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Christophe Donner: « La France goy, un théorème mystérieux et élégant »

Christophe Donner ©JF Paga
Christophe Donner ©JF Paga

Christophe Donner, prix de flore 2001, est un écrivain, journaliste, critique littéraire et cinéaste français. Il publie La France goy, en 2021, aux éditions Grasset.

Comment expliquez-vous qu’Edouard Drumont, auteur de la France juive et personnage central de votre prochain livre, La France Goy, ait partagé une amitié non feinte avec des dreyfusards éminents de son époque, comme Emile Zola, auteur de la tribune « J’accuse » ; Urbain Gohier, premier éditeur des Protocoles des sages de Sion ou même Theodore Herzl, fondateur du sionisme contemporain ? 

Christophe Donner: Oui, c’est une des choses qui m’a étonné en travaillant sur ce livre. Mais d’abord une précision, quand ils se rencontrent il n’est pas question de Dreyfus. Le mot antisémite n’existe même pas ! L’antijudaïsme n’a pas encore pris la forme que Drumont va réussir à lui donner dix ans plus tard. C’est une légende populaire admise (« les Juifs ont tué le petit Jésus ») empreinte d’un argument nouveau, social (« Les juifs sont tous de gros capitalistes qui boivent le sang des ouvriers »). Il n’est pas encore question de « sémites », pas question de race. C’est Drumont qui célèbre les noces de l’antijudaïsme avec la science des races. Et puis il y a autant de sortes, de degrés de haine des Juifs qu’il y a de haineux. Dans le salon littéraire tenu par Julia Daudet, la femme d’Alphonse, il y a d’abord des écrivains, avant tout des gens qui s’estiment sur le plan intellectuel, Zola, Goncourt, Tourgueniev, entre autres. Je raconte dans mon livre comment Drumont parvient à s’introduire dans ce salon et devenir le protégé du couple Daudet et pour le petit Léon Daudet un maître d’armes et un éducateur. Le stratagème qu’il emploie est vaudevillesque. Pour en comprendre les ressorts, et les raconter, il ne suffit pas d’être historien, il faut être un peu romancier. Il entre une grande part de psychologie, de fantasmes, de complexes qui feront histoire, et « grande histoire » plus tard. Drumont est fou d’Alphonse Daudet, de ses livres et de son aura, c’est son modèle, ses livres sont bons, il est beau, il fréquente le gratin du milieu littéraire et mondain parisien où il est considéré comme un jeune écrivain auquel il ne manque plus le succès, ça ne devrait plus tarder, Drumont en est plus que convaincu, et il n’a de cesse de partager cette gloire annoncée, lui qui est pauvre, laid, d’une famille déclassée, il n’est personne, n’a publié aucun livre et pige pour des journaux bas de gamme. La jalousie finira par éclater et on frôlera le drame, le duel. Mais pour l’instant, tout va bien entre eux. Et on ne parle pas encore de Dreyfus. Mais en pleine affaire Dreyfus, à l’enterrement d’Alphonse Daudet, c’est Drumont et Zola qui tiennent les cordons du poêle, comme s’ils étaient pour quelques heures réconciliés. Au nom de la littérature, peut-être.

Vous faites une triple mise en abyme de la métaphore immunitaire de l’antisémitisme, « virus » dont le « patient » zéro serait Edouard Drumont, rappelant la rhétorique heideggerienne et/ou derridéenne de la « contamination » de la pensée avec la crise du covid19, qu’un philosophe comme Jean-Luc Nancy qualifierait par exemple de « communovirus ». Faut-il parler à cette époque de fièvre antisémite ?
Christophe Donner: La métaphore virale, je l’ai vécue en cherchant dans les archives. J’ai eu l’impression de remonter cette histoire et de tomber sur le premier cluster de l’antisémitisme : le salon littéraire des Daudet. C’est ce qui m’a fasciné en faisant ces recherches : tout est parti d’un salon littéraire. A l’époque, les écrivains fabriquaient le monde. Et quelque chose s’est malencontreusement échappé de ce salon, comme du laboratoire P4 de Wuhan… La France Juive de Drumont. Celui qui fait muter le virus anti-juif, alors en sommeil, et qui, par cette espèce de « glissement anthropologique » qui consiste à identifier les Juifs à une race, devient « l’antisémitisme ». Mais il faut savoir couper le fil d’une métaphore. Ce qui glace le sang, c’est de voir à quel point le procédé de Drumont s’est avéré diabolique dans sa perfection puisque les Juifs eux-mêmes adoptent le mot pratiquement sans broncher. Ils se retrouvent à devoir « lutter contre l’antisémitisme », c’est-à-dire se battre contre un ectoplasme. Le génie, si l’on peut dire, du concept d’antisémitisme, c’est qu’il pousse la haine des Juifs jusqu’à ne plus les désigner comme Juifs, mais par un mot qui exprime et impose leur négation. Ça ne laisse pas de me stupéfier. Toutes choses égales par ailleurs, il est arrivé un peu la même mésaventure aux hommes qu’on a traités de pédérastes alors qu’ils n’avaient pas de relations sexuelles avec des enfants. Ensuite, de pédérastes ils sont devenus des « pédés » qui est la forme aboutie de ce glissement sémantique doublement annihilant, puisque le « raste » grec d’origine (l’amant) a disparu. Ils n’avaient plus ni amant ni enfant, ils n’étaient que des initiales, des PD. Mais je m’égare, c’est une autre question.

