Consulat des Etats-Unis à Jérusalem – Polémique et modèle français

Le consulat des États-Unis dans la rue Agron à Jérusalem. (CC BY-SA, Magister / Wikimedia)
Le consulat des États-Unis dans la rue Agron à Jérusalem. (CC BY-SA, Magister / Wikimedia)

Pour résoudre le problème palestinien, le président Biden mène une politique complètement opposée à celle de son prédécesseur.

Il soutient farouchement la solution à deux Etats, et donc va rouvrir prochainement le consulat général des Etats-Unis situé au 18 rue Agron, Jérusalem.

En 2017, Donald Trump avait reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël. Deux ans plus tard, il transféra l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv en rattachant les activités consulaires à cette mission diplomatique, ce qui avait provoqué une rupture avec l’Autorité palestinienne.

Certes, la réouverture du consulat américain satisfait les Palestiniens car pour eux, cette décision confirme que Jérusalem est bien divisée en deux capitales distinctes. Bien entendu, elle provoque en Israël un tollé général, surtout au sein de l’opposition.

Le gouvernement Lapid-Bennett estime qu’il s’agit d’une « mauvaise idée » risquant de déstabiliser le gouvernement.

Au-delà des problèmes de coalition, la réouverture d’un consulat dans un quartier de la capitale de l’Etat Juif, « pour servir uniquement les Palestiniens », risque de mettre en péril le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem. Pis encore, cela veut dire clairement que les Etats-Unis ne reconnaissent toujours pas la souveraineté israélienne sur Jérusalem malgré la reconnaissance présidentielle de Donald Trump.

Pourquoi donc créer un antécédent et une polémique avec les Américains puisque le chef du gouvernement Naftali Bennett s’y oppose farouchement ? La réouverture du consulat ne peut se faire sans son consentement. Comment accepter aussi une mission étrangère sur un territoire souverain israélien sans une autorisation préalable ?

Cependant, pour éviter une crise inutile avec l’administration Biden, rappelons que dans la zone de « corpus separatum », se trouvent, à Jérusalem, sept consulats étrangers qui ne dépendent pas des ambassades de leur pays à Tel-Aviv. La politique française illustre parfaitement cette attitude à l’égard de Jérusalem.

Fille aînée de l’Eglise, la France est présente ici depuis le Moyen-Age pour protéger les communautés chrétiennes d’Orient.

En 1623, le roi Louis XIII nomme un premier consul de France à Jérusalem. Depuis cette date historique, l’influence de ce consul sur les décisions de la région s’accroîtra.

Par sa représentation diplomatique et consulaire au Levant et la mission particulière qu’elle assumait au titre du protectorat catholique en Turquie, la France entendait rappeler qu’elle exerçait depuis le XVIe siècle sa suzeraineté sur les catholiques latins, français et étrangers, avec l’accord du Saint-Siège.

Napoléon Bonaparte publia en mai 1799 un manifeste dans le Moniteur pour lancer un appel à « tous les juifs d’Asie et d’Afrique de se mobiliser pour faire revivre l’ancienne Jérusalem ».

La chute de l’empire ottoman et le partage de la région, après la Première Guerre mondiale, entre Anglais et Français offre au consul de France une nouvelle dimension politique et une pleine autonomie diplomatique. Face au mandat britannique sur toute la Palestine, l’ambition de la France est prétentieuse.

La construction d’un bastion français dans le paysage de la Ville éternelle s’impose.

En face des remparts de la vieille ville et de la tour du roi David, la France achète un terrain de plus de 5 000 mètres carrés. Un hôtel consulaire digne de la puissance coloniale est construit par les meilleurs architectes des Beaux-Arts. Un édifice somptueux en pierre de taille et un style sobre et sans ornements. Voilà l’image de la France à l’époque.

