Comment Amos Klausner est devenu Amos Oz : Une histoire de désamour et de ténèbres

לג’ודית, באהבה
(A Judith, avec amour)

Une histoire d’amour et de ténèbres occupe une place à part dans l’oeuvre d’Amos Oz. Tout d’abord parce qu’il ne s’agit pas d’un roman, mais d’un récit autobiographique. “Récit bouleversant où la vie d’un peuple et la vérité d’un homme se confondent”, selon son éditeur français, ce livre est un des plus profonds et des plus authentiques dans la production littéraire d’Amos Oz. C’est sans doute le seul où il porte un regard entièrement sincère sur lui-même, sur ses origines familiales et sur son parcours individuel. Le public israélien ne s’y est pas trompé, ce livre étant devenu le plus grand succès de librairie d’Oz. Pourquoi, et que peut-il nous apprendre sur la figure de l’écrivain qui vient de s’éteindre à l’âge de 79 ans, mais aussi sur Israël et son histoire politique et intellectuelle ?

Les récits d’enfance ont cela de particulier qu’ils touchent chaque lecteur et font vibrer en lui une corde intime, en abordant un sujet à la fois unique et universel. A cet égard, Une histoire d’amour et de ténèbres ne fait pas exception à la règle. Parmi les plus belles pages du livre figurent celles où il évoque ses premiers souvenirs et parvient à faire revivre, à plus d’un demi-siècle de distance, le monde merveilleux de l’enfance, dans lequel se mêlent rêve et réalité, imagination et observation, lectures et conversations des adultes, envers lesquels le jeune Amos est partagé entre l’admiration et la colère.

Je n’avais ni frères et soeurs, on ne pouvait guère m’offrir de jeux ni de jouets, et la télévision et l’ordinateur n’avaient pas encore été inventés. Durant ma petite enfance passée à Kerem Avraham, à Jérusalem, je vivais en réalité à l’orée de la forêt, près des cabanes, des cheminées, des prairies et de la neige des histoires de ma mère et des livres illustrés qui s’entassaient sur ma table de chevet ; j’étais en Orient et mon coeur battait au fin fond de l’Occident” (1). La famille dans laquelle grandit le jeune Amos n’est pas banale : elle appartient en effet au “gratin” de l’aristocratie sioniste révisionniste. Son oncle, Yossef Klausner, est un historien réputé, spécialiste de l’histoire du Second Temple et auteur d’un Jésus qui fit scandale à son époque, rédacteur de l’Encyclopedia Hebraica et candidat à la présidence de l’Etat d’Israël en 1948.

La famille Klausner est divisée entre les partisans de Jabotinsky, l’enfant prodige du sionisme russe, et ceux de Menahem Begin, originaire d’une bourgade de Pologne, qui paraît “trop plébéien, provincial, dépourvu de poésie et de grandeur d’âme” aux yeux des admirateurs de Jabotinsky.

Baignant dans ce milieu intellectuel et politique de l’intelligentsia sioniste de droite, Amos Oz grandit dans la Jérusalem des années 1950, très différente de la ville moderne actuelle. Il décrit bien l’atmosphère de l’époque, les conflits idéologiques et les difficultés de la vie quotidienne dans l’Israël d’alors. Les visites hebdomadaires chez le professeur Klausner, habitant dans le quartier excentré de Talpiot (en face de la maison de l’écrivain Agnon) sont l’occasion pour le jeune Amos d’exercer son sens aigu de l’observation, portant sur le monde des adultes un regard incisif.

Jeune enfant, il est plein d’admiration pour l’oncle Yosef, qui le fait entrer dans un monde fascinant, côtoyant les plus grands écrivains et intellectuels de l’époque (Agnon, Tchernikovsky, Abba Ahimeir, U.Z. Greenberg) et évoquant sa rencontre avec Theodor Herzl lors du premier Congrès sioniste (“C’était un bel homme, un ange de Dieu ! Son visage rayonnait de l’intérieur ! On aurait dit un roi assyrien avec sa barbe noire et ses traits empreints d’une spiritualité visionnaire…« ) Le professeur Klausner nourrit de grandes ambitions pour le jeune Amos, tout comme son père et les autres intellectuels de leur génération.

Avec sincérité, Amos Oz décrit l’enfant qu’il a été, fervent nationaliste, admirateur de Jabotinsky dont il pastiche le style, et surtout d’Avraham Stern, le poète-soldat fondateur du Lehi, dont il récite, seul dans son lit, l’hymne des Guerriers anonymes. Il assiste aux rencontres entre les écrivains et idéologues de la droite sioniste et rapporte avec fidélité les propos désabusés de l’écrivain Uri Zvi Greenberg, déplorant le manque de vision des sionistes socialistes. “Ils ne veulent tout simplement pas du Mont du Temple ! Ils ne veulent pas d’Anatot et de Siloé ! Ils auraient pu les libérer, mais ils ne l’ont pas fait! Ils disposaient de la fiole d’huile, ils pouvaient purifier le Temple… Le miracle était à portée de leur main, mais ils n’en ont pas voulu. Donnez-leur une commune, pas un royaume !” (2)

Comment le jeune Amos Klausner est-il devenu Amos Oz, l’écrivain du kibboutz et le porte-parole de la gauche pacifiste ? A quel moment a-t-il tourné casaque, comme il le dit lui-même ? Est-ce véritablement, comme il le relate avec un humour caustique à la Philip Roth, en écoutant un discours de Menahem Begin, “parlant un “hébreu archaïque” dans lequel le mot signifiant “arme” ou “armement” ne signifiait pour nous que le membre viril ?” (3) L’anecdote est plaisante, mais elle ne parvient pas à expliquer le retournement politique et intellectuel du jeune adolescent, élevé dans l’ethos du Betar et du Herout. Il reconnaît pourtant avec lucidité avoir fui depuis ce jour “la résurrection et la rédemption”.

