Combien de fois…?

Palmier millénaire, photo : Alexander W.F.
Palmier millénaire, photo : Alexander W.F.

Pandémie, épidémie, virus, Covid-19 ou variants locaux, il y a un problème majeur ce printemps : celui de la tiédeur sinon de l’amoindrissement de la foi. Encore que !

La foi monothéiste, en tout cas juive et chrétienne, est fondée sur le pharisianisme. Elle repose sur la conviction affirmée que l’être humain est appelé à la résurrection. C’est particulièrement prégnant dans le lien qui unit – en grande partie de manière inconsciente – l’Orient byzantin à la prière quotidienne du judaisme. Il faut le redire car pareille évidence a vite fait de s’estomper pour des raisons psycho-religieuses, historiques sémantiques.

Comme en regard, de manière tout aussi souterraine, impalpable, mais traversant les siècles de manière imperturbable, il y a la négation de la résurrection. Comme si la Révélation – dite du vieux ou premier Testament et la Bonne Nouvelle du Messie en Jésus de Nazareth ne pouvait s’affranchir d’une profession de foi plane, horizontale sans vie ou survie par-delà la matérialité et l’expérience de cette ère historique auquel nous appartenons.

Peut-on donc s’interroger sur les temps et les délais de l’histoire ? Chacun avance en pensant ou en espérant disposer de sa vie. Il est bien plus ardu de trouver le sens des minutes et la cohérence des siècles.

« Tu es poussière et tu retourneras à la poussière = כי עפר אתה ואל עפר תשוב » (Genèse 3,19) est l’une des formules les plus fréquentes proposées au célébrant romain latin pour imposer les cendres sur le front des fidèles. Retourner à la « poussière » consiste à revenir à la partie masculine (efer/עפר) du sol dont la part féminine est la adamah/אדמה). L’hébreu semble jouer sur le mot efer avec un alef = אפר, celui qui n’est pas l’élément terrestre qui unit à la terre forme une « poterie » (Bereishit R. 14), mais les « cendres », plus précisément le corps calciné après une mort non naturelle ou brutale (Oholot II,2). Dans quelle catégorie faudrait-il placer ceux qui meurent brutalement du coronavirus ?

L’hébreu sous-tend un renouvellement. Le croyant pense souvent à une fatalité qui, d’un néant, mènerait à un autre néant. Notre civilisation repose sur cette appréhension qui joue au futurisme mais conçoit mal le renouveau. On peut à la rigueur migrer d’un corps en un autre ou d’une âme vers des esprits ou des cervelles, depuis le coq qui devient chien, tigre, boeuf ou fourmi et peut-être engeance humaine. Le précurseur Jean-Baptiste a parlé d’une « engeance de vipères ». L’actualité nous instruirait qu’il n’est pas agréable d’être une génération virale et morbide. La réincarnation est pratique; elle pianote joliment sur la survie de nirvânâ ou le gilgoul para-hassidique.

Le Grand Jeûne oriental commencera ce14 mars 2021 par l’office particulier du Dimanche du Pardon, en slavon « Прощеное Воскресенье = Proschionoe Voskresenie ». Cela peut tant se comprendre comme le Dimanche (« jour de la résurrection » en russe) du pardon ou encore le jour premier de la séparation ou encore de l’ac-quittement envers autrui.

Entre les cendres, le retour à la poussière et ce pardon oralement exprimé ou cet acquittement de ce qui charpente notre conscience, l’intellect humain tendrait vers l’intime conviction que le néant a un sens. Ou encore que, dans un tourbillon qui semble souvent inintelligible, nous sommes soumis, en dépit de nous-mêmes, au sens ou contre-sens du non-sens. C’est ce que l’individu affirme dans son égo-centrisme.

Il y a un appel inéluctable du vide sophistiqué ou de l’abandon pérenne à la tombe. L’Occident est fasciné par cette descente au non-être. Parlez-y d’espoir ou de recherche de la foi: la mort semblera toujours – et de manière irrémédiable – le but ultime de vies perçues comme des feux de paille. Aujourd’hui, il est plus tendance de redécouvrir l’importance de la mémoire de la mort. Il est parfois surprenant pour d’aucuns, dans la tradition byzantine, que l’on voit le mort allongé dans son cercueil et que, pendant tout l’office des funérailles, on chante la joie de la résurrection, bougies de cire orange allumées, souvent devant un corps livide, en phase de rigidification post mortem.

L’Orient byzantin commence le Grand Carême en chantant la résurrection de Jésus de Nazareth. Suit alors l’office du pardon: les célébrants sortent de l’autel, et tout le monde demande pardon pour les fautes volontaires et involontaires, « commises en pensée, par action, de manière visible et non-visible ou par (dérèglement des) sentiments« .

