Coup terrible contre le programme nucléaire iranien

Photo publiée par le site officiel du bureau du chef suprême iranien, Mohsen Fakhrizadeh, à droite, participant à une réunion avec l'ayatollah Ali Khamenei à Téhéran, en Iran, le 23 janvier 2019. (Bureau du guide suprême iranien via AP)
Photo publiée par le site officiel du bureau du chef suprême iranien, Mohsen Fakhrizadeh, à droite, participant à une réunion avec l'ayatollah Ali Khamenei à Téhéran, en Iran, le 23 janvier 2019. (Bureau du guide suprême iranien via AP)

Depuis quelque temps des télévisions israéliennes et des médias peu professionnels n’ont cessé d’affirmer qu’une action militaire contre l’Iran était dans les tuyaux américains et que même Tsahal avait mobilisé ses troupes.

Les titres ont été à l’avenant : «Israël : l’armée prête à une éventuelle attaque américaine contre l’Iran avant la fin du mandat de D. Trump». Ce n’est plus de l’information mais de la recherche de scoops douteux. Ces journalistes semblent ignorer qu’une action éventuelle ne s’annonce pas mais se lance dans le secret total car la surprise est un élément fondamental de la réussite d’une opération militaire.

Il s’agit souvent, pour ces journalistes aux ordres, de créer la panique en Israël pour détourner l’attention sur les réels problèmes du pays et pour les partisans de Trump de masquer sa défaite. Tsahal a été d’ailleurs contraint d’intervenir pour calmer les esprits en expliquant que rien n’était planifié. Pour l’armée le sensationnalisme n’est pas de mise quand il s’agit de la sécurité d’Israël.

Mais silence ne veut pas dire inertie pour les hommes de l’ombre. Les vraies informations parviennent en Occident après leur réalisation. Un scientifique nucléaire iranien de haut niveau a été l’objet d’un attentat le 27 novembre 2020. Mohsen Fahrizade est connu pour être l’architecte du programme nucléaire militaire iranien. Il existait cependant un doute sur l’état de santé de la victime. La radio d’État IRIB prétendait qu’il a été tué tandis que l’agence de presse officielle Fars avait déclaré qu’il était à l’hôpital.

Une confirmation officielle de la mort du scientifique nucléaire vient de tomber. Hossein Salami, chef du Corps des Gardiens de la révolution iranienne, a donné un début de confirmation de l’attentat : «L’assassinat de scientifiques nucléaires est la confrontation violente la plus évidente du système impérialiste pour nous empêcher d’accéder à la science moderne». Le ministre de la défense iranien a confirmé la mort du scientifique.

Il s’agit d’une immense perte pour le programme nucléaire iranien. Mohsen Fahrizade, le scientifique nucléaire militaire en chef de l’Iran, a été assassiné. Il a dirigé le programme militaire «Amad» qui, selon Israël, cherchait à construire une arme nucléaire. Le projet fait référence à un projet scientifique, lancé en 1989 et arrêté en 2003 selon l’AIEA. Mais Israël soupçonne que le projet a continué en secret dans le but de développer des armes nucléaires.

L’Iran a nié l’existence de tout programme visant au développement d’un engin explosif nucléaire, et a notamment nié l’existence du plan Amad. À partir de 2005, l’AIEA a recueilli auprès de ses États membres des informations indiquant que l’Iran avait lancé à la fin des années 80 un plan visant à développer un dispositif explosif nucléaire. Ces informations indiquent que ces activités ont commencé au sein des départements du Centre de recherche en physique (PHRC) et qu’au début des années 2000, elles se sont concentrées sur les projets du plan Amad sous la direction de Mohsen Fahrizade.

Mohsen Fahrizade-Mahabadi, âgé de 63 ans, était un officier iranien de la Garde révolutionnaire iranienne et professeur de physique à l’Université Imam Hussein. Le Conseil de sécurité de l’ONU avait imposé le gel de ses avoirs car l’Iran avait refusé une interview demandée par l’AIEA et avait interdit ses déplacements. En effet, l’Onu le considérait comme le scientifique principal du ministère de la Défense et de la Logistique des forces armées et ancien chef du Centre de recherche en physique (PHRC) et à ce titre l’AIEA avait demandé à l’interroger. Il avait refusé, certainement sur ordre.