Pour revenir à votre métaphore de la « fièvre antisémite », c’est en effet très ressemblant à une transmission virale. Ça passe par la parole, les postillons de l’orateur Drumont. Avec lui, la haine du Juif se constitue un parti, elle a ses médias. Pour satisfaire ses ambitions politiques, il ne lui manque qu’un crime fondateur. Pour cela il faut un innocent. « Mon royaume pour un innocent ! » crie Drumont, d’une certaine manière. Il ne le trouve pas, alors il le fabrique. Autre découverte que j’ai faite en écrivant ce livre, c’est le complot mis au point par Drumont pour accuser l’innocent exemplaire qu’est le capitaine Dreyfus. J’espère l’avoir assez clairement raconté dans mon livre. Bien sûr, il y a une foule haineuse, mais il y a contrairement à ce que pensent les sociologues et les politologues, d’abord et avant tout un grand ordonnateur, qui n’est pas dieu. C’est un diable qui écrit bien. Un journaliste qui fait fureur. Et encore une fois, je crois que seul le roman peut rendre justice à la complexité de ce personnage, ses ressorts psychologiques, ses contradictions, son abjection. Or, comme vous le savez, pour bien cerner un personnage, au théâtre comme dans le roman, il faut à un certain moment l’aimer. Je ne peux pas dire que j’aime Drumont, mais je suis bien obligé d’avouer qu’il me fait kiffer. Quand Claude Chabrol propose à Jean Yanne le rôle du boucher dans Le Boucher, il prend beaucoup de précautions : « Tu sais, c’est vraiment un sale type, un assassin, un tortionnaire… », Jean Yanne coupe court : « Je n’y vois pas d’abjection. » Et bien voilà. A un certain moment, pour écrire le roman de ces gens-là, il ne faut plus voir l’abjection, il faut y aller. Jean Yanne aurait fait un Drumont de première : cynique, veule, misogyne… et raciste au-delà de tout.

Pouvez-vous nous dire si votre livre sur Louis XVII, Un roi sans lendemain, publié en 2009, alors que Deborah Davis, scénariste de La favorite, prépare une série sur Marie Antoinette, peut nous apporter des explications sur les origines de ce ressentiment monarchiste à l’égard des juifs émancipés ou bien ne constitue-t-il pas selon vous de rapport direct avec cet antisémitisme nouveau, racialiste, biologique et exterminateur ?
Christophe Donner: Mon livre ne traite que de ce moment très identifié dans le temps : la naissance de ce qu’on peut appeler l’« antisémitisme moderne » mis au point par Drumont, qui commence en 1886 avec la publication de son livre la France Juive, jusqu’à cet étrange silence qui se fait à la déclaration de guerre, le 2 août 1914, où il semble, à lire la presse française de l’époque, qu’il n’y a plus de Juifs en France, et donc plus d’antisémites. La haine des Juifs cédant la place à la haine des « Boches », comme si la France était soudain réconciliée à ce moment-là, dreyfusards et antidreyfusards, tous unis pour aller tuer du Boche. On sait ce qu’il en a été de cette disparition… Mais il est bien entendu que la haine des Juifs ne date pas de Drumont. Elle ne s’arrête pas non plus à l’ouverture des camps d’extermination nazie. Il faudrait écrire le roman de cette haine des Juifs au XVIIIe siècle, La France goy de l’Ancien Régime, et celle d’encore avant. Je ne peux pas tout faire.

