entre ses tentatives d’élimination de tous les contre-pouvoirs, sa transformation de la police en une milice politique violente, sa mise au pas du système éducatif et ses efforts incessants pour contrôler les médias, les derniers remparts de l’Israël rationnel, démocratique et libéral cèdent de toute part.

Non seulement nous sommes trop peu nombreux pour courir d’une brèche à l’autre pour tenter de la colmater, pour écoper la marée noire qui monte irrésistiblement et n’est plus très loin d’engloutir le navire. Mais en plus, nous sommes nombreux à éprouver la terrible sensation d’être pris dans une nasse, d’être coincés entre :

  • un gouvernement qui a perdu la raison et tout sens moral, toute décence, aussi bien en interne qu’à Gaza et dans les Territoires,
  • et ceux qui à l’extérieur, sous couvert de critiquer ce qu’Israël fait à Gaza – et qui est en effet devenu indéfendable depuis quelques mois – ont en réalité un tout autre but : délégitimer l’existence-même d’Israël, pour voir le jour où se réalisera le fantasme mortifère de sa disparition, laquelle annoncera à leurs yeux l’aurore de la libération pour l’humanité entière.

Nous sommes pris en tenaille entre nos principes démocratiques et tolérants, et des ministres qui parlent de lancer une bombe atomique sur Gaza, qui considèrent cette époque de souffrance sans précédent dans l’histoire d’Israël comme un « miracle » qui va permettre la concrétisation de leur folie messianique, et qui disent ouvertement leur indifférence au sort des otages.

Comment respecter ces gens, leurs soutiens et leurs idées ? Leur culte du sang et de la terre (en allemand : Blut und Boden) ? Leur racisme maladif ? La promesse de guerre éternelle que leurs hallucinations messianiques imposeront fatalement ? Leur vision de notre avenir comme théocratie, une « République juive d’Israël », à l’instar de la « République islamique d’Iran » ?

Nous sommes prisonniers d’un étau dont les deux mâchoires sont :

  • d’un côté l’admiration pour le courage et parfois l’esprit de sacrifice de tant de jeunes soldats sionistes-religieux,
  • et la répulsion pour l’idéologie qui les anime, fruit d’un lavage de cerveau qui commence dès l’enfance et leur fait terminer leurs études secondaires sans jamais avoir entendu une autre version du judaïsme et du sionisme que celle de leurs rabbins fanatiques et obscurantistes.

Pris un par un, ces jeunes sont souvent des modèles de valeurs et d’altruisme, comme j’ai pu le constater dans maintes rencontres ; en groupe, ils deviennent trop souvent un bloc fanatique absolument imperméable à toute réflexion raisonnée, plus complexe que la vision du monde en noir et blanc qu’on leur a inculquée, convaincus qu’ils sont que les lois de la démographie, de l’économie et des relations internationales, pour ne citer qu’elles, s’appliquent à huit milliards d’être humains, mais pas au peuple juif, qui a son contrat privé avec une puissance divine bien à lui.

Après l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995, le rabbin Yehouda Amital (1924-2010), survivant de la Shoah, dirigeant de yeshiva à Alon Shvout, dans le Goush Etzion (ouest de Jérusalem), à l’époque l’une des grandes voix de ce sionisme religieux humaniste dont il ne reste que des décombres, lança ce cri :

Nous sommes coupables d’avoir inculqué à toute une génération une pensée superficielle, construite sur des slogans et des clichés, une jeunesse qui n’est pas capable de voir et de comprendre la réalité complexe[4].

Et les choses n’ont fait qu’empirer depuis

Cette insupportable et permanente ambivalence n’est pas réservée aux soldats sionistes religieux.

Qui sont ces commandants et soldats auxquels nous devons notre reconnaissance en ce qu’ils assurent notre sécurité jour après jour, mais en même temps couvrent les exactions systématiques de colons fanatiques (bien religieux, eux), qui harcèlent les Palestiniens dans les Territoires, dans le but de leur pourrir la vie et de les faire partir, tout simplement, que ce soit en les chassant de leurs petits villages[5], soit en vandalisant leurs maigres propriétés et leurs lieux de culte[6] ?

