Chirac d’Arabie

Le Premier ministre français Jacques Chirac, à gauche, et le dirigeant irakien Saddam Hussein s'entretiennent avant le dîner d'État de dimanche soir à Bagdad, en Irak, le 2 décembre 1974 (Crédit: AP Photo)
Le Premier ministre français Jacques Chirac, à gauche, et le dirigeant irakien Saddam Hussein s'entretiennent avant le dîner d'État de dimanche soir à Bagdad, en Irak, le 2 décembre 1974 (Crédit: AP Photo)

Pour cette deuxième et dernière partie consacrée à Jacques Chirac, un an après sa disparition, je vais évoquer sa politique étrangère, sujet qui a fâché tant d’amis d’Israël, et certainement de lecteurs de ce journal ; et je le ferai principalement autour d’un livre, « Chirac d’Arabie », écrit par Eric Aeschimann et Christophe Boltanski, et publié par les éditions Grasset à la fin 2006 alors que l’ex-Président Français achevait son second mandat.

Cet ouvrage tentait de faire le bilan de sa « fameuse politique arabe », peu de temps après l’invasion américaine de l’Irak. A ce moment-là et comme écrit dans sa présentation, « tous les sondages d’opinion indiquent qu’aux yeux des Français, le principal élément positif qui surnage de douze années de mandat chaotique est sa décision de s’opposer à la guerre en Irak.

A les en croire, Chirac pourrait rester dans l’histoire comme celui qui, dans une phase de tension extrême entre les Etats-Unis et le monde musulman, a prôné inlassablement le dialogue. »

« Chirac d’Arabie », peu d’écho : pourquoi ?

Je me suis empressé, à l’époque, de le lire, et j’en ai publié quelques extraits intéressants sur mon propre blog en mai 2007. Disons aussi tout de suite que ce livre n’a pas eu lors de sa sortie l’écho qu’il méritait : pourquoi ? On peut avancer plusieurs hypothèses : soutien massif à la politique étrangère du pays ; désintérêt des Français pour les subtilités de la politique internationale ; défaut d’information pour un domaine que les chaînes de télévision relèguent systématiquement au second plan ; pacifisme généralisé, dix ans avant les massacres du Daech et alors que la menace du terrorisme islamiste n’était absolument pas du vécu pour les Français ; confusion – entretenue par tout le personnel politique et pas seulement par Chirac – entre les régimes et les peuples arabes, régimes pour lesquels la presse manifestait une indulgence coupable.

Ayant tous les deux une sensibilité de Gauche – ils étaient à l’époque journalistes à « Libération » – Aeschimann et Boltanski ont surtout mis le doigt sur cette faille-là du « Président ami des Arabes », en dénonçant l’hypocrisie.

Un désamour profond pour l’Occident

Mais commençons par les motivations personnelles de Jacques Chirac, au-delà des intérêts économiques de la France ou même prosaïquement personnels – les fameux « financement occultes » déjà évoqués dans mon précédent article.

Derrière l’objectif estimable d’un vrai dialogue entre les cultures, au-delà du refus compréhensible d’un – bien théorique – « choc des civilisations » – cette amitié portée aux nations arabes, « Etranger proche », venait aussi d’un désamour profond pour l’Occident. Faut-il rappeler la passion de l’ancien Président pour les « peuples premiers », et son soutien décisif au grand musée qui leur est consacré à Paris ? Extraits du livre, pages 33 et 35 :

« En 1992, il refusa que la ville de Paris participe à la célébration de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb en s’exclamant : « Pourquoi voudriez-vous que je célèbre le début d’un génocide ? » Un soir du printemps 1980, à Rome, au sortir d’un dîner dans une trattoria surplombant les forums impériaux, il confia à celui qui était alors son directeur de cabinet à la mairie de Paris, Bernard Billaud : « Il n’y a pas de lieu au monde où l’on ressente plus le poids de l’histoire, au point d’en être écrasé. (…).

