Comment je suis devenu sioniste…
Après son voyage en Israël dont nous avons donné ici la primeur, Pierre Rival explique comment ce premier périple à Sion l’a incité à faire au Sionisme la déclaration d’amour que voici.
Israël, je n’y ai jamais mis les pieds jusqu’à ce que le 7 octobre réveille le sioniste qui sommeillait très profondément en moi. Je m’explique. Fils de la seule survivante d’une famille de Juifs ashkénazes éradiqués au cours de la Shoah, ma mère n’a eu par la suite qu’une seule idée en tête, éviter à ses enfants la catastrophe d’être Juif.
Je n’ai appris qu’incidemment, à l’âge de 14 ans, que j’étais Juif. Encore, c’est mon père, non-juif, qui me l’a appris. De même qu’il m’a fallu atteindre l’âge de 25 ans pour lire dans le Mémorial des Juifs et juives déportées de France que les parents de ma mère avaient tous fini dans la chambre à gaz de Sobibor. Et enfin, parvenir à l’âge canonique de 69 ans pour que, au cours de recherches menées dans les archives de cinq pays – la Pologne, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et, bien sûr la France – je reconstitue le parcours chaotique de ma famille et parvienne même à retrouver certains descendants de cette diaspora.
Parmi eux, un cousin germain, le fils du frère de ma mère. J’ai pris contact avec lui il y a deux ans, je lui ai envoyé les preuves du lien qui nous rendait proche, très proche, nous avons fait connaissance. Mon cousin est monté en Israël au début des années 80. Il s’est installé dans un kibboutz avec son épouse et ses enfants. Et je lui ai promis d’aller un jour lui rendre visite.
Et puis le 7 octobre est arrivé. Mon cousin et sa femme vivaient dans le kibboutz de Be’eri. Par chance, ce jour-là, loin du massacre, ils se trouvaient à Netanya pour célébrer un anniversaire.
Tous leurs voisins ont été massacrés. Leur maison a été saccagée et brûlée. Quand ils sont revenus sur place, quelques semaines plus tard, tout ce qui restait de leur vie, c’est une théière fracassée qui gisait sur le sol et que les terroristes n’avaient pas jugé digne d’emporter. C’est ce jour-là que j’ai décidé d’aller en Israël.
Je suis arrivé à l’aéroport Ben Gourion le 17 mars et, regardant par le hublot, j’ai vu les immeubles de Tel-Aviv, les routes, les champs qui défilaient sous l’aile de l’avion. Et j’ai pensé : Israël… C’est un vrai pays, qu’on dirait ! Les jours qui ont suivi, avec le groupe dont je faisais partie, nous avons accompli ce pèlerinage qui, j’en suis sûr, va devenir canonique dans les années à venir, celui des lieux du martyr du 7 octobre, la base dévastée de Nahal Oz, le site du festival Nova, les kibboutz razziés. J’ai raconté ici même ce voyage : https://frblogs.timesofisrael.com/voyager-en-israel-apres-le-7-octobre/
Pourtant, tout au fond de moi, une autre petite musique se faisait entendre. Partout, chaque fois que nous sortions un tant soit peu du cadre officiel de ce voyage, je scrutais les visages, je regardais les rues, les routes, les paysages avec leur alternance de champs et de vergers, de vignes et de forêts, et l’impression première qui m’avait saisi en atterrissant me revenait : celle d’être dans un véritable pays.
Puis, après cette partie du voyage, je suis allé rejoindre mes cousins. D’abord à Netanya, du côté de la ligne maternelle de ma famille, puis à Modiin du côté paternel. Plus à l’aise pour observer, je me suis demandé ce qui avait pu provoquer une réaction aussi naïve de ma part. Et j’ai essayé de me remettre dans l’état d’esprit qui était le mien avant que je ne débarque à Ben Gourion.
Qu’est-ce qu’Israël alors était pour moi, qu’est-ce qu’Israël est pour ceux qui n’y ont jamais mis les pieds ? Je dirai, d’abord un sujet de conversation. Et pour les plus sensibles à la question géopolitique, un sujet de préoccupation.
Demandez à quiconque en France n’y a jamais été ce qu’il pense d’Israël, vous aurez neuf chances sur dix d’entendre énoncer des considérations politiques. On ne vous parlera jamais des gens qui y vivent.