L’office est long, langoureux, empreint d’une intériorité intense en slavon, contraignant sur le plan physique : on se prosterne et s’agenouille devant chaque personne, quel que soit le rang. Cela peut durer des heures. A Jérusalem, c’est vingt minutes chrono… On se souhaite une bonne Quarantaine (les jours de jeûne). Non, il n’est pas question de s’isoler en confinement, mais cela peut prendre des allures de lockdown ethnico-identitaire para-théologique. Dans l’assistance, on remarquera ceux qui éviteront à tout prix de se croiser pour ne se pardonner quoi que ce soit. A cet égard, cette année pandémique rend tout si virtuel qu’on peut bien se pardonner en Zoom, surtout à soi-même.

L’Orient est parfois tellement émotif qu’il sait à quel point les égarements passionnels doivent être explorés avec soin pour réussir une démarche d’équilibre dans la foi. La formule est assez proche du rite latin. Les prières s’enracinent dans la grande litanie juive que l’on trouve dans l’office de Yom Kippour ou les prières « Maavor Yaboq/ מעבור יבוק = le grand passage des agonisants ». L’approche consiste à aller au-delà de la chair présente vers une résurrection du corps et de l’âme. Le pardon est à cette hauteur. Tout feuilleton banal ergote au gré des minutes sur des « sorry/apologize-pardon, excuses, Verzeihen, prostite ou signomi » ou encore le silence.

Non, le pardon introduit le Carême byzantin parce que le temps de conversion personnelle marque une année nouvelle dont la fête de la Pâque – Résurrection (passage et transgression, marche au-delà de soi et des lieux) reste le prologue printanier d’une moisson qui s’étend sur quarante-neuf jour plus un, au temps des Semaines et des Dons divins. Entre la Loi vivante – orale et la Loi écrite et l’Esprit vivifiant.

L’Eglise orientale a gardé le vieil usage des premières communautés. Elles ont vu un point d’achèvement initial dans la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth. Ce mouvement est identique à celui de l’Epître aux Romains qui, lue avec attention, est une véritable liturgie de Jour du Grand-Pardon ; elle est inversée en ce que les Nations deviennent premières et les Juifs derniers: c’est ce mouvement giratoire et répétitif, uniquement tourné vers l’avenir qui débouchera sur le verset « Les premiers seront derniers et les derniers seront premiers » (Marc 10,31; Isaïe 44,6).

Il est difficile de comprendre qu’il n’y a pas de favoritisme dans la foi, et encore moins dans le pardon.

L’Église reste dans le temps de la Pentecôte, redécouverte, en Occident, par le Concile Vatican II et, d’une certaine façon, dans les communautés charismatiques. On y décèlera aujourd’hui, en particulier dans les nouvelles communautés vieillissantes du catholicisme romain, une tendance déviante imprégnée de gnosticisme. Une particularité de la pensée occidentale déjà abordée, en-dehors du christianisme dans les Cahiers noirs de Martin Heidegger ou les analyses de l’après-Shoah décrites par le philosophe Hans Jonas, apôtre de l’écologie et de la responsabilisation.

La venue du Messie à la fin des temps s’inscrit alors dans une cohérence de Fête des Tentes (Sukkot). Nous sommes pour l’instant dans cet âge du pardon. Il n’est pas évident. Même après des paroles d’excuse, de regrets, de pénitence ou même de conversion réelle, le pardon demeure le signe de la densité divine et humaine la plus impalpable dans l’instant comme par-delà le temps et l’espace. Il en va des retournements radicaux des sentiments négatifs et haineux, de l’altérité à la méchanceté, de la violence au meurtre, du mépris au respect authentique. Oui, et l’âme qui, alors, se prend à aimer. Nous restons souvent dans une conviction que se veut trop confessionnelle. Il y va de l’action vraie, sensible.

« Vous n’aurez pas d’autre signe que celui de Jonas » (Matthieu 12 , 39). Les Eglises sémitiques d’Orient – assyrienne, syriaques, maronite d’expression araméenne – ont gardé le jeûne de Ninive, trois jours en souvenir de Jonas qui, sorti du ventre du Grand Poisson, parcourut la ville – aujourd’hui Mossoul – qui prit les cendres et se convertit au Tout-Puissant. Il a fallu deux mille ans et quarante ans de guerre effroyable ces derniers temps pour que l’Evêque de Rome se rende au berceau de notre père Abraham. Est-ce un pardon prophétique ? Francis, lui, s’est senti requinqué.

