Consistoire

Le Consistoire, comme on s’en souvient, a été fondé par Napoléon afin de mettre le Judaïsme de France sous la coupe de l’État. L’idée était de réduire le Judaïsme à une religion et de contrôler ses instances. Dans une large mesure, ce projet a été couronné de succès. Les Juifs qui voulaient un lien avec le Judaïsme le trouvait à travers la synagogue, de moins en moins fréquentée, les autres étaient libres de s’assimiler et de défaire leur lien avec le Judaïsme.

Le franco-judaïsme était né. Il semblait destiné à une descente aux oubliettes qu’a interrompu violemment la Shoah. Paradoxalement, la tentative de détruire systématiquement les Juifs a été un des facteurs de renaissance de l’identité juive en France. Qu’est-ce qu’être Juif ? Le Judaïsme a-t-il un message qui soit audible dans le monde moderne ?

Et que signifie pour l’identité juive la (re)naissance d’un État Juif ? Tels étaient les questions qui ont saisi une grande partie des Juifs de France après-guerre, une fois les travaux urgents de reconstruction bien entamés, c’est-à-dire à partir des années 50. À partir de là, l’Israélite d’avant-guerre à fait place au Juif Français.

Son identité s’est forgée sous la férule de grands-maîtres dont Lévinas, Neher, Amado Lévi-Valensi, Manitou, et d’autres encore. Entre autres points communs entre ces éminentes personnalités, celui-ci : aucun d’entre eux n’était représentant des institutions juives et du Consistoire.

Manitou et Neher avaient tous les deux leur ordination de rabbin, mais ils étaient les seuls et ne faisaient pas usage de leur titre dans les différents cadres de l’École de Paris (qu’elle soit à Orsay ou à Strasbourg). Dans le cas de Neher, c’est même à vérifier. Le Consistoire continuait à être une des instances officielles de représentation de la communauté juive, mais ce n’est pas à lui que s’adressait le public juif intéressé à reconquérir son identité.

Ce qui s’est passé dans la communauté juive française dans la deuxième moitié du vingtième siècle sur le plan intellectuel tient du miracle. Du creuset que représentait la rencontre des israélites de France, des enfants d’immigrés d’Europe de l’Est, et des rapatriés d’Afrique du Nord est sortie une pensée profonde, en prise avec les problèmes de son temps, y proposant des réponses en faisant résonner (et aussi raisonner) les textes de la tradition.

À la base de cette renaissance, des hommes et des femmes (trop peu de femmes, signe des temps) d’une grande exigence intellectuelle, et d’une formation générale aux écoles les plus exigeantes. Mais aussi, des hommes et des femmes fuyant le dogmatisme. Leur recherche avait pour base les deux bouleversements radicaux qu’avait connu le judaïsme si peu de temps auparavant, et la conscience aiguë de ce qu’un certain discours qui avait lieu avant-guerre dans les synagogues ne pouvait plus rencontrer d’écho chez la plupart des Juifs ayant vécus la Shoah et la naissance de l’État d’Israël.

Tout ceci explique que ceux qui étaient avides de réponses aux grandes questions que peut poser le Judaïsme à l’homme et à la femme moderne allaient les chercher à l’École d’Orsay, aux EEIF, aux Colloques des Intellectuels Juifs, à d’autres endroits encore, mais pas chez les rabbins du Consistoire. Vue ainsi, l’École de Paris fait figure d’élément subversif face aux représentants officiels du Judaïsme. Mais le Judaïsme n’ayant pas de clergé organisé, cette subversion est devenue la figure même du Judaïsme Français.

Les années ont passé et nous sommes maintenant deux générations après la naissance de l’École de Paris. A-t-elle une suite ?  Le Judaïsme Français a-t-il la vivacité intellectuelle qu’il devrait avoir ? Il est un peu tôt pour le dire, mais ce qui est certain, c’est que c’est que ce dynamisme, s’il existe, n’est pas à chercher du côté du Consistoire. Tout d’abord, le nombre de gens qui participent aux élections des membres du Consistoire montre bien à quel point l’institution ne représente que peu de gens.

Pourtant, nombreux sont ceux dont les procédures basiques de la vie, de l’achat de nourriture jusqu’au mariage, passent par les synagogues, les rabbins et les mashgichim du Consistoire. Mais c’est dire par là que celui-ci ne joue qu’un rôle de procédure et que ses rabbins ne sont rien d’autre que des fonctionnaires de la religion. Et que si la vie de l’esprit existe dans la communauté juive d’aujourd’hui, ce n’est que dans les chemins de traverse qui n’empruntent pas la voie officielle.

Il se pourrait que cette situation soit inhérente à tout face-à-face entre institutions et dissidence. Ce serait le fait d’être loin du mainstream, de devoir asseoir sa légitimité, d’être obligé de sortir de ce que les américains appellent  »zone de confort », qui produirait les élans de la pensée et sauverait de la sclérose.

Dans ce cas, il n’y aurait pas d’attentes à avoir du Consistoire autres que de remplir son fonctionnariat et de délimiter la zone dont il est bon de s’éloigner à la recherche de sens pour un judaïsme qui sache concilier fidélité à la tradition et adaptation à la modernité. Pour cette dernière tâche, il faut aller chercher du côté des forces alternatives de la communauté. Les voilà mises face à une lourde responsabilité, celle de la vivacité du judaïsme français. Peut-on dire qu’elles répondent au défi ?

à propos de l'auteur
Ben habite en Israël depuis 2001 et est titulaire d'un master en "Machshevet Israel" (Pensée Juive) de l’Université Hébraïque de Jérusalem. Son mémoire de Master portait sur la pensée de Manitou et de Levinas.
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