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Critique d’Israël, anti-sionisme et antisémitisme : Une réalité nuancée

Des manifestants se rassemblent sur la Colline du Parlement à Ottawa, en Ontario, au Canada, le 4 décembre 2023, pour soutenir la communauté juive. (Crédit : Dave Chan/AFP)
Des manifestants se rassemblent sur la Colline du Parlement à Ottawa, en Ontario, au Canada, le 4 décembre 2023, pour soutenir la communauté juive. (Crédit : Dave Chan/AFP)

L’horrible attaque du Hamas le 7 octobre 2023 a déclenché un débat intense autour de l’antisémitisme en mettant en lumière les distinctions cruciales entre la critique légitime d’Israël d’une part et le sionisme et l’antisémitisme d’autre part.

Des figures politiques comme Benjamin Netanyahu ont souvent qualifié les critiques de sa politique à l’égard des Palestiniens d’antisémites ou d’antisionistes, renforçant la simplification excessive et la confusion sur les véritables enjeux.

Le paysage canadien de l’antisémitisme

Au Canada, les statistiques brossent un portrait complexe des attitudes face à l’antisémitisme. Après le 7-Octobre, le Canada a connu une augmentation extraordinaire des actes anti-israéliens, antisionistes et antisémites. Bien qu’ils ne représentent qu’environ 1 % de la population, les Juifs canadiens ont été les principales victimes des crimes haineux à caractère religieux. En 2024, Statistique Canada a recensé le nombre stupéfiant de 920 incidents antisémites, soit 68 % de tous les crimes haineux à caractère religieux.

Dans un contexte historique, ces crimes ont presque triplé depuis 2020.

B’nai Brith Canada a rapporté un nombre impressionnant de 6 219 incidents antisémites, soit plus du double des chiffres de 2020. La plupart de ces incidents se sont manifestés sous forme de harcèlement en ligne.

L’écart entre les chiffres rapportés par B’nai Brith et Statistique Canada est significatif. Le premier utilise une définition plus large de l’antisémitisme établie par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA), tandis que le second se concentre uniquement sur les crimes haineux à caractère religieux définis juridiquement au Canada.

Définitions et controverses sur l’antisémitisme

Le Canada, comme la plupart des pays occidentaux, a adopté les lignes directrices de l’IHRA sur l’antisémitisme, qui constituent la définition non juridique de l’antisémitisme la plus largement acceptée au monde. L’IHRA soutient, par exemple, que le fait de blâmer les Juifs pour la politique d’Israël ou de nier leur droit à l’autodétermination constitue de l’antisémitisme. Cependant, elle stipule que toute critique d’Israël, semblable à celle adressée à toute nation démocratique, ne saurait être considérée comme antisémite. Les critiques soutiennent que le cadre de l’IHRA est excessivement restrictif et confus, ouvrant la voie à des interprétations divergentes qui alimentent la controverse.

Dans ce contexte, la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme, une alternative proposée par des universitaires, offre une définition plus large. Ses partisans affirment que l’opposition au sionisme, définie comme l’opposition à Israël en tant qu’État juif et au droit des Juifs à l’autodétermination, ne devrait pas être automatiquement qualifiée d’antisémite.

La déclaration suggère que les critiques du sionisme, qui pourraient proposer des cadres constitutionnels alternatifs pour les Juifs et les Palestiniens, comme par exemple une démocratie à un seul État, devraient être acceptables tant qu’elles restent dans le cadre d’un discours raisonnable.

Toutefois, ce cadre ne définit pas clairement ce qu’est un discours « raisonnable » et ne trace pas de ligne de démarcation claire entre les critiques non violentes et celles pouvant inciter à la haine, la violence ou la discrimination envers les Juifs.

Malgré l’approbation du cadre de l’IHRA par le gouvernement canadien, les incidents antisionistes demeurent impunis dans le droit pénal canadien actuel. Cette distinction est cruciale : si l’antisémitisme est condamné, certaines manifestations violentes d’antisionisme échappent à l’autorité légale.

Recherche universitaire et opinion publique au Canada

L’enquête menée par Robert Brym en 2024 (Jews and Israel 2024: A Survey of Canadian Attitudes and Jewish Perceptions) révèle que la population canadienne conserve, dans son ensemble, une opinion favorable des Juifs, contrecarrant ainsi les discours alarmistes tenus dans certains milieux. Une forte majorité de Canadiens (83 %) affichent des attitudes positives à l’égard des Juifs, tandis que les sentiments anti-Israël sont nettement plus marqués que ceux envers les Juifs. 

L’étude de Brym de 2024 met en lumière des groupes démographiques spécifiques associés à des sentiments défavorables envers les Juifs, notamment chez les Musulmans, suivis de loin par les étudiants universitaires non juifs et les Québécois francophones. Ceux qui expriment les opinions les plus hostiles à Israël et au sionisme sont issus de la population musulmane et de groupes d’extrême gauche.

Fait intéressant, parmi les répondants musulmans ayant une opinion sur la question, les attitudes à l’égard du sionisme sont presque également partagées entre ceux qui acceptent que « les Juifs devraient avoir leur propre État en Israël » (48 %) et ceux qui s’y opposent (52 %). Cela contraste fortement avec la grande majorité des Juifs non canadiens – 77 % des répondants ayant un avis – qui sont favorables à l’existence d’un État juif.

