Christophe Bouriau, Kant

Le propos de ce sympathique petit ouvrage, écrit par un excellent spécialiste de philosophie allemande, est de nous présenter Kant sous un jour nouveau puisqu’on y lit ce qui se passait vraiment dans la vie de l’homme Kant, celui qui allait effectuer une sorte de révolution copernicienne de la pensée puisqu’il inaugura le criticisme proprement dit. Qu’entendons nous par criticisme ? La volonté d’examiner les fondements de la connaissance bien plus que son accroissement. En fait, s’interroger sur la légitimité et l’adaptation de l’outil utilisé… Connaitre et penser sont deux processus différents.

L’auteur a raison de se concentrer dans cette première partie sur des détails biographiques, donnés, au début, par des étudiants de Kant qui se firent ultérieurement ses biographes. Certes, on savait des choses, généralement caricaturées, sur son existence matérielle, sur son cursus universitaire et les établissements d’enseignement où il fut admis. Mais cela s’arrêtait là.

Ce philosophe que Fr. Nietzsche appelait «le vieux Chinois de Königsberg» est né dans une famille plutôt modeste de onze enfants ; ses parents, principalement sa mère lui a instillé son quiétisme où l’on vit dans la perpétuelle hantise du péché, sans même parler de sa commission. C’est encore elle qui lui a ouvert les yeux sur la nature, l’observation des êtres et des choses ;Son père, artisan d’articles en cuir, lui inculqua une très haute tenue morale, recherchant constamment l’entente et la résolution des conflits plutôt que leur aggravation… Même quand il avait été lésé, nous dit-on, il se retenait et cherchait l’apaisement.

Quand ses parents quittèrent ce monde, à sept ans d’intervalle, Kant devint soutien de famille ; il lui incomba désormais de subvenir aux besoins de la fratrie. Et pour ce faire, il devint précepteur d’enfants de riches familles locales. Ces occupations d’ordre alimentaire, l’éloignèrent quelque peu de la science mais il ne tarda pas à y faire retour en soutenant un diplôme de maîtrise (Magisterarbeit), bientôt suivie d’une belle Inauguraldissertation ; il fut nommé privat-docent, ce qui lui permit de donner son propre enseignement en marge de la faculté qui restait l’apanage exclusif des professeurs titulaires. On nous apprend qu’il était rémunéré par ses auditeurs et que ses cours étaient très bien suivis.

La caricature d’un Kant solitaire, replié sur lui-même, adonné à sa routine légendaire (les bourgeois de Königsberg réglaient leur montre au passage devant eux du Herr Professor qui ne changeait jamais son itinéraire…), vivant en dehors de la société ambiante : tout ceci est balayé par la découverte d’un Kant ne manquant jamais d’inviter à déjeuner ses concitoyens, cultivant l’art de la conversation qu’il ne monopolisait jamais. Il faisait servir trois plats à ses convives, en plus d’un dessert.

Après le repas, Kant faisait une promenade d’une heure, tout seul, sans parler à quiconque. Tous ces témoignages nous présentent un Kant certes attaché à ses habitudes mais ouvert et communicatif. On parle d’un riche ami britannique, Joseph Green, qui l’invitait au théâtre et au concert. C’était son grand ami et son décès subit a profondément nuement choqué Kant… Mais tout ceci montre qu’il y a un monde entre la caricature et la vérité sur le caractère profond du philosophe. Kant s’intéressait aussi à son entourage et ne vivait pas que pour ses recherches.

Avant d’évoquer les derniers instants de Kant, car tout homme, même un philosophe, est mortel, l’auteur rappelle que c’est bien l’auteur de la Critique de la raison pure (1781) qui a lancé la carrière de Fchte (1762-1814) en permettant l’impression rapide de son écrit, Critique des toutes les révélations.

Dans la seconde partie, ce livre examine rapidement les œuvres philosophiques de Kant.

On rappelle l’épitaphe de Kant, Le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi

Comme tous les tenants de la philosophie Leibniz-Wolff, Kant a commencé par faire quelques œuvres dans le sommeil dogmatique. C’est à partir de la première critique (de la Raison pure) qu’il distinguera clairement entre l’héritage dogmatique et la nouveauté du criticisme. Ce dernier terme signifie, comme je l’ai noté plus haut, qu’on examine les fondements de la connaissance plus que son accroissement. Comment fait-on pour présenter un objet à un concept de l’entendement ? Comment établir le lien entre l’objet en soi et notre faculté de jugement ? Toutes ces questions n’ont commencé à être sérieusement posées qu’avec le criticisme de Kant.

Dans cette déconstruction kantienne de l’ancienne métaphysique au motif qu’elle ne peut pas se considérer, en l’état, comme une science, Kant en vient à parler de la ligature d’Isaac, contestant le fait même du message divin adressé à au patriarche Abraham, notamment d’immoler son fils si aimé et tant attendu. Kant dit qu’i n’y a pas de preuve certaine de la tonalité de ce message. Comment Abraham a-t-il pu interpréter le message comme il le fit… Cela demeure incompréhensible.