Pourtant, s’il y a une chose que les Français aiment bien faire, surtout quand ils ont un peu voyagé, c’est caractériser à grands traits les peuples qu’ils rencontrent : les Italiens sont un peu ceci, les Allemands un peu cela, quant aux Anglais, n’en parlons pas. Ou si, parlons de leur cuisine comme on parle des gratte-ciels de New-York ou des autoroutes de Los Angeles, des plages de Pattaya et de la gentillesse du petit peuple Thaïlandais.
Les Israéliens – ou faut-il dire les Juifs ? – n’ont pas droit à ce genre de généralités et cela pour une bonne raison, bien implantée dans l’esprit de ceux qui vous livrent à brûle-pourpoint, quand on leur dit qu’on revient d’Israël, leur recette pour résoudre en un tour de main le conflit israélo-palestinien : Israël, à leurs yeux, n’est pas vraiment une nation. Les Israéliens ne sont pas vraiment les habitants de ce pays.
Tout ce qui y a été construit depuis plus de cent ans par des Juifs industrieux est un jour voué à être démoli, faute pensent-ils d’un authentique enracinement et parce que sans doute, croient-ils, les bâtiments, les routes, les voies de chemin de fer sont bâties en carton ou en briques de Lego et que ceux qui y mènent leur vie ne sont pas vraiment des vivants, seulement des fantômes sortis des pages d’un livre, la Bible par exemple. En somme, faute d’une authentique légitimité, les Sionistes, les habitants de Sion puisqu’on peut tout aussi bien donner ce nom aux Israéliens, sont voués à disparaître comme l’écume d’une vague qui tôt ou tard refluera, pareils aux Croisés vous explique-t-on doctement, ou encore aux Britanniques ou même aux Ottomans.
Attention, je ne dis pas que c’est ce que souhaitent ces gens pour qui Israël n’est qu’un drapeau qu’on agite et pas un pays qui s’est construit, le Sionisme une idée dont on peut débattre sans se préoccuper de connaître le fond des choses.
Or, il y a belle lurette que le Sionisme a cessé d’être une idéologie, sauf dans l’esprit de ceux qui le vitupère à Columbia University ou à Sciences-po. Il est entré dans le concret le jour où, en dépit de l’hostilité atavique des fellahs s’échinant à la houe dans les latifundia, quand sur les mêmes terres achetées à leurs propriétaires absentéistes des agriculteurs importaient de nouvelles manières de faire plus productives et plus fructueuses, en dépit du refus des Britanniques de donner suite à leur promesse de garantir aux Juifs un foyer national en Palestine, en somme en dépit de ceux qui affirmaient qu’il est impossible de construire sur du sable sans deviner que sur ces dunes instables aux marais salants infestés de choléra bientôt s’élèverait une cité digne des plus grandes mégapoles, le Yichouv, la collectivité juive de Palestine, a fait renaître en Eretz Israël un très ancien surgeon – les amateurs de théologie pourront toujours le dénommer l’arbre d’Éden mais celui-là n’est pas inaccessible à l’homme comme il l’est dans la Genèse – : un arbre qui a grandi et pris tellement racine que tous au Moyen-Orient, savent qu’ils se doivent de faire avec, avec son dynamisme, avec sa puissance, avec son rayonnement.
Je suis revenu Sioniste d’Israël parce que j’ai vu, de mes yeux vu, de quoi est fait le Sionisme. Non pas une abstraction, le rêve chimérique d’un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur pour citer les mots rageurs et un tant soit peu injustes du général de Gaulle, car plus insécure qu’un Juif je ne connais pas, mais la réalité d’une société, d’un État et d’une démocratie qui, quels que soient leurs défauts et leurs imperfections, sont ancrés dans un présent bien tangible et se projettent avec confiance dans l’avenir. Si Israël était seulement ce fait irréfutable, dayenou, « cela nous aurait suffit » comme on chante à la table du Seder à la fin d’une prière bien connue. Seulement Israël, et c’est ce qui rend ce pays si aimable, c’est aussi le témoignage qu’un jour vient où, si l’espoir longtemps dissimulé trouve un ferment, il commence à se concrétiser, à prendre forme, à devenir. Le Sionisme est ce ferment.

