Connaissez-vous la tragédie du convoi 73 ?

Affiche réalisée par Eve Line Blum Cherkevsky qui fût exposée un moment au mémorial de la Shoah de Paris.
Affiche réalisée par Eve Line Blum Cherkevsky qui fût exposée un moment au mémorial de la Shoah de Paris.

Disparition d’une Grande dame : En ce début de nouvelle année, j’apprends le décès ce, 26 septembre, d’Eve Line Blum Cherchevsky auteur d’un monument dédié à la mémoire du convoi N°73. J’exprime mes sincères condoléances à ses enfants, petits enfants et toute sa famille. Ma peine est à la hauteur de l’estime et de la reconnaissance que je lui « porte », elle n’est pas disparue, ses écrits resteront et perpétueront sa mémoire !

C’est pourquoi je souhaite lui rendre cet hommage personnel. Deux cousins de mon père avaient disparu dans la Shoah et ce n’est qu’en 2003, que nous avons connu leurs destins tragiques et rédigé un témoignage dans l’œuvre d’Eve Line Blum. J’ai préféré laisser Eve Line Blum Cherchevsky, expliquer elle-même post-mortem ce que fût son œuvre.

Merci Madame EVE LINE BLUM CHERCHEVSKY.

Nous sommes 900 Français !

Ce graffiti gravé sur le mur d’une cellule du fort numéro neuf de la forteresse de Kaunas aujourd’hui Vilnius en Lituanie est une des seules traces laissée par les déportés du convoi 73 parti de Drancy, en mai 1944. C’est aussi le titre d’un ouvrage et d’une œuvre, travail d’une personne dont le père disparu avec ces 878 jeunes français.

Mais aussi, parmi les personnalités ou parents de personnalités faisant partie de ce convoi :
Miron Zlatin, le directeur de la Maison d’Izieu et deux jeunes sur les quarante quatre Enfants d’Izieu : Theodor Reis, âgé de 16 ans et Arnold Hirsch, âgé de 17 ans ;
André Jacob, le père de Simone Veil ainsi que le frère de celle-ci, Jean ;
• Le journaliste Abraham Cherchevsky, père d’Ève Line Blum-Cherchevsky, de Sylvie Cherchevsky-Legrand, et de la journaliste Mireille Cherchevsky, dite Carole Sandrel;
• L’acteur Paul Velsa ;
• Le médecin résistant Salomon Gluck ;
• Les rabbins Elie Cyper et Nathan Hosanski ;
• Trois jeunes victimes de la rafle de la Martellière à Voiron.

Le convoi 73

Il faut rappeler avant tout que parmi les 79 convois emmenant des Juifs de France en déportation, depuis Drancy, entre le 27 mars 1942 et le 17 août 1944, un seul fut dirigé vers les Pays Baltes, pour des raisons non élucidées à ce jour. C’était le convoi 73, parti de Drancy le 15 mai 1944.

Le sort de ce convoi est resté pratiquement ignoré de tout le monde, familles et historiens inclus, pendant cinquante ans. Quelques rares familles de ces déportés savaient que le convoi était arrivé en Lituanie, les survivants avaient expliqué qu’une partie d’entre eux avaient poursuivi le voyage jusqu’en Estonie, mais là s’arrêtaient les informations connues. La plupart des familles ignoraient le lieu de déportation de ce convoi, et quelques-unes d’entre elles avaient reçu, de la part des services officiels, des certificats de disparition ou de décès aussi fantaisistes que possible, certains attestant avec une étonnante certitude que le déporté était mort à Auschwitz, voire à Auschwitz – (Allemagne) (sic).

Ils étaient très exactement 878 dans ce train !
Le reste de l’Histoire est racontée dans le livre « Nous sommes 900 français ».
Ce livre n’est pas un ouvrage comme les autres. N’en cherchez pas l’éditeur (professionnel) : il n’y en a pas. Il a été réalisé de façon quasi « artisanale », dans les conditions résumées ci-après.

En 1994, lors du cinquantième anniversaire du départ de Drancy du convoi 73, l’association des Fils et Filles de Déportés Juifs de France, présidée par Serge Klarsfeld, profitant de la récente indépendance de la Lituanie, fit un voyage de la mémoire dans un certain nombre de camps d’extermination de l’Est, dont ceux de Kaunas (anciennement Kovno, Lituanie) et Tallinn (anciennement Reval, Estonie).
D’autre part, en mai de cette même année 1994, une dizaine de familles (qui ne se connaissaient absolument pas) firent insérer une annonce-anniversaire dans « Le Monde », pour rappeler ce triste cinquantenaire. J’avais moi-même publié une telle annonce en mémoire de mon père, Abraham Cherchevsky, déporté avec le convoi 73.

À la suite de la publication de ces annonces, en 1995, à l’initiative de l’une d’elles, ces personnes organisèrent un voyage-pèlerinage sur ces lieux de déportation. Nous étions dix-sept (dont un survivant de ce convoi), représentant au total quatorze déportés du convoi 73, dont c’étaient le père, le frère ou l’époux.

