Contre le fake sionisme
Dans sa tribune du 7 mai, Delphine Horvilleur a porté, au nom de son « amour d’Israël », des accusations d’une extrême gravité contre l’État juif. Elle s’indigne de la « faillite morale » dans laquelle Israël serait en train de s’égarer et suggère que le gouvernement chercherait à assouvir une volonté de vengeance « en affamant des innocents ou en condamnant des enfants ».
Ces propos, qui reprennent la rhétorique de nos pires ennemis, sont d’autant plus alarmants qu’ils proviennent d’une personnalité juive très médiatique qui jouit, en tant que femme rabbin, philosophe et intellectuelle, du respect dû aux oracles juifs. Mais le plus révoltant (et dangereux) en dehors du fait que ces accusations la rapprochent des mouvances proches de l’extrême gauche et autres suppôts du Hamas, c’est qu’elles soient exprimées au nom de l’ « amour d’Israël ».
On ne peut pas, dans le même souffle, dire aimer Israël et la diaboliser en colportant les pires mensonges la concernant. Ce n’est pas là une expression d’amour, ni même de critique constructive. Ce n’est pas du sionisme. Le véritable sionisme repose sur la solidarité, la responsabilité, la fierté d’un destin commun, et sur la reconnaissance que l’existence d’un État juif, souverain et libre, est une nécessité historique, existentielle et morale.
Quel est donc cet « amour d’Israël » dont elle se réclame, et au nom duquel elle se désolidarise du pays qu’elle affirme chérir ?
Delphine Horvilleur précise que ce n’est pas « une promesse messianique, un cadastre de propriétaire ou une sanctification de la terre ». Elle réduit le sionisme à un « rêve de survie », une approche passéiste et victimaire aux antipodes de la force de vie à l’origine de ce mouvement multimillénaire vers une société juive modèle.
En qualifiant d’amour cette prise de distance violente, elle renverse les fondements du sionisme. Le sionisme véritable, celui qui a permis au peuple juif de se relever plus haut et plus fort, celui qui relie tous les Juifs entre eux, procède d’un amour inconditionnel, n’en déplaise à Madame Horvilleur.
Le véritable amour pour Israël est un amour sans condition aucune, enraciné dans l’histoire, la mémoire, la promesse biblique et l’avenir du peuple juif, qui ne se résume ni à une compassion désincarnée ni à un humanisme vague. Le mouvement sioniste, depuis l’injonction faite à Abraham « Lech lecha » est une dynamique de dépassement, d’élévation, de construction. Et Israël, aujourd’hui, malgré les épreuves, poursuit ce chemin.
Or, Delphine Horvilleur, en traçant un parallélisme intolérable entre les Juifs d’avant 1948 et les Palestiniens de 2025, en accusant Israël d’infliger délibérément du mal aux civils, détourne cette trajectoire. Selon elle, notre morale, et notre éthique de guerre devraient être guidées par l’ « amour du prochain ». Elle érige le commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même » en valeur suprême et le détourne de son sens juif profond.
Mais ce commandement, dont la visée est moins universaliste que spirituelle, n’est pas une utopie désincarnée. Il concerne l’homme juif dans son rapport à Dieu, l’élévation de l’humain dans le cadre d’une alliance avec Dieu, à l’image duquel il est créé. C’est en ce sens que le judaïsme est un humanisme.
Ce n’est pas l’humanisme abstrait que prône Madame Horvilleur, héritier d’une tradition chrétienne qui sanctifie la souffrance. Le judaïsme sanctifie la vie, la défend, l’incarne. L’universalisme auquel elle aspire, s’il nie notre droit à nous défendre, devient un anti-humanisme. Dans l’esprit universaliste juif, se défendre est un devoir : comment nous demander dès lors d’aimer celui qui veut nous anéantir ? La valeur suprême du judaïsme c’est la vie.
Il est possible, et même souhaitable (et en tous les cas inévitable) de débattre de la politique israélienne. Mais accuser, en pleine guerre existentielle, Israël de perdre toute éthique, ce n’est pas débattre : c’est diffamer, t’est travestir la réalité.
Et la réalité c’est que personne en Israël ne reste indifférent à la mort d’enfants. Personne. Qui mieux que les Israéliens connaissent le prix de la guerre ?
Il faut le répéter : Israël a l’armée la plus morale du monde. C’est une réalité quotidienne. Toutes les précautions prises par Tsahal pour éviter de toucher des civils innocents répondent aux principes les plus profonds de notre tradition. Le fondement moral de l’Etat d’Israël, son projet sioniste et la noblesse de ses soldats qui partagent sans hésiter leur eau avec des enfants assoiffés, mérite d’être défendu, pas calomnié.
C’est le Hamas qui affame, torture et exécute. Ce sont eux, et eux seuls, qui ont condamné des enfants et des innocents à mort le 7 octobre.
Et que dire de cette prétendue « injonction au silence » dont Delphine Horvilleur dit être victime ?
Cette rhétorique, souvent utilisée par les antisémites eux-mêmes, constitue une inversion perverse des rôles. Ceux qui ont réellement été réduits au silence, ce sont les otages israéliens, bâillonnés sous terre par le Hamas, battus, humiliés et tués. En se présentant comme victime d’un entre-soi juif censeur, Delphine Horvilleur alimente l’image d’un judaïsme fermé, oppresseur et dogmatique. Elle recycle les clichés d’un diasporisme plaintif, dépassé et masochiste, en décalage complet avec l’élan de vie qui anime Israël.
Or, face à cette guerre, ce que nous attendions de ses mots, ce n’était pas une mise en accusation, mais un soutien, une clarté, une responsabilité, comme a su le faire Bernard-Henri Lévy, qui, tout en pensant aux enfants de Gaza, continue de défendre fermement l’État juif.
Vivre sur la terre d’Israël forge une lucidité que seule la proximité du réel (le sol, le peuple, le combat) permet. Vivre en Israël confère à ses habitants une force insaisissable, une énergie que certains en diaspora ressentent, mais que d’autres peinent à saisir. C’est aussi cette part du sionisme, intangible, mais essentielle, qui nous unit. Le sionisme n’est pas une idée : c’est une vie, le privilège d’une vie.
Le peuple d’Israël aime la vie et aime la paix. Mais aimer la vie, c’est aussi savoir la défendre. Et aimer la paix ne signifie pas se taire face à ceux qui veulent nous détruire ou pire, prendre partie contre nous-mêmes.
Israël n’a pas besoin d’accusateurs éclairés ou de faux amis qui déguisent en critique morale une mise en accusation publique. Il a besoin de sionistes authentiques, de ceux qui savent que défendre Israël, c’est défendre l’humanité et la vie. Car vivre en Israël, ce n’est pas adhérer à un slogan : c’est incarner un destin. Et ce destin, nous le réaliserons ni dans la culpabilité ni dans le renoncement, mais dans la construction lucide et fière de cette société juive modèle que nous devons au monde.

