Cracovie, 28 octobre 1942

Une scène dans le ghetto où des Juifs portent des brassards blancs ornés de l'étoile de David et des tramways marqués des mots "Pour les Juifs seulement", à Cracovie, Pologne, le 1er février 1941. (Photo AP)
Une scène dans le ghetto où des Juifs portent des brassards blancs ornés de l'étoile de David et des tramways marqués des mots "Pour les Juifs seulement", à Cracovie, Pologne, le 1er février 1941. (Photo AP)

Cet article se base sur le témoignage de mon père, Victor Klapholz  z »l (1925-2020), à Yad Vashem, et est dédié à sa mémoire

Le 28 octobre 1942, les Allemands, qui occupaient Cracovie depuis septembre 1939, opérèrent la seconde « action » dans le ghetto où ils avaient ordonné en mars 1941 aux Juifs de se regrouper. Après la première, en juin précédent, cette nouvelle opération meurtrière avait elle aussi pour but de prélever des milliers de Juifs pour les envoyer à la mort au camp d’extermination de Belzec (la troisième et dernière opération sera celle de la liquidation du ghetto, en mars 1943).

Ce jour-là, les Allemands, qui avaient « bouclé » le ghetto la veille, firent savoir par le Judenrat (« Conseil des Juifs ») leur intention d’ « évacuer » une partie de la population juive vers une autre destination. A cette époque il n’y a plus d’illusions dans le ghetto, le chef du « Conseil des Juifs » David Gutter est interpellé de toutes parts, on lui écrit des noms sur des bouts de papier en le suppliant de sauver tel ou tel, mais sa seule réponse est: « Il n’y a rien à faire » (il sera lui-même exécuté au camp voisin de Plaszow en décembre 1943).

Mon père, qui s’appelait encore « Szye Douvid » (Yeshayahou David, il prendra le nom de « Victor » plus tard dans la guerre, à son arrivée au camp de Buchenwald) et son frère, Heniek (Haïm Hanoch), âgés à l’époque respectivement de 17 et 16 ans, furent mis de côté par la police juive du ghetto avec une vingtaine d’autres jeunes de leur âge, sans savoir encore pourquoi.

L’opération (« akzia« ) allemande, qui s’appuie aussi sur des supplétifs ukrainiens, commence. Elle passe de maison en maison et se déroule dans un enfer de cris, de pleurs, d’exécutions sommaires, de coups et de bousculades que celui qui n’a pas vécu cette apocalypse doit renoncer à décrire. Elle va durer jusque vers quatre-cinq heures de l’après-midi.

C’est ce jour-là que furent raflés des dizaines de membres de la famille de mon père, dont ses parents, son petit frère Szymon (11 ans), ses deux grand-mères, son grand-père paternel (son grand-père maternel avait eu la chance de mourir en 1935) et une petite cousine de 9 ans, Malinka.

Dans cette journée où chaque seconde fut un enfer, il fut le témoin direct d’une scène qui allait le poursuivre toute sa vie. Rue Jozefinska se trouvait l’orphelinat juif. Il raconte: « Au cours de la première « akzia » [en juin ’42], ils n’avaient pas pris les orphelins, ni les malades (..)  J’ai vu de mes propres yeux, d’environ 20-30 mètres, les SS jeter des étages des bébés qui ne savaient pas encore marcher et des petits enfants, directement sur le camion qui se trouvait en bas (..). On ne peut pas s’imaginer les pleurs et les cris, seul Dieu n’a rien vu ni entendu ». Quand il revenait parfois sur ce moment précis, ses yeux et sa voix n’étaient plus les mêmes; manifestement, il revoyait tout cela et était revenu pour quelques instants là-bas.

En fin d’après-midi, les milliers de Juifs rassemblés sur ce qui était alors la place Zgody furent contraints de se mettre en marche vers la gare, et devaient finir leur vie quelques heures plus tard à Belzec.

La vingtaine de jeunes Juifs, dont mon père et son frère, furent alors mis à l’ouvrage, pour la tâche, que mon père qualifie dans son témoignage d’ « indescriptible », de nettoyer les rues du ghetto sur lesquelles la fin du monde venait de s’abattre. Ecoutons-le: « Il y avait des centaines de morts dans les rues. Sur l’Umschlagplatz [« place de rassemblement », terme récurrent pour toutes les « opérations » de ce genre, ici donc place Zgody], il y avait du sang, des excréments, il a fallu nettoyer tout cela, rassembler les cadavres, prendre les valises [que les morts avaient apportées en vue de leur « transfert » – Y.A.].

Les cadavres ont été pris par [les Allemands ou leurs supplétifs ukrainiens] eux-mêmes (..). Ils les ont tous mis dans une fosse commune, en haut, dans le camp [de Plaszow]. Le travail a duré jusque vers 10 heures, 10 heures et demie du soir, et on nous a libérés comme si de rien n’était. Le lendemain matin, nous n’avions plus où aller. Je n’avais plus de maison. Je n’avais plus de mère. Je n’avais plus rien ».

De Cracovie, il fera avec son frère un parcours qui les mènera aux camps de Plaszow, Czestochowa, Buchenwald, Dora et Bergen-Belsen, où ils seront libérés, plus morts que vivants, par l’armée britannique, le 15 avril 1945. Il expliquait leur survie par trois motifs majeurs : leur conviction presque jamais remise en doute qu’ils « s’en sortiraient »; le fait de n’avoir jamais été séparés, tout au long de ces années au royaume des morts (Claude Lanzmann appelait les survivants de la Shoah « les revenants »), ce qui leur a permis de se soutenir mutuellement aux moments de défaillance; enfin, la chance, beaucoup de chance…

Mon père n’a jamais voulu revenir à Cracovie. Il soutenait le principe des voyages en Pologne (même s’il avait des réserves sur les messages pédagogiques qui y sont parfois délivrés), mais a refusé toutes les propositions de membres de la famille ou d’amis de faire ce voyage avec eux.

Il parlait pourtant de sa ville natale avec beaucoup d’affection, d’abord parce qu’il y avait vécu une enfance et adolescence heureuses, malgré des marques d’antisémitisme qu’il n’oubliait bien sûr pas, et ensuite car il avait conservé le souvenir de sa beauté; il vantait régulièrement son importance dans l’histoire juive, polonaise et européenne.

Il savait aussi que Cracovie semble faire un effort de mémoire respectable ; la place Zgody de 1942, par exemple, s’appelle aujourd’hui « Place des Héros du Ghetto », et des dizaines chaises métalliques vides y sont disposées, grandes et petites, en mémoire des 60.000 Juifs de Cracovie, adultes et enfants, assassinés pendant la Shoah. Il suivait avec intérêt l’actualité juive de Cracovie et les différentes activités de mémoire qui s’y déroulent dans le bulletin de l’ « Association des Originaires de Cracovie en Israël », animée par l’infatigable Lili Haber.

Malgré tout cela, même pour quelqu’un au « mental » très fort, comme l’était mon père, ce voyage était tout simplement au-dessus de ses forces; il su reconstruire sa vie brisée de la manière la plus tragique à l’adolescence, a fondé une famille, vécu une vie riche en activités et succès, et a su jouir de tout ce qu’elle a pu lui apporter, mais tout cela, et nous le savions, s’est toujours déroulé à l’ombre du souvenir de ce terrible 28 octobre 1942, de sa famille anéantie et des cris et pleurs des enfants de la rue Jozefinska.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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