Je ne supporte pas d’être ainsi lapidé par des réminiscences d’un passé qui étouffe la vie et bloque l’avenir (…). En Mésopotamie, par exemple, on marche sur l’histoire. Ici, à Rome, elle vous fracasse le crâne ». « Chirac a le goût des rites immuables, des longues salutations, du thé qu’on partage sous la tente bédouine, des chefs de tribu en habits d’apparat. » (…)

« Discours du Caire » et vision simpliste

Une fois posé ce penchant personnel pour un monde qui l’a probablement fasciné, on comprend un peu mieux aussi la vision globalisante et simpliste qui ressort du fameux « Discours du Caire » prononcé par le Président français le 8 avril 1996 devant l’Université de la capitale égyptienne. Extraits encore, pages 195 et 196 :

« (…) un discours à la tonalité étrangement désuète, faisant fi des changements survenus sur la planète. Avec la construction européenne et l’avènement de l’hyper-puissance américaine, la France est devenue une puissance moyenne et l’invasion du Koweït a démontré la division profonde des pays arabes.

Mais le Président n’en a cure et il martèle l’idée d’un lien spécifique entre une France vue comme une puissance entièrement autonome et un monde arabe pris comme un bloc : « la politique arabe de la France », « la relation que Français et Arabes ont nouée de longue date », « les peuples arabes », « entre Français et Arabes », « la grande politique arabe », « le monde arabe », « nous devons dialoguer entre partenaires égaux », y affirme le chef de l’ État. (…) »

Cette critique au vitriol des auteurs du livre fait allusion à la Guerre du Golfe en 1991, évènement récent pour l’époque. Mais l’illusion d’un « bloc arabe » fait encore plus sourire quand on pense à des déchirements et conflits, soit passés à ce moment-là, soit en cours, soit à venir : atroces guerres civiles au Liban (1975-1990) et en Algérie (décennie 90), guerres entre Chiites et Sunnites en Irak puis au Yémen, guerre civile en Syrie depuis 2011, etc.

L’unité face à Israël s’est progressivement fissurée, après les traités de paix avec l’Egypte puis avec la Jordanie, et maintenant la normalisation en cours avec les monarchies du Golfe. Grands absents d’une vision chiraquienne si peu prophétique, l’Iran devenu le principal ennemi des Etats-Unis, et – mais cela n’est apparu que plus tard – une Turquie agressive et porte-drapeau de l’islamisme sunnite.

Amitiés fortes avec des dictateurs et complaisance pour leurs régimes

Comme repris dans plusieurs passages du livre, l’approche du monde arabe par Jacques Chirac faisait une impasse totale sur la société civile, société considérée – avec un relativisme parfait – comme définitivement soumise à des régimes autoritaires, monarchies ou républiques héréditaires.

Le grand mérité d’Eric Aeschimann et Christophe Boltanski est de l’avoir souligné, dans la grande indifférence des politiques et journalistes de l’époque : leur livre, soulignons-le, a été publié cinq ans avant les « révolutions arabes » de 2011 que personne n’avait vu venir ! Au-delà de la complicité avec les régimes, il y avait sûrement une profonde conviction dans sa condamnation sans appel de « la croisade pour la démocratie » des néo-conservateurs américains alors au pouvoir à la Maison Blanche.

Ainsi, il ne fut pas le seul des dirigeants français, loin de là, à défendre le régime Ben Ali pendant son long règne, mais rappelons quand même ses propos le 3 décembre 2003 : Jacques Chirac avait déclaré, à propos de l’avocate et opposante Radia Nasraoui en grève de la faim à Tunis que « le premier des droits de l’Homme, c’est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat. De ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays ».

Finissons le survol de ce livre passionnant par des extraits des pages 115 à 117 :
« Ce qu’il aime dans le monde arabe, c’est le côté tribal, clanique, le rapport au temps », note un ancien conseiller de l’Élysée. Au début des années 90, dans un avion qui le ramène d’un séjour à Oman, il raconte avec feu comment le sultan Qabous vient de sceller la réconciliation entre plusieurs chefs de tribus. « Ça le passionnait », se souvient un témoin.