D’accord, il n’est absolument pas évident, en ce moment, de vivre le pardon à cause du chômage, de la précarité, des intempéries mondiales météorologiques et financières. Les pandémies soulignent les distances et permettent à certain de s’humaniser jusqu’à montrer à quel point le Créateur s’est approché de la nature, de l’existence solidaire, chaude, compassionnelle.

La nature terrestre, végétale, climatique, écologique et économique passe par les tourments ravageurs d’éléments que l’être humain ne contrôle pas. Le désarroi et la mort, les assassinats et les abandons interrogent sur les valeurs de temps qui nous paraissent inéluctablement cycliques ou immuables en raison de notre cécité à faire face à la réalité des dynamiques. D’autres se conduisent de manière héroïque pour sauver autrui, des êtres prêts à tout, de tant de manières qu’ils seront sûrement happés, reçus par la bonté divine au dernier jour. Le théologien orthodoxe Jean-Claude Larchet a raison d’insister sur ce point.

Voilà précisément ce qui est tuant ! On peut pardonner des vétilles, et encore… Mais pardonner à des amis ou à des ennemis relève, en premier lieu, de l’inconscience systématisée. Ce n’est pas une obligation. C’est un besoin impérieux pour ceux qui s’attachent à montrer, au-delà de ce qui est visible, qu’il existe une unité hors-normes dans la nature humaine.

J’y reviendrai toujours : le mot anglais « Atonement = pardon » est extraordinaire puisqu’il exprime ce mouvement vers l’unité: « at-ONE-ment = faire un par le pardon ». C’est sans mesure par rapport à la corruption d’un pays après un tremblement de terre où l’eau est volée, où les enfants sont vendus sinon cédés par inconscience de toutes les parties. Si nous restons dans le domaine de la connaissance ou de la puissance, nous risquons sans doute de nous enferrer dans une obsession morbide sur la Shoah et tous les génocides ou meurtres contemporains. Caïn n’est pas mort, mais il est agréable de crorie qu’Abel aurait survécu… Et puis, il paraît plus facile de prêcher la mort de Dieu.

Victor Frankl (1905-1997) fut à cet égard un extraordinaire thérapeute. Juif viennois, psychiatre, psychanalyste et chirurgien du cerveau. Il se consacra à sauver des femmes suicidaires, orientant son action sur le sens de la vie. Déporté à Theresienstadt, il y poursuivit ses actions thérapeutiques (!) qui lui permis de soulager les déportés. Il est prémonitoire pour notre temps qu’il fut aidé dans cette tâche par deux co-détenus: le grand-rabbin Leo Baeck et la première femme-rabbin berlinoise, Regina Jonas (1902-1944).

Dans cet univers ubuesque, Victor Frankl et la rebbetzin libérale atypique réussirent la prouesse de sauver des êtres et de donner des conférences sur la valeur de la vie ! Victor Frankl développa la « logothérapie » : le traitement par la raison (raisonnable, logos), par la parole ». La parole sauve en donnant du sens à ce qui est perçu comme abscons, irréel, irrationnel, donc inhumain. Il a décrit comment, dans les camps, l’individu reste humain en ce qu’il garde toujours le choix singulier et unique de dire oui ou non à sa destinée. Il rejoignait les paroles du Maître de Nazareth (Matthieu 5,37).

Dans le moment le plus désespéré, un être de chair peut être sauvé « durch/ in Liebe – par et dans l’amour ». Les Nazis refusaient aux juifs le droit de se suicider pour pouvoir les assassiner en camps. V. Frankl redonna sens, pertinence et responsabilité à ceux qui auraient apparemment voulu mourir.

Telle est la profondeur du pardon qui creuse encore bien plus loin. Le pardon est la conscience de ce que nous ne savons percevoir. Nous « agissons par méchanceté impie, nous corrompant nous-mêmes et les autres ; odieux, nous sommes dans l’erreur et faisons trébucher les autres vers l’erreur/égarement » dit la confession juive tri-quotidienne. Le pardon s’inscrit dans cette touche imperceptible: « (Dieu,) pardonne, efface, rachète… car tout le peuple (de la nation humaine) a été dans l’irraison ».

J’ai eu encore le temps de rencontre le Dr. Viktor Frankl et de devenir logothérapeute. Un attrait plus clair que celui d’une psychanalyse freudienne un peu « éculée ». J’appartiens à une génération qui a naturellement pu suivre quelque temps les cours et colloques de Lacan, Deleuze, Derrida et Foucault dans une francéité germanopratine en ébullition culturelle et révoltée. On comprend qu’il y ait eu un schisme initial, à Vienne en Autriche impériale aux allures de Société des Nations d’Europe centrale, entre les Juifs originels du mouvement analytique et les Gentils d’une psychanalyse ouverte à tous. Une dimension au fond paulinienne. La logothérapie a été mise en pratique dans des camps d’extermination nazis.

