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Cinq morts, une audience

Une salle d'audience en Israël.
Une salle d'audience en Israël.

Il est neuf heures lorsque la première audience commence, et déjà le greffe est saturé. Les dossiers s’empilent avec cette neutralité propre au papier : chemises cartonnées, numéros, dates.

Le 12 février 2026 n’a pas d’intitulé spectaculaire. Il porte seulement des chefs d’accusation.

À l’extérieur, cinq hommes ont été tués en douze heures dans la société arabe. Quarante-six morts depuis le début de l’année. Mais ces morts-là ne sont pas encore devant le juge. Ils sont à l’enquête. Ils sont dans les scellés, dans les expertises balistiques à venir, dans les auditions qui commencent. Pourtant, ils pèsent déjà sur chaque décision de détention provisoire. On ne les nomme pas. On les ressent.

Dans la première salle, la conductrice de la Route 25 se tient droite. Elle roulait à 170 kilomètres par heure. Le tribunal n’emploie pas le mot « vitesse » comme on le ferait dans la rue. Il parle d’« homicide par négligence aggravée », de « refus d’obtempérer », de « mise en danger délibérée ». Le procureur détaille l’élément matériel : le compteur, les enregistrements radio, la trajectoire. Puis l’élément moral : la conscience du risque. Deux morts. Un volontaire de police. Un adolescent de seize ans, son frère. Le juge lève les yeux un instant. À 170 kilomètres par heure, la distance entre imprudence et infraction se réduit à une intention présumée.

Dans la salle voisine, un soldat comparaît pour meurtre sur la Route 6. Avant même d’aborder le fond, le tribunal statue sur la publicité des débats et autorise la publication de son nom. Décision juridique, mais geste fort. Le principe de transparence l’emporte. L’uniforme ne crée pas d’exception procédurale. Le juge rappelle calmement que la présomption d’innocence s’applique à tous, et que la responsabilité pénale est individuelle. On entend le froissement des uniformes dans le couloir. La salle ne murmure pas. Elle observe.

Un étage plus bas, l’affaire est plus abstraite. Deux hommes, un civil et un réserviste, sont inculpés pour avoir utilisé des informations classifiées afin de parier sur des opérations militaires via Polymarket. Les chefs d’accusation évoquent l’atteinte à la sécurité de l’État, l’usage indu d’informations protégées. Ici, l’élément matériel n’est ni une arme ni un véhicule. C’est une donnée. Un calendrier d’opération. Une anticipation transformée en cote. Le parquet insiste sur la gravité institutionnelle : si le secret devient monnaie, la confiance devient fragile. Les prévenus écoutent, presque immobiles. Il n’y a pas de victime visible. Mais il y a une atteinte.

À Rahat, trois pistolets, un fusil et des munitions ont été découverts dans un cimetière et dans un véhicule. Le juge examine la demande de prolongation de détention. Le procureur invoque le risque pour l’ordre public, la probabilité de récidive, le contexte des cinq morts en douze heures. L’avocat répond que la possession n’est pas démontrée. Le débat est technique. Pourtant, derrière chaque argument, il y a la même inquiétude : les armes circulent plus vite que les expertises.

Dans le nord, un homme est reconnu coupable d’avoir poignardé à mort celui qui s’interposait dans une partie de cartes pour 250 shekels. La cour décrit l’intention d’homicide née d’un différend dérisoire. Elle détaille la lame, la trajectoire, la profondeur de la plaie. Deux cent cinquante shekels. Le droit transforme l’absurde en qualification pénale. Le silence de la salle n’est pas celui du spectacle. C’est celui de la disproportion.

Un autre accusé est poursuivi pour tentative de meurtre après avoir versé un liquide inflammable sur deux policiers venus l’arrêter, puis avoir allumé le feu. Les rapports médicaux mentionnent dix pour cent de brûlures sur le corps de l’un des agents. Le parquet insiste sur la préméditation. L’avocat parle d’un geste désespéré. Le juge note. Le feu, lui, ne figure que comme élément constitutif.

Ailleurs, un restaurateur est inculpé pour agressions sexuelles sur six adolescentes employées dans sa pizzeria. Le tribunal ordonne le huis clos partiel pour protéger les mineures. La procédure protège tout en exposant. Dans un autre dossier, un homme est accusé d’avoir tenté d’incendier un enfant de douze ans dans un bus. Le juge examine la qualification de tentative d’homicide aggravée. Les mots sont pesés. Chaque terme ouvre une échelle de peine.

La journée avance. Les décisions tombent. Prolongation de détention. Autorisation de publication. Mise en accusation. Le droit fonctionne comme une machine précise : élément matériel, élément intentionnel, proportionnalité de la peine, respect des droits de la défense.

Et pourtant, au-dessus de cette précision, quelque chose demeure diffus.

Cinq morts en douze heures.
Quarante-six morts en quarante-deux jours.

La justice n’est pas absente. Elle agit avec constance. Elle qualifie, elle encadre, elle tranche. Elle transforme le désordre en procédure. Elle rappelle que la limite existe.

Mais elle intervient après la transgression.

Après la balle.
Après la vitesse.
Après le pari.
Après le feu.

Le prétoire n’est pas un théâtre moral. Il est un lieu de traduction. Ce qui était violence devient article de loi. Ce qui était cri devient procès-verbal. Ce qui était impulsion devient infraction.

En fin d’après-midi, les bancs se vident. Les accusés sont reconduits en cellule. Les familles repartent avec leurs dossiers sous le bras. Les juges referment les chemises cartonnées.

Le pays ne vacille pas. Les institutions tiennent. Les audiences se succèdent avec une rigueur presque rassurante.

Et pourtant, une question s’installe, discrète, presque intime : non pas si la justice fonctionne — elle fonctionne — mais à quelle vitesse elle peut encore rattraper une société où la limite semble franchie plus vite qu’elle ne peut être réaffirmée.

Ce 12 février 2026, depuis le banc du juge, on ne voyait pas un effondrement.

On voyait la transgression gagner du terrain.
On voyait la loi arriver après.

à propos de l'auteur
Ancien avocat au Barreau de Paris durant 24 ans, aujourd’hui auteur et observateur attentif d’Israël, David Castel explore les histoires vraies qui révèlent la société derrière les faits. Entre justice, destins singuliers et mystères du quotidien, il écrit avec la rigueur du juriste et la sensibilité du conteur. Ses chroniques judiciaires dévoilent un Israël humain, contrasté, souvent surprenant.
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