Les services de renseignement occidentaux avaient confirmé qu’il était l’homme responsable du programme nucléaire iranien, le projet-111 qui était une tentative de créer une bombe nucléaire alors que l’Iran prétendait que son programme était uniquement à des fins civiles. Fahrizade était en fait profondément impliqué dans un effort visant à concevoir une ogive nucléaire.

Les services de renseignements s’étaient procuré un document interne de 2007 identifiant Fahrizade comme le président du Fedat (Field for the Expansion of Deployment of Advanced Technology), nom générique de l’organisation qui dirige le programme d’armes nucléaires de l’Iran. Le document, intitulé Perspectives des activités spéciales liées aux neutrons au cours des 4 prochaines années, présentait un plan quadriennal pour développer un initiateur de neutrons au deutéride d’uranium. Le programme aurait pris fin au début des années 2000.

L’agence de presse Fars, proche des Gardiens de la révolution du pays, a confirmé que l’attaque avait eu lieu à Absard, une petite ville à l’est de Téhéran. Des témoins avaient entendu le bruit d’une explosion puis des tirs de mitrailleuses. L’attaque visait une voiture dans laquelle se trouvait Fahrizade et ses gardes du corps. Il y aurait eu un échange de tirs avec les assaillants mais il ne semble pas que les tueurs aient été touchés. Un travail de professionnels.

Mohsen Fahrizade est comparé à Robert Oppenheimer, physicien américain qui avait supervisé la construction de la bombe atomique aux États-Unis dans les années 1940 parce que, comme lui, il a joué un rôle clé dans l’avancement de son programme nucléaire au cours des deux dernières décennies. Membre senior de 51 ans du Corps des gardiens de la révolution islamique, il a passé les deux dernières décennies à mener des recherches nucléaires pour fabriquer des armes nucléaires et des ogives nucléaires.

Il avait prétendu en 2006 que ses activités et ses investissements dans le programme d’armes nucléaires avaient été suspendus par le gouvernement iranien. Mais l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a estimé que Mohsen Fahrizade avait ouvert un centre de recherche appelé Organisation de recherche et d’innovation pour la défense dans le quartier de Mojdeh au nord de Téhéran, spécialisé dans le développement d’armes nucléaires. Les responsables de la sécurité qui ont observé de près l’installation ont déclaré qu’un certain nombre de personnels scientifiques et militaires qui y travaillaient provenaient de l’ancien centre de recherche sur les armes atomiques d’Iran.

Mohsen Fahrizade est réapparu sur la scène nucléaire iranienne alors que les efforts diplomatiques internationaux stagnaient depuis un certain temps et qu’Israël a intensifié sa menace militaire contre l’Iran. Un rapport récent de l’AIEA a fait état d’une augmentation du nombre de centrifugeuses en Iran, affirmant que l’Iran transférait davantage d’équipements nucléaires aux installations souterraines de Fordo. L’Iran nie toutes les allégations, affirmant que son programme nucléaire est à des fins pacifiques.

Israël et certains pays européens craignent que les études suspectes de Fahrizade sur les ogives nucléaires soient liées à des systèmes de missiles et à la production d’uranium plus enrichi en Iran. Ils disent que l’Iran progresse régulièrement vers un point de non-retour sur lequel ni l’attaque militaire ni la diplomatie ne peuvent travailler.

L’AIEA a déclaré que le projet sur les armes, qui aurait été abandonné en 2003, a repris au sein de l’organisation dirigée par Fahrizade. L’agence affirme que le centre est équipé de six sections, dont un laboratoire de fusion de métaux, des explosifs et des tests chimiques, et relève directement des Gardiens de la révolution. Les services israéliens suivaient les activités de Fahrizade depuis près de deux décennies. L’analyse de 1.600 télex appartenant à la Defense Research and Innovation Organization ont montré comment l’organisation de Fahrizade a couvert l’achat d’équipement technologique, en particulier l’achat d’un échantillon d’aimant à une société européenne par l’Université Sharif.

En 2007, le Conseil de sécurité de l’ONU avait imposé des sanctions économiques à Mohsen Fahrizade et Fereydoun Abbasi Davani qui a été visé par un attentat alors qu’il se garait devant l’université Shahid Beheshti à Téhéran, le 29 novembre 2010. Il avait échappé de peu car il avait réussi à sauter à temps de son véhicule.

Le même jour, Majid Shariati, un autre spécialiste du nucléaire, avait été tué dans une explosion criminelle qui avait blessé sa femme. Tous les spécialistes nucléaires iraniens savent que leurs jours sont comptés.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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