Dans l’avion du retour à Paris, l’un d’entre nous suggéra que soit écrite une « petite plaquette » racontant notre voyage, illustrée des photos que nous avions prises, et présentant brièvement l’histoire familiale de chacun des déportés représentés. Ce projet fut adopté à l’unanimité. Mais il sommeilla pendant trois ans.

La réalisation

Pendant ces trois années, j’ai rassemblé toutes les informations obtenues ici et là, d’autant plus que le hasard m’avait fait entrer en relations, dès notre retour du voyage en Lituanie/Estonie (mai 1995), avec un Juif lituanien, immigré en Israël, auteur d’un livre sur la résistance juive lituanienne entre 1941 et 1944. Il avait été emprisonné au Neuvième Fort de Kaunas en novembre 1943 (cette prison dénommée “usine de mort” dans laquelle les déportés du convoi 73 devaient arriver quelques mois plus tard), et il y avait organisé une extraordinaire évasion, à Noël 1943, permettant à 64 personnes de retrouver la liberté, dans des conditions exceptionnelles.

Ayant lu le livre de cet homme dans la version anglaise, je décidai de le traduire en français afin que les atrocités commises par les Lituaniens pendant la Seconde Guerre mondiale soient connues en France. L’histoire de cette traduction et de ses retombées nécessiterait à elle seule… beaucoup de pages. Je résumerai en disant que je l’ai réalisée à titre entièrement bénévole (tant en ce qui concerne la traduction que la diffusion) en mémoire de mon père, dans des conditions assez difficiles en raison de la barrière des langues, et que le livre est paru en décembre 1999, après de nombreuses vicissitudes, sous le titre Courage dans la tourmente en Lituanie – 1941/1945 (éd. L’Harmattan, coll. Forum de l’IFRAS)…

Aidée par l’auteur de ce livre (par télécopies interposées, car je n’ai pu le rencontrer que trois ans plus tard), j’ai pu apprendre, à la source, un certain nombre d’informations tout à fait inédites concernant le sort des Juifs arrivés de France à Kaunas en mai 1944, démentant formellement une partie de ce qui avait été raconté ici et là après la guerre.

Cette rencontre et ce livre ont abouti, après un certain nombre d’événements, à un second voyage aux Pays Baltes, organisé par une partie des mêmes personnes plus quelques autres, en août/septembre 1998, également relaté dans « Nous sommes 900 Français ». Cette fois, dès notre retour, j’ai proposé de prendre en charge la rédaction et la réalisation de la « petite plaquette » projetée trois ans auparavant.
J’imaginais une petite brochure d’une cinquantaine de pages, que je me proposais d’offrir à la vingtaine d’amis ayant participé aux voyages. J’avais prévu de terminer ce travail avant la fin de l’année 1998. C’était sans compter sur le « bouche à oreille ».

Au bout de quelques mois, d’autres familles, alertées par des parents ou des amis, proches ou lointains, de façon directe ou indirecte, prirent contact en souhaitant, elles aussi, ajouter leur contribution à cette « petite plaquette ». Il ne me fut pas possible de respecter le délai que je m’étais imparti, en raison de cet afflux de témoignages auquel je ne m’attendais absolument pas.

Pendant six mois, j’ai travaillé seule, devant mon ordinateur. Je ne suis ni écrivain, ni éditeur, mais seulement une grand-mère (six enfants et quinze petits-enfants), ancienne (bonne) secrétaire, très motivée par ce devoir de mémoire dû à mon père et à ses compagnons. J’ai écrit dans « Nous sommes 900 Français », quelque part, vers la fin, combien la transcription de ces témoignages a été pénible pour moi, souvent tentée d’abandonner la tâche que je m’étais assignée.

Cependant, je tiens à souligner que si j’ai été, en quelque sorte, le moteur de cette réalisation, sa seule responsable aux plans juridique, éditorial, technique et financier, notre livre n’aurait jamais vu le jour sans la participation de tous les amis qui m’ont confié leur témoignage, ainsi que leurs photos et leurs documents familiaux. Il s’agit donc d’une œuvre collective, à laquelle ont participé toutes celles et tous ceux dont le nom est cité dans ce livre.

Lorsque j’ai commencé à numéroter les pages de la « petite plaquette », après en avoir rédigé la première partie et ajouté, les uns après les autres, les 48 témoignages reçus, j’ai été absolument effarée de constater que c’était devenu un véritable livre de 440 pages. Bien entendu, pas plus que moi, aucun des amis de notre groupe ne s’attendait à ce résultat. Chacun avait réservé à l’avance un certain nombre d’exemplaires, et j’en avais fait imprimer 350 (en photocopie laser), ne pouvant me permettre de conserver un stock, car – ainsi que je l’ai dit, je ne suis pas une professionnelle et ne disposais d’aucune aide financière (que j’ai toujours refusée, pour différentes raisons personnelles).