Lorsque nous nous rencontrions, l’archevêque maronite de Jérusalem, psychologue clinicien de formation et moi, nous étions d’emblée confrontés à des situations d' »enfermement ». Et nous recherchions, avant tout, comment atteindre et partager les voies les plus diverses de la libération, de l’ouverture, de la guérison, des rencontres, des dialogues verbalisés ou écrits.

Le Pardon maintenu dans l’Eglise orientale byzantine implique un moment d’éclaircissement intérieur. C’est rare, précieux. La réalite dépasse le sens du mot « Pardon ». Il est question de la vie de l’Eglise sur la terre où elle est née.

Que sert à des Eglises, sorties par des suites de miracles sur la durée, de se glorifier de millions de néo-martyrs si elles en arrivent à engendrer des formes abjectes de mépris, de haine, de non-respects des droits humains qui contredisent par essence les articles de la foi qu’elles cantillent au long des cycles liturgiques annuels ? Et que leurs hiérarchies, clergés sont jaugés à l’aune de critères ségrégatifs de complaisance, de favoritisme ou de rejet ? La foi consiste à voir comme au-delà d’un miroir d’opacité. Ce fut le cas de Mère Marie (Skobtsova) de Paris qui, avec ses compagnons sauvèrent des réfugiés russes, généralement juifs, sans faire de distinction entre origines, nationalités, langues, fortune, opinions politiques ou religieuses.

Il faut tenter de mesurer l’Ekklesia, non à ce que nous en pratiquons, ou voudrions la définir par nos mots et des siècles au demeurant assez restreints au regard de l’immensité de la destinée de la création et des vivants.

Dans l’épître aux Ephésiens 2, 14, il est dit : « Car il (Jésus) est notre paix, qui a fait des deux un (d’Israël et des Nations païennes il a fait un) » [Gr. αὐτὸς γάρ ἐστιν ἡ εἰρήνη ἡμῶν, ὁ ποιήσας τὰ ἀμφότερα ἓν / Lat. qui fecit utraque unum, Araméen ܓ݁ܶܝܪܫܰܝܢܰܢܗܰܘܕ݁ܰܥܒ݂ܰܕ݂ܬ݁ܰܪܬ݁ܰܝܗܶܝܢܚܕ݂ܳܐ= hūyū gēr šaynan haw daᶜḇaḏ tartayhēn ḥəḏā]. L’unité procède de l’action divino-humaine qui vient du Père et cette oeuvre d’unité est exprimée par un parfait accompli. Cette perfection n’est pas réductible aux seules décisions synodales et conciliaires des Eglises au cours des temps bien que définie par de nombreuses assemblées.

Même si les communautés juives ont décidé de ne pas inclure cette adoption apostolique des Nations païennes dans la « Totalité – Klal-כלל » mosaïque, cette unité de l’Assemblée, de la Grande Assemblée – Ekklesia en grec – prend son sens eschatologique dans l’inclusion de tous avec tous, dans tous les temps, générations et lieux terrestres à ce que nous en percevons aujourd’hui sans aucun droit à un jugement ou à une quelconque exclusion.

Sans pardon, l’Eglise vit-elle de la foi en la Résurrection ? Les paroles proclamées dès le début du Grand Jeûne sont exultées dans la nuit pascale : « Le Christ est ressuscité des morts, par sa mort il a vaincu la mort et a ceux qui gisent dans les tombeaux, il donne (a donné, donnera) la vie ». Elles procèdent des deux plus anciennes bénédictions juives tri-quotidiennes: « Béni sois-Tu, Seigneur notre Dieu, Roi de l’Univers / Qui ressuscite les morts (mekhayeh metim / מחיה מתים) et « Qui dans sa fidelité revigore ceux qui gisent dans la poussière (i.e.: « Les tombeaux des Patriarches à Hébron ») ». Ces enracinements, ces convergences identitaires face à Dieu, il faut les mâcher, les manduquer, les ruminer, temps après temps, au-delà de chaque temps qui nous est consenti.

Le Pardon coûte souvent très cher : notre sang, notre âme, nos années, notre vie. Le Pardon est aussi la mesure d’une vraie conscience au-delà de ce qu’elle peut cerner ou percevoir en totalité.

à propos de l'auteur
Abba (père) Alexander est en charge des fidèles chrétiens orthodoxes de langues hébraïque, slaves au patriarcat de Jérusalem, talmudiste et étudie l'évolution de la société israélienne. Il consacre sa vie au dialogue entre Judaisme et Christianisme.
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