Kant, par son criticisme, a été le penseur qui a détruit la théologie rationnelle, la Religions-philoophie, qui fit florès au cours de la période médiévale lorsque tant de penseurs-théologiens se faisaient forts de démontrer de plusieurs manières d’existence de Dieu. Une à une, ces pseudo-preuves sont détruites par l’auteur de la Critique de la raison pure, alors qu’elles passaient pour des éléments irréfragables. Kant démontre de manière systématique qu’il n’en est rien : de Dieu on ne peut prouver n’i qu’il qu’existe, ni qu’il n’existe pas. Ce sont des essences qui dépassent notre compréhension naturelle. Cela relève de la métaphysique qui doit se passer du socle de la connaissance a priori.

Dans son livre, Les fondements de la métaphysique des mœurs, paru en 1785, Kant n’a pas manqué de choquer son public en soutenant la thèse d’une séparation entre une vie vertueuse et l’obtention du bonheur, d’une vie heureuse. Il récuse cet eudémonisme comme le fera son commentateur patenté, Hermann Cohen, fondateur de l’école néokantienne de Marbourg qui n’avait que mépris pour une telle attitude morale. A propos d’une association de jeunes sionistes de son temps il eut cette phrase : die Kerls wollent glücklich sein : ces gaillards veulent être heureux… Il est vrai qu’à la même époque, on pouvait lire l’écriteau suivant placardé dans soutes les salles de classe des provinces allemandes : l’homme n’est pas sur terre pour être heureux mais pour accomplir son devoir… La similitude est parfaite.

Mais cette approche kantienne, assez intenable du reste, rappelle un peu le point de vue de Spinoza, emprunté à on éducation juive : dans le traité talmudique Pirké Avot, il est dit que la récompense de l’action bonne, de l’acte méritoire n’est autre que l’acte méritoire lui-même. En gros, vous pouvez passer toute votre vie terrestre à incarner la vertu cela ne vous épargnera la moindre vicissitude de l’existence… On s’éloigne de la morale de la récompense (Lohnmoral).

L’espace me manque pour évoquer comme il conviendrait la problématique de l’esthétique dans la vie humaine. Je pense qu’il faut dire que Kant distingue nettement entre le beau et l’agréable, l’utile et le naturel. Quand on contemple un nu intégral ou une nature morte (corbeille de fruits, par exemple) nous ne devons pas sentir en nous l’émergence d’un désir, celui de jouir de ce nu ou de consommer ces fruits comme s’ils étaient là, sous nos yeux, dans leur fraîcheur, comme au marché… C’est Moses Mendelssohn qui a aidé à résoudre cette difficulté en parlant d’une faculté intermédiaire, dite faculté d’assentiment, Billignugsvermögen. On reste à égale distance du plaisir esthétique spiriyuel et du désir proprement dit. On peut jouir de ce bonheur esthétique sans déborder sur autre chose.

Un mot de la volonté kantienne d’ajuster la religion chrétienne au niveau d’une simple philosophie morale. On assiste à l’emploi généralisé de l’interprétation allégorique des Écritures, au commentaire de la raison philosophante : on inverse les rôles. Durant toute la scolastique médiévale, la philosophie a joué un rôle ancillaire, servante de la religion ; avec Kant, c’est l’inverse qui a cours : tous les détails, tous les dogmes, tous les personnages de la religion chrétienne sont considérés sous l’angle de l’éthique et de la philosophie morale. Kant historicise les grands moments de la révélation en les soumettant à la Raison. Cette dernière n’a guère besoin de s’abriter derrière la Révélation. Ce n’est plus nécessaire…

Tel est le message principal de La religion dans les strictes limites de la raison (1788) qui a tant ému les autorités politiques de l’époque. Le départ de Frédéric Guillaume II et l’accession au pouvoir de son fils ont permis à Kant de développer ses propres idées qui pouvaient choquer l’ancienne équipe ; contrairement à la théorie luthérienne qui émit le dogme que seule la foi sauve (sola fides), Kant reporte tout sur l’agir, ce qui explique qu’il ait eu dans son sillage tant de commentateurs juifs qui ont interprété cette nouvelle approche comme étant voisine de l’application des mitswot, les préceptes divins. Ce fut considéré comme une rupture avec l’antinomisme de Saint Paul et de toute la tradition chrétienne jusqu’à Luther et bien au-delà.

En effet, la dernière partie examine le devenir du kantisme dans la tradition philosophique. Impossible pour moi d’aller plus loin, mais je voudrais rappeler le nom d’un homme que j’ai bien étudié quand j’étais jeune et qui a joué un certain rôle dans la diffusion du criticisme kantien, Salomon Maïmon (1752-1800).

Alors, qui était vraiment Kant ? Un homme que le doute arraché à la torpeur dogmatique…

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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