Comment vivre le judaïsme en tant que non juif ?

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J’aime Israël, le saucisson et les huîtres… Comment vivre cette contradiction ? Comment vivre le judaïsme en tant que non juif ?

J’aime Israël pour mille raisons. L’une d’elles, et certainement celle qui est à l’origine de toutes, c’est que j’aime le Dieu d’Israël. La logique serait de me convertir au judaïsme mais ce n’est pas si simple. Il y a beaucoup de questions à se poser avant d’envisager un guiour (conversion).

L’une des particularités du judaïsme est que ce n’est pas une religion, c’est une nation. En effet, entrer dans le judaïsme c’est faire partie du peuple juif, de son histoire, de son destin, c’est changer de famille, de culture, de pays en quelque sorte, même si on ne décide pas d’habiter en Eretz Israël.

Et pourtant, même si Israël est une nation, les critères d’entrée dans le peuple juif son uniquement religieux (bizarre…). Devenir juif, c’est s’engager à pratiquer les mitsvot comme la casherout, le shabbat, les prières quotidiennes (en hébreu), aller régulièrement à la synagogue, etc. (alors qu’un Juif de naissance n’a pas forcément de pratique religieuse).

Par conséquent c’est faire un énorme effort d’apprentissage de la langue, de la liturgie, de l’histoire, de la Torah, et même du Talmud et de la Kabbala ; bref c’est étudier toute sa vie. Cependant, le critère plus important ce n’est ni la foi ni l’étude, c’est la pratique ; il ne suffit pas de croire et de savoir, il faut faire. Le judaïsme c’est d’abord des actes : « nous ferons et nous comprendrons » (Exode 24,7).

Entrer dans le judaïsme est une décision personnelle qui impacte l’entourage. Si on est célibataire c’est plus facile mais si on est marié c’est pratiquement inconcevable si la démarche n’est pas partagée par le conjoint. Au fondement du judaïsme il y a le couple et la famille, pas l’individu.

Commencer un processus de conversion au judaïsme ce n’est pas être certain d’y parvenir. Les études et les examens sont difficiles. Bref, on est très loin d’une procédure de conversion au christianisme ou à l’islam, la foi ne suffit pas. Une coupure radicale avec ses amis et sa famille est inévitable puisque le fait de manger casher va rendre presqu’impossible tout repas chez des goyim. La frontière (le mur ?) entre un juif et un non juif est avant tout culinaire. La casherout préserve le peuple juif de l’assimilation et en même temps le force à vivre plus ou moins (selon le degré de respect de la cashrout) en vase clos.

Avec ces questions en surgit encore une autre : un Juif qui mange du saucisson reste juif alors qu’un converti qui ferait de même risquerait de se voir retirer sa conversion[1]. Il y a donc bien deux sortes de Juifs : le Juif et le converti. Pourquoi camoufler cette différence ? Une fois converti, il est interdit de rappeler au goy devenu juif son état antérieur. Pourtant, lorsqu’il monte à la Torah on l’appelle « Ben Abraham » (ou « Bat Ruth » pour une femme) ainsi toute l’assemblée sait qu’il/elle est converti(e). Serait-ce une honte d’être converti ? Bien au contraire, c’est tout à l’honneur de Yitro d’avoir choisi le Dieu de son gendre Moïse. Le beau-père du chef d’Israël ne dissimulait pas son origine. Alors comment se rapprocher du Dieu d’Israël en continuant à manger des huîtres ?

Il existe une identité proche de l’identité juive que l’on appelle « Ben Noah », enfant de Noé. C’est ce qu’on appelle dans le Nouveau Testament, les « craignants Dieu » ou « les prosélytes », comme par exemple le Centurion Corneille (voir dans le livre des Actes des Apôtres). Il y a aujourd’hui de plus en plus de gens qui deviennent Bne Noah. Il s’agit alors de respecter les sept mitsvot principales sans être obligé de tout pratiquer. On peut ainsi devenir juif sans devenir juif…

C’est une sorte de judaïsme pour les non juifs où j’ai ressenti, chaque fois que j’ai rencontré des Bne Noah, une sorte d’insécurité identitaire. J’ai parfois perçu chez eux une volonté d’être « plus juif que les Juifs », d’en faire trop. J’ai aussi remarqué une hostilité envers les non juifs plus affirmée et agressive que je ne l’avais jamais vue chez des Juifs. Bref, la perspective de devenir Ben Noah ne m’enchante pas.

Du coup il me reste la voie de l’adhésion intérieure, une sorte de sentiment de proximité avec le peuple juif sans être juif et sans prétendre l’être. Il s’agit d’une religion sans religion. Dans cette situation on peut picorer, piocher tout ce qu’on désire dans le judaïsme, mais sans aucune obligation. On peut manger casher si ça nous fait plaisir, on peut vivre le shabbat, on peut étudier la Torah… En définitive on peut tout « faire » sans « être ».

Le problème de cette identité qui n’en est pas une c’est qu’on n’est reconnu par personne d’autre que Celui qui est le Dieu d’Israël et de l’humanité. On n’appartient pas à un groupe, une communauté, un peuple défini, et encore moins à une nation. On est un peu comme Yitro le beau-père de Moïse qui retourne chez lui : « Moïse reconduisit son beau-père, qui s’en retourna dans son pays. » (Exode 18,27).

L’origine profonde de l’antisémitisme est la déception d’une personne qui aimait le peuple d’Israël, a voulu en faire partie et a été rejetée. Il s’agit de Timna, la mère d’Amalek. Vouloir devenir juif peut mener à l’antisémitisme le plus radical. L’amour d’Israël peut mener à la haine d’Israël.

Alors comment aimer le Dieu d’Israël et Israël (les deux étant indissociables) sans faire partie d’Israël ? Cette question concerne-t-elle seulement les Goyim ou les Juifs aussi ? De quelle manière la Tente d’Israël va-t-elle s’ouvrir à toute l’humanité ? Comment est-il possible qu’un jour tous les peuples de la terre montent à Jérusalem chaque année pour la fête de Soukot ? Comment HaChem va-t-Il devenir le Roi de toute la terre ? Comment les non Juifs pourraient-ils se sentir enfants du Dieu d’Israël ? Enfants adoptifs ? Enfants du même Père ?

Aujourd’hui, comme le présentait Manitou, les peuples de la terre disent au peuple juif « écoute Israël, HaChem est (aussi) notre Dieu ! ». Est-ce qu’Israël entend ces voix ? De quelle manière répond-il à cet appel ? Quel est le projet d’HaChem pour ceux qui aiment Israël, le saucisson et les huîtres ? (et pas seulement des Français…)

[1]https://www.massorti.com/Annulation-de-conversions-en

https://devenirjuif.wordpress.com/questions-conversion-judaisme/annulation-conversion/

à propos de l'auteur
Passionné de judaïsme, d'Israël et de Tao, Pierre Orsey est né en 1971 et habite près d’Avignon.
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