En 1992, L’esprit de vengeance, fit réagir le philosophe Paul Ricoeur, dont se réclame le président de la république française, Emmanuel Macron. Pourriez-vous nous rappeler ce qui provoqua à l’époque cette rupture soudaine et brutale ?
Christophe Donner: C’est un sujet douloureux. Paul m’avait promis qu’il écrirait « quelque chose là-dessus ». J’ai attendu. Son texte se trouve peut-être dans ses archives et on le ressortira après ma mort comme on a ressorti les manuscrits de Céline après la mort de Lucette. J’en doute, car je ne suis pas la veuve de Paul Ricœur.

Pouvez-vous nous décrire aussi comment Léon Daudet et Edgar Bérillon, fondateur de l’institut de psychologie rencontrèrent votre arrière-grand-père qui était à la fois leur trésorier et un hygiéniste passionné par l’hypnose ?
Christophe Donner: Léon Daudet arrive à la fin de ses études de médecine et Henri Gosset en est au tout début, Daudet est en passe de renoncer à la médecine tandis qu’Henri y croit comme au bon Dieu. Ils sont diamétralement opposés et c’est ce qui les unit, me semble-t-il. Et puis Henri Gosset, comme beaucoup de gens à l’époque est un fou d’Alphonse Daudet, il a appris à lire dans Les Lettres de mon moulin. Léon Daudet lui conseille de faire de la psychologie, et d’aller assister aux cours de Bérillon, une des figures de la psychologie de l’époque, discipline nouvelle et très à la mode. Edgar Bérillon est un contestataire, un marginal dans le monde de la médecine. Il est en perpétuel conflit avec l’institution universitaire qui le rejette. Mais à mon sens, la nature de ses « écrits patriotiques », comme La Bormidrose fétide de la race allemande a échappé aux historiens qui ont eu tort de les prendre au sérieux. Or ce sont des textes très intéressants, dans leur évolution même. La haine des Allemands y est argumentée, là aussi, comme l’antisémitisme de Drumont, par « la science des races ». Il fait des Allemands une race, et il les débine dans des proportions rabelaisiennes. C’est parfois à se plier de rire, ce qui pose d’ailleurs la question de la place de la caricature, du rire, dans la haine. Si je n’avais pas voulu raconter une histoire, écrire un roman, si j’avais été universitaire, bref dans une autre vie, j’aurais écrit une thèse passionnante sur les rapports du rire et de la haine. Je n’ai fait que l’esquisser à la fin du livre en essayant de raconter comment avait fonctionné la supercherie de Bérillon, et comment il s’était fait piéger par son canular, et comment la doxa avait intégré ses délires pour en faire des vérités nationales. Je vois les textes de Bérillon comme un pont qui aura permis à l’antisémitisme de se changer en une germanophobie parfaitement loufoque, et en retour, sur ce même pont, aura permis à la germanophobie de 14-18 d’inventer des thèmes et une rhétorique qui serviront de modèle à un antisémitisme régénéré, qui annonce celui de Céline, pour reparler de lui. Je ne serais pas surpris d’apprendre que l’auteur de Bagatelles pour un massacre a été un lecteur assidu de L’Ambulance, la revue patriotique où paraissaient les textes germanophobes de Bérillon. La revue était largement diffusée dans les tranchées, comme L’Action Française d’ailleurs qui offrait un abandonnement gratuit d’un an à tous les blessés du front. C’est comme ça que Daudet a décuplé son tirage, de 20 000 à 200 000. Belle astuce comptable pour vendre de la pub. Ce qui nous amène à l’aspect commercial de l’entreprise antisémite. Une société à responsabilité limitée. Et qui s’est avérée très rentable, mais pas durable. L’impunité dont elle a joui est stupéfiante. Inconcevable pour nous, aujourd’hui.

Que reste-t-il aujourd’hui de la France goy ?
Christophe Donner: Elle est toujours là, pour autant que je puisse l’identifier. Elle est là, et les Juifs aussi sont là. C’est la chose la plus belle et la plus fragile.

J’aime beaucoup ce titre, dont je ne saisis pas moi-même la pertinence, et je ne cherche pas à en maîtriser l’équivoque. C’est un théorème mystérieux, je ne sais pas exactement ce qu’il démontre, mais il s’est imposé. J’espère qu’il est élégant, comme peuvent l’être certaines formules mathématiques.

J’adore observer la réaction des gens quand je l’annonce. Quand on me demande de quoi parle mon livre, je n’ai pas besoin d’expliquer, pas besoin de faire le pitch, je dis « La France goy » … Il y a un temps… Certains se marrent, d’autres hésitent, on sent comme un abîme qui s’ouvre en eux…

à propos de l'auteur
Alexandre Gilbert, directeur de la galerie Chappe écrit pour le Times of Israël, et LIRE Magazine Littéraire.
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