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Comment Ankara redessine l’islam au cœur de la Russie

Des véhicules et équipements militaires, ainsi que des pièces des systèmes de défense aérienne S-400, sont déchargés d’un avion de transport russe à l’aéroport militaire de Murted à Ankara, en Turquie, le 12 juillet 2019. (Crédit : Ministère turc de la Défense/AP)
Des véhicules et équipements militaires, ainsi que des pièces des systèmes de défense aérienne S-400, sont déchargés d’un avion de transport russe à l’aéroport militaire de Murted à Ankara, en Turquie, le 12 juillet 2019. (Crédit : Ministère turc de la Défense/AP)

Moscou contrôle le territoire, Ankara façonne l’islam. De Kazan au Caucase du Nord, la Turquie redessine les loyautés sans contester les frontières, en contournant l’État par l’identité. Cette recomposition silencieuse ne s’arrête pas à la Russie : elle prolonge des dynamiques déjà visibles au sein des communautés musulmanes européennes. Ce qui se joue aujourd’hui au cœur de la Russie préfigure un défi stratégique direct pour l’Europe.

Lorsque Ersin Tatar, dirigeant de l’entité turque non reconnue du nord de Chypre, est apparu sur la photo de famille du sommet des États turciques à l’automne dernier et a apposé sa signature au bas de la déclaration de Gabala, Moscou a pris note. Ce que le Kremlin n’a pas immédiatement perçu, c’est que cette scène servait à une entreprise plus vaste : la recomposition silencieuse de l’identité au sein même de la Fédération de Russie.

Dans les cercles stratégiques turcs, on évoque depuis plusieurs années un arc turcique continu reliant l’Anatolie à la Sibérie. Dès 2022, certains récits idéologiques incluaient explicitement dix régions russes – dont le Tatarstan, le Bachkortostan et la Tchouvachie – présentées comme des « républiques turciques » intégrées à un projet de « Turkestan contigu ». Dans cette lecture, la Russie n’est pas un simple voisin, mais un État reposant sur une population turcique qu’Ankara traite comme parenté historique et levier stratégique. La méthode turque ne consiste pas à redessiner des frontières, mais à remodeler l’identité.

La déclaration de Choucha signée en 2021 avec l’Azerbaïdjan a institutionnalisé la formule « une nation, deux États ». Elle fournit un modèle désormais appliqué en Russie : non pas créer un nouveau « Chypre du Nord », mais favoriser l’émergence d’« Azerbaïdjans sans souveraineté », des entités juridiquement intégrées à la fédération russe tout en dérivant culturellement et symboliquement vers Ankara.

Kazan occupe une place centrale dans cette architecture. Capitale intellectuelle et religieuse de l’islam russe, la ville accueille le forum « Russie-Monde islamique »[1], principale plateforme fédérale reliant Moscou aux États membres de l’Organisation de la coopération islamique. Les sommets de Kazan et de KazanForum attirent des délégations de l’OIC, du Golfe et de Turquie venues signer des accords commerciaux, religieux et éducatifs. Le président du Tatarstan, Roustam Minnikhanov, préside le groupe « Russie-Monde islamique » et rencontre régulièrement le président Erdogan. L’université fédérale de Kazan accueille des étudiants venus de Turquie et multiplie les accords avec des institutions turques, faisant de la ville un espace de jonction où la souveraineté russe rencontre une identité turcique réactivée.

Dans le Caucase du Nord, la trajectoire d’Ankara passe par le commerce, la mobilité et la religion. La Turquie est devenue un partenaire économique visible du Daghestan, région souvent qualifiée de « fragile », tandis que des vols directs relient Makhatchkala à Istanbul. En Tchétchénie, Ramzan Kadyrov exploite sa relation personnelle avec Erdogan pour jouer un rôle d’intermédiaire. En 2022, il a évoqué une rencontre avec le ministre turc des Affaires étrangères et le chef du MIT, Hakan Fidan, en marge d’un sommet Poutine-Erdogan à Sotchi. Ces contacts contribuent à normaliser la présence turque auprès des élites musulmanes régionales.

Le vecteur religieux constitue le cœur discret de cette stratégie. La Présidence des affaires religieuses turques, le Diyanet[2], est devenue sous Erdogan un instrument géopolitique à part entière, avec un budget supérieur à trois milliards de dollars. Mosquées, imams et programmes éducatifs servent depuis longtemps les intérêts turcs au sein des communautés musulmanes européennes, suscitant enquêtes et soupçons ; cette même institution est active en Russie. Les autorités musulmanes russes cultivent leurs liens avec Ankara : des responsables de l’Administration spirituelle des musulmans de Russie évoquent leur coopération avec le Diyanet et s’inspirent du modèle religieux turc pour la formation des clercs et l’émission de fatwas. Dans les publications anglophones du Diyanet, l’islam est présenté comme un héritage turcique continu, interrompu par la domination russe et « réouvert » grâce au soutien d’Ankara. Moscou agit comme centre administratif ; Ankara devient le centre émotionnel.