L’affaire Dreyfus (1894-1899) a terni cette image. Le fondateur du sionisme, Théodor Hertzl, présent au procès du capitaine juif fût hostile à l’idée d’offrir à la France, sur un plateau d’argent, le rôle d’intermédiaire dans le combat sioniste vers l’indépendance politique du peuple juif. Pourtant, le 4 juin 1917, le patron du Quai d’Orsay, Jules Cambon, écrit au leader sioniste Nahum Sokolov qu’il « serait temps de rendre justice à la nation juive chassée de sa terre depuis plusieurs siècles. »

Le Congrès sioniste fait la sourde oreille. L’affaire Dreyfus est toujours dans les esprits.

La France rate un premier rendez-vous historique. Elle est mise déjà à l’écart. Les premières pages de l’histoire d’Israël seront écrites sans elle.

Après la guerre et la libération de Paris apparaît une certaine sympathie à l’égard de l’Etat juif qui vient de naître. André Malraux disait avec conviction : « Israël porte sur son visage le plus ancien passé du monde et l’Etat d’Israël n’est que le plus récent chapitre de l’histoire d’Israël ». Mais la méfiance exprimée dans les rapports du Quai d’Orsay était dominante.

Le consul général à Jérusalem, Guy du Chaylard, fut très sceptique à l’idée même que les juifs seraient capables de créer leur propre Etat. Pour la majorité des diplomates français, la situation en Palestine était un danger pour la paix. Les intérêts économiques et moraux de la France dans la région se trouvaient menacés, comme ils avaient été compromis en Syrie et au Liban. Sans compter que la création d’Israël provoquait une agitation lourde de conséquences en Afrique du Nord.

En 1947, le président Vincent Auriol eut enfin une position claire sur la question : « Un Etat juif au centre du monde arabe est une garantie de stabilité pour la France. »

Malgré sa volonté d’imposer un vote à l’ONU favorable à Israël et sa conviction qu’il y avait du « bluff » dans la révolte arabe, et en dépit de la décision spectaculaire des Etats-Unis et de l’URSS d’entériner l’existence du nouvel Etat, le Quai considérait qu’il n’était ni opportun ni sage de reconnaître l’Etat d’Israël.

Sur la partition de la Palestine, il souhaitait que la France s’abstînt à l’instar de la Grande-Bretagne. Il fallait également assurer la défense et le respect des Lieux saints de Jérusalem et de la Custodie préposée à leur service, ainsi que des établissements français en Terre sainte symbolisant la pérennité de la France catholique, des Croisades jusqu’à nos jours dont le site des Tombeaux des Rois de Judée…

Ne reconnaissant pas Jérusalem comme capitale d’Israël, la définition territoriale du consulat de France reprend un statut particulier conforme à la résolution du plan de partage de la Palestine adopté le 29 novembre 1947 par les Nations Unies.

Le 1er février 1949, la France ouvre une mission diplomatique à Tel-Aviv et ce n’est que le 9 octobre 1952 qu’un premier ambassadeur français remettra ses lettres de créances au président israélien.

Voilà déjà plus de six décennies que les Israéliens attendent un règlement pour permettre aux diplomates de transférer leur ambassade à Jérusalem. Un cas unique au monde, sans précédent dans l’histoire contemporaine. Un Etat étranger décide de choisir à sa guise la capitale d’un pays. Trois mille ans après que le roi David eut proclamé Jérusalem capitale de l’Etat hébreu, des grands pays s’interrogent sur sa légitimité.

Depuis 1948, la polémique sur ce sujet épineux n’a pas cessé et souvent elle se transforme en tragi-comédie. L’hypocrisie est de règle puisque les ambassadeurs venus de Tel-Aviv remettent leurs lettres de créances au président de l’Etat à Jérusalem et assistent souvent aux débats de la Knesset… à Jérusalem, et sont reçus en audience par les différents ministres israéliens… à Jérusalem.

Les responsables israéliens ne comprennent pas non plus pourquoi les télégrammes du Quai d’Orsay et une partie de la presse française emploient l’expression « le gouvernement de Tel-Aviv » quand il siège à Jérusalem.

