Coronavirus : deux poids et deux mesures

Les Israéliens attendent devant la succursale d'Ikea à Netanya, après que la société a ouvert certaines de ses succursales en Israël, le 26 avril 2020. Photo par Yossi Aloni / Flash90
Les Israéliens attendent devant la succursale d'Ikea à Netanya, après que la société a ouvert certaines de ses succursales en Israël, le 26 avril 2020. Photo par Yossi Aloni / Flash90

Un drame vient d’avoir lieu au marché Mahané Yehouda de Jérusalem. Un propriétaire de boutique, acculé par les difficultés financières en raison de la fermeture de son commerce et l’inexistence d’aide gouvernementale, s’est suicidé aujourd’hui dimanche, 26 avril. Paix à son âme.

On lui avait imposé des règles de confinement qui auraient été normales si des exceptions n’avaient pas eu lieu. Cela aurait été normal si tout le monde était logé à la même enseigne et si deux poids et deux mesures n’avaient pas été appliquées à ce commerçant. Bien sûr, les mesures sanitaires sont indispensables pour vaincre le coronavirus et Israël peut enorgueillir d’avoir le moins de décès par rapport aux pays occidentaux.

Mais on ne peut pas traiter les petits boutiquiers du marché comme les tenants d’une grande multinationale. Ces petits commerçants vivent au jour, gagnant leur vie à la sueur de leur front et ne bénéficiant d’aucun droit au chômage comme un salarié. Le gouvernement aurait dû prendre des mesures immédiates pour aider ces petites gens. Dans le même ordre d’idée, notre ami Laurent Cigé a mis la clef sous la porte de son commerce de chocolats par manque de fonds.

Or l’excuse d’un manque de budget ne tient pas. Le gouvernement a fait construire deux résidences pour le premier ministre à coup de millions de dollars. Il a décidé de mettre en place un gouvernement pléthorique qui coûtera à la collectivité un milliard de shekels (260 millions de dollars) alors que ce pauvre boutiquier était à 5.000 shekels près (1.400 dollars). Les caisses de la Banque d’Israël regorgent de devises dont une partie aurait pu, exceptionnellement en période d’urgence, être utilisée pour la sauvegarde des PME.

Le gouvernement ultra-libéral ferme les yeux sur ses dépenses mais il est plus regardant sur celles de ses citoyens. Un suicide est inadmissible car il faut beaucoup de courage et beaucoup de désespoir pour passer à l’acte. Ce malheureux a sauté le pas comme ce marchand de légumes à Tunis, en 2011, qui avait déclenché la Révolution du jasmin et les Printemps arabes parce qu’il était lui aussi désespéré. Tarek Bouazizi s’était immolé par le feu, le 17 décembre 2010, parce qu’on lui interdisait de vendre ses légumes un peu comme le marchand de Mahané Yéhouda.

Mais deux poids et deux mesures s’imposent en Israël. Alors que le malheureux, qui s’est suicidé, ne pouvait pas ouvrir son étal, les propriétaires Shulem Fisher et Matthew Bronfman d’IKEA ont rapporté avoir donné des millions de shekels à la secte Gur Hasidic du ministre de la santé, Yaakov Litzman, ces dernières années. Les propriétaires d’IKEA Israël, ont fait don de 681.000$ en 2018, et plus de 1.107.000$ en 2018. On ignore les chiffres de 2019 et 2020 mais cela leur a permis de bénéficier de mesures exceptionnelles d’ouverture de leur immense centre commercial où des milliers d’acheteurs s’y pressent, en dépit des risques de contamination

Mais les mères en deuil n’ont pas eu cette chance. Elles n’ont pas été autorisées à se recueillir sur la tombe de leurs enfants morts au champ d’honneur, à l’écart du monde, à l’écart de la vie, en pleine tristesse. Le ministre de la santé a dû assimiler les cimetières militaires à des lieux risqués de villégiature pour leur interdire de pleurer au-dessus d’une pierre tombale. Il ne s’agit nullement de contester les mesures de confinement mais tout le monde doit être logé à la même enseigne, les puissants et les petites gens. Or ce n’est pas le cas.

Article initialement publié dans Temps et Contretemps.

à propos de l'auteur
Jacques BENILLOUCHE, installé en Israël depuis 2007, a collaboré au Jerusalem Post en français, à l'Impact puis à Guysen-Tv. Journaliste indépendant, il collabore avec des médias francophones, Slate.fr, radio Judaïques-FM à Paris, radio Kol-Aviv Toulouse. Jacques Benillouche anime, depuis juin 2010, le site Temps et Contretemps qui publie des analyses concernant Israël, le judaïsme, la politique franco-israélienne et le Proche-Orient sur la base d'articles exclusifs.
Comments