Qui sont ces soldats qui prennent pour quelques jours leurs quartiers dans des appartements de Palestiniens car l’opération sécuritaire qu’ils mènent l’exige, et qui les laissent derrière eux dévastés, vandalisés, avec leurs excréments dans les casseroles des propriétaires[7] ?

Comment en sont-ils arrivés là, ces jeunes sympas, rigoleurs et avides d’action qu’ils étaient avant de prendre l’uniforme ?

Comment ne pas penser que la tragédie qui nous a frappé il y a 80 ans a elle aussi commencé comme ça, par de « petits » actes abjects de ce genre ?

Nous ressentons le même déchirement entre le mépris que nous inspirent tant de politiciens européens qui se raccrochent aujourd’hui à la cause palestinienne par pur opportunisme politique, au-delà des sectes néo-staliniennes de l’extrême-gauche en France, en Belgique, en Italie et ailleurs, qui, elles, agissent par idéologie, et la conscience que quels que soient le cynisme, les calculs électoraux et la fantastique hypocrisie qui les caractérisent, un retour au statu quo d’avant le 7 octobre 2023 est en effet intenable.

Et donc que leurs initiatives pourraient, peut-être, quand même, débloquer quelque chose, commencer à interrompre le cycle infernal dans lequel nous nous débattons depuis des décennies.

On peut éprouver de la colère, voire du dégoût, à l’encontre de ces politiciens qui fonctionnent selon l’air du temps, mais qui est responsable de cet enchaînement de circonstances ?

Qui crée à Gaza une situation impossible à défendre, que des dizaines de nos anciens Premiers ministres, chefs d’État-major du Mossad et du Shin Bet, jugent désormais absurde, immorale et dangereuse pour l’avenir du pays ? La réponse s’impose.

Le tournant de la guerre

Objectivement, en effet, jusqu’à mars dernier, le monde occidental a laissé Israël mener la guerre à Gaza, tout en rappelant les principes du droit de la guerre et en évoquant, sans recourir à aucune menace, la nécessité de préserver les principes humanitaires qui doivent guider tout pays se revendiquant du bloc des nations démocratiques et éclairées.

Ce n’est que quand il est apparu à tous, y compris, selon tous les sondages, à une majorité des Israéliens eux-mêmes, que la guerre de ce gouvernement à Gaza n’avait désormais ni but, ni stratégie, qu’y tombent des soldats en combattant pour la quatrième ou cinquième fois aux mêmes endroits, et qu’elle ne continue, au mépris total de la vie des otages, que pour sauvegarder la coalition de Netanyahu, assouvir une inextinguible soif de vengeance, et promouvoir les hallucinations messianiques de certains des ministres, que l’atmosphère en Occident a changé.

Largement sous la pression des opinions publiques dans ces pays et avec les autres calculs évoqués plus haut, en particulier électoraux, les choses ont désormais basculé dans ce tsunami diplomatique qui s’enfle autour de nous tous les jours.

D’autre part, comment ne pas évoquer la situation des communautés juives du monde occidental, qui font face à un antisémitisme sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

Répercussions en diaspora

Sous nous yeux se réalise la prophétie qu’exprimait il y a plus de vingt ans Arno Klarsfeld dans un article paru dans le Jerusalem Post (12/12/2003), alors que l’antisémitisme se déchaînait déjà lors de la seconde intifada : les Juifs d’Europe attachés à Israël devront soit la quitter, soit vivre comme des « marranes politiques », cacher leur identité et leurs sentiments pour eux.

La situation est bien pire aujourd’hui : un Juif européen ou un touriste israélien devra probablement bientôt dire « je suis contre ce que fait Israël à Gaza, notez-le bien », avant d’être servi au restaurant, de passer à la caisse du supermarché ou d’acheter une nouvelle paire de chaussures.

Ici aussi, cependant, nous sommes en dilemme :

  • d’un côté, il est inadmissible et révoltant de considérer tout Juif, où qu’il soit, comme responsable des actes du gouvernement israélien, ce que jamais on n’exigera d’un Russe à propos de l’Ukraine ou d’un musulman après les milliers de morts dûs au terrorisme islamique à travers le monde ;
  • de l’autre, notre gouvernement n’a-t-il vraiment aucune obligation de considérer la situation de notre diaspora quand il prend ses décisions ?

