Coup de force à la Knesset

Le président du Parlement israélien Yuli Edelstein arrivant à une réunion avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, au parlement israélien le 4 mars 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90
Le président du Parlement israélien Yuli Edelstein arrivant à une réunion avec le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, au parlement israélien le 4 mars 2020. Photo de Yonatan Sindel / Flash90

Coup de force ; on ne peut pas qualifier autrement ce qui se passe actuellement au parlement israélien, la Knesset. Israël, qui se vantait d’être le pays le plus démocratique, est en passe de devenir une république bananière soumise à la volonté du Prince. Les règles démocratiques sont bafouées.

Le président de l’assemblée, Yuli Edelstein, a décidé de bloquer les institutions parlementaires et nul ne réagit parmi les membres du gouvernement qui approuvent donc ses mesures illégales. De mémoire de journaliste, la Knesset a toujours fonctionné normalement, même en tant de guerre. Et les guerres n’ont jamais manqué en Israël.

Au lendemain de la déception du 2 mars, qui n’a pas vu le Likoud réunir autour de lui une majorité, la droite met les bâtons dans les roues de Gantz, utilisant des méthodes que Bleu-Blanc qualifient d’anticonstitutionnelles. Si l’on suit les règles démocratiques, au lendemain des résultats des législatives, le parlement est renouvelé et un nouveau président de la Knesset est élu.

Or, le président sortant, Yuli Edelstein, refuse d’organiser un vote pour l’élection d’un nouveau président. Il craint de perdre son poste puisque l’opposition détient 61 sièges sur 120 et dispose déjà du nom de son candidat, le député et ancien ministre Meir Cohen, ancien maire de Dimona.

L’ancien refuznik Edelstein se comporte comme ceux qu’il a combattus dans sa jeunesse. Il utilise un argument fallacieux car il prétend que le vote pour son remplacement condamnerait les pourparlers pour un gouvernement d’unité nationale. Il attend donc la nomination d’un nouveau gouvernement pour laisser sa place.

Il n’est pas dans ses attributions d’imposer des discussions entre les partis politiques. Il peut à la rigueur les favoriser mais les deux blocs ne veulent rien entendre. Il vient encore de confirmer qu’il empêcherait la convocation d’un plénum pour voter sur son remplacement arguant que «des actions politiques hâtives, comme le choix d’un président permanent de la Knesset et l’avancement d’une législation controversée, visent à supprimer la possibilité d’unité souhaitée par le peuple».

Par ailleurs, pour aggraver la situation de coup de force, le président de la Knesset a suspendu la session plénière sous prétexte du danger de propagation du coronavirus. Les débats au Parlement israélien ne reprendront, peut-être, qu’à partir du 23 mars. La création des commissions parlementaires a été suspendue alors que nombreuses décisions doivent être prises sur les mesures gouvernementale contre le virus et sur le plan économique.

L’avocat et député Daniel Nissenkorn, représentant l’opposition, a exigé au nom de 61 membres de la Knesset un vote sur les commissions et sur l’élection du président de la Knesset. Le chef de l’État Réouven Rivlin, pourtant vétéran du Likoud, a également réagi en estimant «qu’un Parlement paralysé entravait le bon fonctionnement d’un État en situation d’urgence». S’adressant à Edelstein il l’a imploré de «ne pas laisser la crise nuire au système démocratique».

Tous les parlements étrangers fonctionnent actuellement normalement malgré leurs nombreux morts mais des mesures strictes ont été prises. La fermeture du Parlement israélien peut bloquer le vote sur un nouveau gouvernement et laissera perdurer la situation transitoire avec Netanyahou aux commandes du pays. Si l’on veut bloquer l’alternance, on ne s’y prendrait pas autrement.