La puissance politique des dirigeants arabes – rois, présidents plus ou moins à vie, raïs en tout genre – l’intrigue. Jacques Chirac, ce formidable bateleur de campagne, trouve à Riyad, à Damas ou à Rabat des doubles inversés qui exercent le pouvoir comme un attribut et non comme une responsabilité – presque un art, où seule compte l’aptitude à s’en emparer et à le conserver.

En 1986, il confie à Franz-Olivier Giesbert son admiration pour Hafez el-Assad : « Je n’ai pas pour lui une sympathie naturelle et spontanée, mais je suis soufflé que ce type réussisse à imposer sa volonté sur une nation où son ethnie ne représente que 8 % de la population ».
(…) Jacques Chirac est un démocrate, mais il est à l’aise avec les « hommes forts ». Les dictateurs ne l’effraient pas, ne le hérissent pas : ils l’intéressent.

Dès qu’il pose le pied dans un pays arabe, il a tendance à se comporter lui-même comme une sorte de président à vie de la France, « comme un raïs », selon l’expression d’un journaliste qui a suivi ses voyages. »

Un bilan quand même à nuancer

Mais il serait injuste, aussi, de limiter le souvenir de « Chirac d’Arabie » à quelques passages au vitriol d’un livre déjà ancien. Deux exemples, parmi d’autres et qu’il faudrait compléter par une vraie recherche d’historien pour établir le bilan objectif de sa politique.

A propos de la Syrie : l’universitaire et journaliste Jean-Pierre Filiu que j’ai interviewé à propos d’un livre magnifique, « Le miroir de Damas », dénonçait à juste titre sa présence – unique parmi les Occidentaux – aux obsèques de Hafez el Assad. C’est vrai qu’il misa ensuite sur l’illusoire ouverture de son fils Bachar, qui lui succéda en 2000. Mais l’assassinat en 2005 du Premier Ministre libanais Rafik Hariri, « son ami, son frère », entraina un renversement complet de la position française sur ce régime sanguinaire.

A propos de l’antisémitisme dans le monde arabe, antisémitisme si longtemps ignoré par les politiques et journalistes français, Jacques Chirac eut un engagement parfois discret – soutenant l’action des Klarsfeld à la recherche du criminel nazi Aloïs Brüner à Damas -, ou tout à fait officiel, en parrainant « Le projet Aladin », lancé sous les hospices de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah pour lutter contre le négationnisme dans le monde musulman.  Pour le lancement de ce projet, il y eut en 2009 une grande réunion à l’Unesco où il devait faire une déclaration remarquable, largement reprise dans un article du « Figaro » . Extrait :

« L’ancien président s’est inquiété du fait que «les conflits incessants du Proche-Orient servent aujourd’hui de prétexte à une nouvelle haine d’Israël. Elle est en train de devenir une nouvelle haine des Juifs ; cette haine se répand », a-t-il observé. Elle peut être le début d’un nouveau cauchemar. Chirac insiste : «Il n’y aura pas de paix au Proche-Orient tant qu’il n’y aura pas de reconnaissance et acceptation de l’État d’Israël. » (…)

Cet article a été publié le 4 octobre sur le site Temps et Contretemps

à propos de l'auteur
Bénévole au sein de la communauté juive de Paris pendant plusieurs décennies, il a exercé le métier d'ingénieur pendant toute sa carrière professionnelle. Il a notamment coordonné l'exposition "le Temps des Rafles" à l'Hôtel de Ville de Paris en 1992, sous la direction de Serge Klarsfeld. Producteur de 1997 à 2020, sur la radio Judaïques FM, de l'émission "Rencontre" ; après avoir été consacrée au monde musulman pendant une vingtaine d'année, cette série a traité ensuite des affaires internationales. Président délégué de la Commission pour les relations avec les Musulmans du CRIF (2009-2019), il a rejoint en 2012, comme nouveau vice président représentant la communauté juive, la "Fraternité d'Abraham" association laïque pour le rapprochement entre Judaïsme, Christianisme et Islam.
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