Il ne s’agit pas de plier devant l’ignoble chantage à la sécurité des Juifs de la diaspora, mais ne faudrait-il pas au moins inclure cet aspect des choses dans tout l’éventail des critères qui mèneront à telle ou telle décision ?

Cette question, aucun de nos dirigeants ne se la pose ; ils ne se posent d’ailleurs aucune question. Ils sont les seigneurs, au-dessus de toute loi. S’ils peuvent considérer le sort des otages et leur situation tragique avec une telle cruauté, vous imaginez bien que ce ne sont pas les dangers que courent les Juifs de la diaspora qui vont troubler leur repos.

Un judaïsme dévoyé ?

Et pour finir, le pire déchirement de tous, pour ce qui me concerne du moins : tous ces messianiques hors-sol, mégalomanes suprémacistes, pyromanes racistes et homophobes déclarés, en kippa et tsitsit, « dévoient-ils notre belle religion », comme on le dit souvent, ou au contraire en sont-ils l’expression fidèle et décomplexée ?

Sont-ils tous des faussaires, des escrocs, des faux-monnayeurs du judaïsme, ces ministres, députés, rabbins et grands-rabbins, quand ils éructent à jets répétés leur haine et leur mépris des Juifs laïcs, des femmes, des étrangers, des LGBT, des non Juifs en général ?

Tout ce qu’ils disent et font, leurs abominables déclarations et leur violence sur le terrain, tout cela, ils le fondent sur le texte biblique, sur les textes talmudiques et sur les classiques de la théologie juive. Tout est argumenté avec les plus fondamentales de nos sources.

Je sais qu’il y a un autre judaïsme religieux, humaniste celui-là, que l’on entendait encore clairement jusqu’aux années 2000 et qui confrontait celui que nous voyons à l’oeuvre de façon presque exclusive depuis lors ; ses derniers débris ne se manifestent plus maintenant que de loin en loin, et de façon à peine audible. Que fait-on avec cette réalité-là ?

Politique immorale

Oui, décidément, où qu’ils regardent, les Israéliens qui s’opposent à la politique folle, immorale et destructrice de ce gouvernement et de cette coalition sont dans un cul-de-sac, dos au mur, alors que s’avance vers eux la meute d’une droite violente, raciste et ultranationaliste, armée de sa haine de la démocratie, de sa conviction d’être les « élus », de son fanatisme religieux, de son culte du sang et de la terre.

Se sentant libres de toute contrainte, ils sont décidés à en finir avec l’Israël de la Déclaration d’Indépendance de 1948, celui qui, en pleine guerre de libération nationale, trouvait la sublime force morale de parler d’égalité de tous ses citoyens et de main tendue à ses voisins.

Et ils sont à deux doigts d’y parvenir.

[1] https://www.israelnationalnews.com/news/411935 (en anglais)

[2] https://mjp.univ-perp.fr/constit/il1948.htm

[3] https://fr.timesofisrael.com/un-elu-du-likud-soupconne-de-viol-va-diriger-la-commission-des-finances-de-la-knesset/

[4] https://www.etzion.org.il/he/philosophy/issues-jewish-thought/issues-mussar-and-faith/%D7%97%D7%A9%D7%91%D7%95%D7%9F-%D7%A0%D7%A4%D7%A9-%D7%A7%D7%A8%D7%99%D7%90%D7%94-%D7%91%D7%A2%D7%A7%D7%91%D7%95%D7%AA-%D7%A8%D7%A6%D7%97-%D7%A8%D7%91%D7%99%D7%9F (en hébreu)

[5] https://www.haaretz.com/israel-news/twilight-zone/2025-07-26/ty-article-magazine/.highlight/palestinians-no-longer-live-in-this-valley-theyre-afraid-to-even-approach-it/00000198-44f9-df14-a99c-c7f969010000 (en anglais)

[6] https://fr.timesofisrael.com/cisjordanie-nouvelle-attaque-sur-un-village-palestinien-chretien/ 

[7] https://www.haaretz.com/israel-news/2025-07-28/ty-article-magazine/.premium/soldiers-excrements-in-pots-when-the-idf-took-over-hundreds-of-houses-in-the-west-bank/00000198-5103-db49-a5de-f3d721a00000 (en anglais)

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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