Je tiens à ajouter ici une parenthèse : j’ai souhaité expressément conserver à ma charge les frais de fabrication de la maquette de ce livre (réduction ou agrandissement des photos ou documents qui m’ont été confiés pour les adapter à la mise en page, papier et encre pour l’imprimante et le photocopieur, frais postaux ou téléphoniques pour la correspondance avec les uns et les autres, etc.). J’ai tenu essentiellement à ne demander qu’une participation à la facture d’impression du livre. J’ai voulu que ce livre ne donne lieu à aucun bénéfice, quel qu’il soit et qu’il soit accessible, financièrement, au maximum de familles.

Lorsqu’enfin ce livre a été imprimé, lorsque je suis arrivée à Paris (où nos amis avaient préparé une petite réception pour une centaine de personnes) avec ces 350 exemplaires représentant plus de quatre cents kilos…, et lorsque les amis ont pris connaissance de ce qui devait être, à l’origine, une « petite plaquette », l’émotion et l’intérêt soulevés ont dépassé tout ce que j’aurais jamais pu imaginer.

C’était en mars 1999. Depuis lors, le « bouche à oreille » a fonctionné de plus belle. Un appel fut diffusé dans un certain nombre de bulletins ou journaux juifs et dans différentes institutions ; un grand article est paru dans deux quotidiens nationaux (« Libération » et « Le Monde ») et ces sollicitations ont été lues ou entendues un peu partout : en France, bien sûr, mais aussi en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Israël, en Grèce, à New York, au Brésil, en Californie, en Australie… pays dans lesquels nous avons retrouvé (et nous continuons à retrouver) des descendants de ces déportés. Peu à peu, de nombreuses familles concernées par ce convoi demandaient à participer à ce livre-mémorial, en envoyant leur contribution (je préfère employer le terme « contribution », plus adapté à ce travail de mémoire que celui de « témoignage »).

Après avoir travaillé au second volume de cet ouvrage pendant vingt mois, dans les mêmes conditions techniques, pour tenir compte des nouvelles contributions qui m’étaient adressées, j’ai pu le faire imprimer en novembre 2000. Les textes avaient été si nombreux qu’il fallut dédoubler ce livre en volume II et volume III.

De nouvelles familles intéressées continuaient à prendre contact, régulièrement, soit par courrier, par téléphone ou par courriels (Internet). De mon côté, utilisant les nouvelles facilités apportées par le développement de l’Internet, je commençai à aller au-devant de nouvelles familles éventuelles en recherchant, dans l’annuaire téléphonique, des personnes portant le même nom que certains déportés du convoi 73, lorsqu’il s’agissait d’un patronyme peu courant, et en leur adressant une lettre expliquant ma démarche. Cela me permit de joindre plusieurs personnes qui, sans cela, n’auraient jamais entendu parler de cette initiative, et à peine le volume II/III était-il imprimé, j’enchaînai avec le quatrième, qui fut publié en janvier 2003.

C’est seulement à cette époque que je commençai à réaliser la portée de ce livre, actuellement seul et unique ouvrage de référence sur le convoi 73, que j’avais commencé en toute innocence, sans imaginer un seul instant qu’il puisse devenir ce qu’il est devenu. Les très nombreuses lettres que j’ai reçues à la suite de cette publication sont bouleversantes ; en dehors de son caractère informatif, de toute évidence, ce livre a contribué, dans une certaine mesure, à apaiser les familles de ces déportés et à combler en partie un vide douloureux, l’absence de sépulture et le manque total d’information sur le sort de ces hommes, après leur départ de Drancy, rendant impossible le nécessaire travail de deuil.

À ce jour, les familles d’environ 280 déportés du convoi 73 ont été retrouvées. Certaines ont choisi de ne pas participer à ce travail de mémoire, pour diverses raisons personnelles, mais l’ensemble des quatre premiers volumes de « Nous sommes 900 Français » rassemble l’histoire familiale de 267 déportés du convoi 73.

J’ai commencé à travailler au cinquième volume de cet ouvrage, afin de publier les contributions qui me sont parvenues après l’édition du précédent, tout en continuant mes recherches pour retrouver un maximum de familles concernées qui souhaiteraient participer à ce livre-mémorial dédié aux déportés du convoi 73.

Eve Line Blum-Cherchevsky Besançon, octobre 2003

Epilogue

Plus de 316 familles ont été retrouvées et l’histoire de leurs disparus publiée, l’ouvrage d’Eve Line Blum est leur sépulture virtuelle qui perpétue la mémoire de ceux qui étaient voués au néant absolu (Nacht un Nebel).

Le 29 juin 2017 le dernier survivant du convoi 73 témoignait à Tallin lors du voyage du premier ministre français qui évoquait le convoi : « Le convoi fût réparti entre le fort N°9 de la forteresse de Vilnius et la prison de Patarei à Tallin Estonie, autre lieu d’extermination ».

 

 

à propos de l'auteur
A 72 ans, Michel a vécu et suivi avec intérêt l'histoire et les événements internationaux parfois à travers leurs contacts directs. Toujours curieux de savoir et connaître le dessous des cartes pas toujours heureux malgré les versions officielles. Il a plus d'une vingtaine d'années d'expatriation et de voyages le plongeant dans des cultures et des contextes bien différents. Michel est ainsi un juif alsacien/lorrain, épris de notre histoire et de notre culture.
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