La suite de l’histoire d’Oz est connue. Son départ au kibboutz, sa transformation en écrivain couronné de succès et – aussi et surtout – en porte-parole d’un mouvement politique (La Paix Maintenant) qui est le pendant moderne de l’Alliance pour la paix que ses parents abhorraient. Derrière l’histoire familiale, dont Oz fournit les clés d’interprétation au lecteur (trop tôt sevré de l’amour maternel, il “tue” son père en renonçant à son nom et à ses idéaux), c’est l’histoire nationale qui affleure. La tragédie familiale d’une mère trop tôt disparue a peut-être contribué à faire du jeune Amos le grand écrivain qu’il est devenu.

Mais au-delà de l’histoire d’amour et de ténèbres qui est celle du jeune Amos, dont la mère se suicide alors qu’il n’a que douze dans, ce livre est aussi l’esquisse d’une autobiographie politique. En rejetant le monde intellectuel de la famille Klausner, il ne s’éloigne pas seulement de son père (dont il a rejeté jusqu’au nom de famille). Il fait surtout cause commune avec ses professeurs de l’université hébraïque, Hugo Schmuel Bergman, fondateur avec Martin Buber de “l’Alliance pour la paix”, qui prônait “une fraternité sentimentale entre Juifs et Arabes et le renoncement au rêve d’un Etat hébreu afin que les Arabes nous permettent de vivre ici, à leur botte…” (4), rêve utopique que ses parents considéraient comme totalement coupé du réel et défaitiste.

Ben Gourion : “la noirceur du diable” ?

Une clé d’interprétation de l’engagement politique d’Amos Oz nous est donnée par sa rencontre avec David Ben Gourion, qui l’invite et le reçoit dans son bureau de Premier ministre, alors qu’il n’est encore qu’un jeune écrivain débutant. A quarante ans de distance, Oz dresse un portrait du Vieux lion marqué par l’ambivalence de son regard sur l’entreprise sioniste tout entière. Faisant sien le jugement du professeur de l’université hébraïque Isaiah Berlin, il écrit que “Ben Gourion, malgré Platon et Spinoza, n’était pas un intellectuel. Loin de là”. Plus tard, il écrira avoir “vu chez Ben Gourion la noirceur de la flamme du diable… Il incarnait toute la mystique juive, la kabbale, Shabtaï Zvi et les suicides sanctifiant le nom de Dieu” (5).

Le pacifisme politique d’un Amos Oz n’est pas seulement l’expression d’une aspiration à une paix utopique, mais aussi celle de l’attitude des membres d’une génération qui, croyant sacrifier les idoles de leurs parents, ont été emportés trop loin dans leur rejet, renvoyant pêle-mêle Ben Gourion et Jabotinsky, le Second Temple et la rédemption nationale, la kibboutz et les implantations, l’héroïsme des soldats et la juste cause du retour du peuple juif sur sa terre. Histoire d’amour trahi, de désamour et de ténèbres.

(1) Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, traduction de Sylvie Cohen, Gallimard 2004.

(2) Op. cit. p.439.

(3) Op. cit. p.445.

(4) Op. cit. p. 21.

(5) Cité dans Yoram Hazony, L’Etat juif, sionisme, post-sionisme et destins d’Israël, traduction de Claire Darmon, éditions de l’éclat 2004.

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NB : Mon dernier livre, Israël, le rêve inachevé, vient de paraître aux éditions de Paris/Max Chaleil.

“Un travail intéressant. Une réflexion nécessaire et utile”.

Jean-Pierre Allali, Crif.org

“L’auteur, amoureux d’Israël et vivant à Jérusalem, nous permet de mieux connaître la société israélienne dans toute sa diversité et de comprendre un peu plus ce qu’elle traverse et vit, afin que son rêve inachevé continue envers et contre tout”.

Alain Sebban

“Ce livre est un « must-read » pour tous ceux qui s’intéressent aux géants de l’Histoire juive contemporaine, à leur biographie, leurs sacrifices, leurs œuvres, leurs dilemmes, leurs accomplissements”.

Thérèse Zrehen-Dvir

à propos de l'auteur
Pierre est né à Princeton et a grandi à Paris avant de faire son alyah en 1993. Il a travaillé comme avocat et traducteur. Il a notamment traduit en français l'autobiographie de Vladimir Jabotinsky. Pierre vit depuis plus de 20 ans à Jérusalem et a collaboré avec des publications francophones, parmi lesquels le Jerusalem Post et Israel Magazine. Il est passionné par le sionisme et son histoire.
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