L’étude de Brym de 2025 (Canadian Attitudes toward Jews and Muslims, 2025) révèle une corrélation modérée entre les attitudes négatives envers les Juifs et les sentiments racistes plus généraux au sein de la population canadienne. Les personnes ayant de telles attitudes ont tendance à être de droite, francophones et Québécois, jeunes et n’ayant pas de liens personnels avec des Juifs.

Le Québec francophone, réputé pour son fort attachement à la laïcité, affiche des opinions systématiquement moins favorables à l’égard de la religion, l’islam en particulier, que les autres régions du Canada (Islamophobia in Canada: Four mindsets indicate negativity is nationwide, most intense in Quebec).

Étonnamment, selon l’étude de Brym de 2025, les répondants musulmans n’ont pas d’attitudes négatives envers les Juifs, contrairement à la conclusion de l’étude de Brym de 2024 dont la méthodologie était moins rigoureuse que celle de 2025, selon l’auteur. Les recherches plus récentes soulignent l’importance des relations personnelles. Par exemple, les répondants musulmans ayant des interactions positives avec des personnes juives sont souvent moins biaisés, ce qui démontre le potentiel des liens interpersonnels pour modifier les perceptions intergroupes. Le même raisonnement s’applique aux répondants juifs.

La dérive sémantique du mot sioniste

Si de nombreuses voix de gauche critiquent les politiques israéliennes sous l’angle des droits de la personne et de la justice, cette critique peut dériver vers l’antisémitisme lorsqu’elle se conjugue à un sentiment anti-israélien fervent et à des représentations négatives des Juifs.

Après le 7-Octobre, le terme « sioniste » a acquis une connotation de plus en plus péjorative, même parmi de nombreux Canadiens juifs, car ils sont constamment exposés via les médias sociaux à des informations accusant Israël d’être un État criminel, apartheid et génocidaire. Ainsi, les Canadiens juifs appuient massivement Israël (94 %), mais hésitent à se qualifier de « sionistes » (49 %).

Brym a constaté que le pourcentage de Canadiens juifs qui n’appuient pas l’existence d’Israël en tant qu’État est très minime, soit 1 % de la population juive. (Canadian Jews overwhelmingly support Israel, but hesitate to call themselves ‘Zionists’. A new study explains why).

Pour de nombreux Canadiens juifs, on pourrait en même temps ne pas être sioniste et être pour l’existence d’un État juif en Israël, ce qui est contradictoire. Il s’agit là d’un cas flagrant où le terme « sioniste » est trompeur et a été détourné de son usage originel par des groupes opposés à l’existence d’un État juif. Il serait plus clair de se dire en faveur d’un État juif en Israël que de se dire sioniste. Ainsi en Israël, le terme sioniste a des significations multiples voire contraires allant d’un État juif et démocratique vivant en sécurité avec un État palestinien à un État juif messianique, annexionniste et apartheid.

On ne saurait trop insister sur l’importance de préserver l’existence d’Israël comme élément fondamental de l’identité juive canadienne. C’est pourquoi une grande majorité de Canadiens juifs perçoivent les discours anti-israéliens et antisionistes extrêmes comme intrinsèquement antisémites.

Cependant, le soutien indéfectible des Juifs canadiens à Israël ne signifie pas un blanc-seing pour les politiques d’occupation, d’annexion de facto ou de violence des colons menées par Netanyahu. Une faible majorité de Canadiens juifs soutient la création d’un État palestinien indépendant et s’oppose à l’expansion des colonies israéliennes.

Cependant, une forte majorité appuierait un État palestinien si la solution s’accompagnait d’un accord de sécurité régional avec des États arabes modérés (https://www.peacenowcanada.org/fr/non-classifiee/un-nouveau-sondage-revele-que-la-plupart-des-canadiens-juifs-sont-pro-israel-et-pro-paix/). Cela démontre qu’on peut être à la fois Juif sioniste canadien et partisan d’un État palestinien.

Un appel à l’action juridique

Face à la recrudescence inquiétante des actes de haine envers les Juifs au Canada, il devient urgent de clarifier les distinctions entre l’antisionisme, l’antisémitisme et la critique d’Israël. Des initiatives législatives récentes, comme le projet de loi C-9 – Loi modifiant le Code criminel (propagande haineuse, crime haineux et accès à des lieux religieux ou culturels), visent à combattre la haine plus efficacement en facilitant la poursuite des crimes motivés par la haine envers des groupes identifiables. Si ce projet de loi recueille l’appui de la population canadienne, des organisations juives canadiennes et des groupes de défense de la liberté d’expression, il pourrait favoriser un climat social plus sain, respectueux des opinions dissidentes raisonnables tout en renforçant la protection de tous les groupes canadiens contre la haine.

à propos de l'auteur
David est titulaire de diplômes de 2e cycle en administration des affaires et en économie (HEC Montréal) et a complété ses études de doctorat en planification régionale (University of British Columbia). Il a œuvré en tant qu'économiste, conseiller en politique gouvernementale, cadre supérieur, chef de cabinet et consultant au sein des gouvernements du Canada, de l’Ontario et du Québec, et dans le secteur privé. David est membre du conseil d’administration des Amis canadiens de La Paix maintenant. Cependant ses opinions n'engagent que lui. Né au Maroc, il vit aujourd'hui au Canada depuis plus de 50 ans et réside au Québec.
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