Le président de l’État a souligné que la fermeture de la Knesset empêche toute forme de contrôle parlementaire du gouvernement concernant les mesures de grande envergure visant à lutter contre le virus. Il a pris cette position pour s’assurer du bon fonctionnement de la démocratie israélienne : «Une Knesset qui n’est pas en activité nuit à la capacité de l’État d’Israël de fonctionner correctement et de manière responsable en cas d’urgence. Nous ne devons pas laisser cette crise, aussi grave soit-elle, nuire à notre système démocratique».

Sachant que Benny Gantz dispose au moins d’une majorité de 61 voix, Edelstein, lui-même membre du Likoud, manœuvre sur les ordres de Netanyahou pour retarder au mieux tout vote. La loi c’est devenu lui et il persiste : «le processus démocratique et le contrôle parlementaire  du pays ne seront rétablis que lorsque nous y serons prêts», une semaine, un mois, un an ? Il lambine en espérant dépasser le délai de 28 jours au bout duquel Gantz sera forcé de remettre sa mission au président de l’État qui la confiera certainement au premier ministre actuel.

En fait il veut interdire le vote de trois lois qui délégitimeraient Netanyahou à savoir : tout député inculpé ne peut être premier ministre; tout député inculpé ne peut être désigné pour constituer un gouvernement; le mandat d’un premier ministre ne peut s’étendre au-delà de huit années. On voit bien que ces projets de lois déposés par Avigdor Lieberman visent en particulier Netanyahou pour l’écarter définitivement de la politique.

Edelstein se fonde sur la règle du gouvernement d’interdire les rassemblements de plus de 10 personnes afin de tenter d’enrayer la propagation du virus. Mais ces règles pour le public ne peuvent s’appliquer aux représentants de la nation. Il avait bien trouvé la solution d’imposer la prestation de serment des députés, trois à la fois à la Knesset.  L’opposition propose un dépistage immédiat de tous les députés et la réquisition d’un auditorium de 1.000 à 2.000 places pour les 120 députés afin de limiter les risques.

Kahol-Lavan envisage de déposer une requête auprès de la Haute cour de Justice contre la décision prise par le président de la Knesset Yuli Edelstein de fermer le Parlement : «Nous avons travaillé toute la journée par le biais de différents canaux de communication, notamment en rencontrant personnellement le député Edelstein, qui refuse de nous laisser nous réunir dans les couloirs de la démocratie pour travailler pour les citoyens et surtout, pour faire face au défi du coronavirus. À ce stade, nous n’avons plus d’autre choix que de nous tourner vers la Cour suprême».

Il est inadmissible que, parce que le Likoud refuse d’accepter son rôle minoritaire, le parlement ne puisse fonctionner en cette grande période de crise internationale économique et sanitaire. Edelstein se comporte en complice des manœuvres du Likoud pour empêcher le vote des lois, le travail parlementaire et la désignation des commissions parlementaires. Il ne respecte ni la loi et ni le parlement.

On sait que le Likoud fait tout pour empêcher la comparution du premier ministre devant la justice alors qu’il est accusé de corruption, de fraude et d’abus de confiance. Son ministre de la justice, Amir Ohana, aux ordres, a déjà imposé un report de quatre mois du procès, sous prétexte de coronavirus. Par ailleurs, le premier ministre est prêt à toutes les concessions pour bénéficier de l’immunité parlementaire liée à son poste, et il le fait savoir.

Il a offert à Gantz plusieurs ministères, parmi les plus importants, dont celui des affaires étrangères, de la sécurité publique et de la culture, Il a proposé la nomination de Gabi Ashkénazi au poste de ministre de la défense mais veut garder celui de la justice pour pouvoir mieux contrôler le travail des juges.

En échange, pour éviter le démantèlement de la Cour Suprême et pour s’assurer du contrôle complet sur tous les systèmes d’application des lois en Israël, il accepte au profit de Benny Gantz un «droit de veto en matière juridique» pour toute décision concernant le système juridique.

Pour l’instant rien n’est sorti de ces négociations secrètes mais le pays ne peut pas attendre indéfiniment. Il est indispensable que la Knesset retourne à ses activités.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
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