L’Organisation des États turciques, conçue comme une enceinte de coopération, fonctionne aussi comme un espace de fabrication de légitimité. En novembre 2022, l’entité chypriote du Nord y a été admise comme membre observateur aux côtés de la Hongrie et du Turkménistan, [3] établissant un précédent. Des délégations issues des régions turciques de Russie gravitent autour de cette sphère ; voir Ersin Tatar traité comme un chef d’État illustre ce qu’Ankara peut offrir à un projet turcique non reconnu. L’Azerbaïdjan fournit le modèle abouti : la déclaration de Choucha a formalisé une intégration militaire, économique et médiatique profonde, présentée comme reproductible. Pour les élites turciques de Russie, l’indépendance n’est pas nécessaire ; l’essentiel réside dans la continuité des flux économiques, religieux et culturels.

Le Qatar ajoute une couche parallèle. Sans que l’ampleur exacte de son action en Russie soit publiquement documentée, des délégations qataries, des investisseurs du Golfe et des réseaux caritatifs apparaissent régulièrement à Kazan et dans le Caucase du Nord. À l’échelle européenne, Qatar Charity finance des infrastructures religieuses, illustrant une stratégie d’investissement dans la piété complémentaire. Faute de preuves d’un financement religieux massif direct, une division du travail se dessine : Ankara façonne l’identité turcique, Doha investit la piété.

La Russie, affaiblie par les sanctions, une économie de guerre prolongée et les exigences du front ukrainien, reste focalisée sur les menaces visibles. L’attentat du Crocus City Hall a mis en lumière les failles du contre-terrorisme intérieur et renforcé la centralisation sécuritaire, tandis que l’expansion lente de l’influence culturelle et religieuse étrangère échappe aux radars. La doctrine sécuritaire russe est calibrée contre l’insurrection, non contre l’identité : imams formés par le Diyanet, instituts culturels turcs ou programmes d’échanges ne sont pas perçus comme des menaces.

Le MIT turc opère à l’étranger. En Europe, des enquêtes ont établi des liens entre le Diyanet, les réseaux diasporiques et des activités de renseignement ; en Russie, Ankara n’a pas besoin de réseaux clandestins. Lorsque des populations deviennent une profondeur stratégique, le renseignement change de nature : il cartographie recteurs, muftis, entrepreneurs et élus orientés vers la Turquie, observant qui voyage à Ankara et adopte les normes du Diyanet.

L’Occident a identifié ces mécanismes en Europe ; les mêmes structures opèrent désormais à l’intérieur de la Russie, tandis que Moscou et Ankara demeurent liées par une interdépendance rarement assumée : la Turquie a acquis des S-400 russes au cœur de l’OTAN, la Russie construit et alimente la centrale nucléaire d’Akkuyu, et cette même Turquie fournit des drones ayant frappé la Russie aux premiers jours de la guerre. C’est une rivalité feutrée où les deux empires échangent défense aérienne, nucléaire civil et énergie tout en se disputant l’influence de la mer Noire au Caucase.

Dans ce silence stratégique, la Turquie avance. Elle construit ce que ni les services occidentaux ni russes ne nomment encore : un corridor identitaire reliant les communautés musulmanes de l’Union européenne à la Russie, à travers les mosquées européennes, Kazan, le Diyanet et les réseaux Yunus Emre du Tatarstan au Daghestan. Tandis que Moscou combattait en Ukraine, Ankara cousait la Volga, l’Anatolie et le Caucase en une zone cognitive échappant à la fois au contrôle russe et à la compréhension bruxelloise.

La Russie et l’Occident redoutent le même résultat : l’émergence d’un arc sunnite, turcique et mobilisable s’étendant de la Volga à l’Union européenne, aligné sur Ankara. Le tabou n’est pas l’ambition turque, mais le fait que la Russie l’a facilitée par les S-400 et Akkuyu, et que l’Occident l’a renforcée en célébrant les Bayraktar et les accords céréaliers tout en détournant le regard de la question identitaire.

Moscou détient les passeports. Ankara détient l’allégeance.

[1] Organisation de la coopération islamique (OCI), Projets de résolutions – Affaires culturelles (mention du Forum de Kazan « Russie–Monde islamique »), document de conférence, 27 mai 2025.

[2] Parlement européen, Rapport sur le rapport 2022 de la Commission sur la Turquie (référence à « la direction des affaires religieuses (Diyanet) » et à son influence), A9-0247/2023, 25 juillet 2023.

[3] Ministère des Affaires étrangères de la République de Türkiye, Déclaration concernant le statut d’observateur de la RTCN au sein de l’Organisation des États turciques, communiqué de presse no 340, 12 novembre 2022.

Version française intégrale et adaptée par l’auteur de l’article en anglais Moscow Holds the Passports, Ankara Holds the Allegiance, publié le 13 décembre 2025 par EurAsian Times, Inde.

à propos de l'auteur
Shay Gal est le fondateur de Line of State, un cabinet stratégique international consacré aux affaires stratégiques, aux relations gouvernementales et à la puissance publique. Ancien vice-président chargé des relations extérieures d’Israel Aerospace Industries (IAI), il a auparavant exercé des fonctions au sein du système politique israélien, notamment à la Knesset et au gouvernement. Son travail auprès de gouvernements, d’appareils de sécurité, d’institutions, d’entreprises et de décideurs porte sur des dossiers stratégiques où politique, puissance, accès, communication, renseignement et légitimité publique se rejoignent.
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