Depuis la guerre des Six-Jours la circonscription de ce consulat général comprend Jérusalem et les territoires occupés de Cisjordanie et de la bande de Gaza. La France détache même Bethléem et les villages environnants de la capitale israélienne, et permet aux Palestiniens d’agrandir le périmètre de leur territoire pour faciliter le contact direct avec la population locale, soit au total, une population de plus de trois millions d’habitants sans compter les colonies de peuplement juif.

Pour renforcer cette présence française, quatre antennes consulaires sont créées à Naplouse, Ramallah, Gaza et Jérusalem-Est.

Le consul général a en fait un rôle inhabituel de représentation politique. Il jouit d’une autonomie exceptionnelle et est de facto « l’ambassadeur de France en Palestine » bien que sa résidence et ses bureaux soient toujours situés à Jérusalem-Ouest, dans le quartier exclusivement juif d’avant la guerre de 1967.

Le consul n’a aucun contact politique ni avec les ministères israéliens ni avec la mairie de Jérusalem, en dépit du fait qu’elle gère aussi les affaires courantes des résidents palestiniens de la vieille ville.

Tous les contacts diplomatiques avec l’Etat d’Israël relèvent du domaine exclusif de l’ambassade de France à Tel-Aviv.

Enfin, le consul de Jérusalem jouit, au nom de la République, des honneurs liturgiques, comme en témoigne la cérémonie de son entrée en fonction au Saint-Sépulcre, en uniforme.

Des messes sont célébrées en sa présence à Noël et à Pâques. Même si le rôle religieux devient moins central, il demeure utile pour le maintien de l’équilibre entre chrétiens catholiques, grecs-orthodoxes, et arméniens.

Après l’établissement de l’Autorité palestinienne, le consulat général à Jérusalem a renforcé ses liens de coopération avec la population locale et l’a réorientée vers des circuits plus officiels.

Le consul de France sillonne chaque jour les villes et les villages de Cisjordanie et de la bande de Gaza.

La France gère un budget important, en coordination avec l’Union européenne et auprès de l’UNRWA (Agence internationale des Nations Unies chargée des réfugiés palestiniens).

Des projets sont en chantier, tels que des centres culturels et d’écoles pour l’étude du français. Des dizaines de bourses sont offertes pour la formation de cadres en gestion administrative, ainsi qu’une aide en matière de sécurité et de défense pour la police palestinienne et les services de Renseignements.

En Israël vit une des plus importantes communautés francophones du monde.

Pour des raisons purement politiques surtout, la France n’a pas accordé à cette communauté importante la place qui lui revient et ne lui attribue pas les soutiens culturels et financiers nécessaires.

Israël est laissé en quarantaine même au sein de la francophonie. Il n’est jamais invité à ses sommets même s’ils n’ont pas lieu dans une capitale arabe.

Le consul général à Jérusalem est sans doute l’héritier privilégié d’une politique qui n’a pas varié depuis des siècles. Son souci : rester fidèle aux engagements et tenir compte d’équilibres toujours aussi complexes.

Certes, la France partage avec Israël des liens historiques, culturels et humains forts, mais elle est aussi l’amie fidèle des Palestiniens et soutient la création d’un État palestinien, vivant dans des frontières sûres et reconnues, en sécurité au côté d’Israël, avec Jérusalem comme capitale de ces deux États. Cette position est partagée par de nombreux pays de la planète notamment par les Etats-Unis du président Biden.

Le consulat général de France à Jérusalem fonctionne en réalité comme une véritable « ambassade pour la Palestine » mais poursuit ses activités administratives et culturelles au sein des populations juives, chrétiennes et arabes. Ce modèle français pourrait-il être adopté également pour le consulat des Etats-Unis ?

à propos de l'auteur
Ancien ambassadeur d'Israël. Journaliste-Ecrivain. Fondateur et directeur du CAPE de Jérusalem. Auteur de 25 ouvrages sur le conflit Israelo-arabe et sur la politique française au Moyen-Orient ainsi que des portraits-biographiques de Shimon Pérès, Ariel Sharon et Benjamin Netanyahou.
Comments