Cette bombe que l’Iran désire tant posséder

Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, assistant à une conférence à Téhéran, en Iran, le mardi 23 février 2021. Suite à la conférence, Zarif a déclaré aux journalistes que le pays avait commencé à mettre en œuvre une loi adoptée par le parlement pour limiter les inspections de l'ONU dans son programme nucléaire et ne plus partager des images de surveillance de ses installations nucléaires avec l'agence des Nations Unies. (Photo AP / Vahid Salemi)
Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, assistant à une conférence à Téhéran, en Iran, le mardi 23 février 2021. Suite à la conférence, Zarif a déclaré aux journalistes que le pays avait commencé à mettre en œuvre une loi adoptée par le parlement pour limiter les inspections de l'ONU dans son programme nucléaire et ne plus partager des images de surveillance de ses installations nucléaires avec l'agence des Nations Unies. (Photo AP / Vahid Salemi)

Dans une interview donnée au Journal du dimanche, le 17 janvier 2021, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a exprimé ses craintes sur les activités nucléaires de la République islamique : « L’Iran – je le dis clairement – est en train de se doter de la capacité nucléaire. Il y a également une élection présidentielle en Iran à la mi-juin. Il est donc urgent de dire aux Iraniens que cela suffit et de prendre les dispositions pour que l’Iran et les États-Unis reviennent dans l’accord de Vienne. »

L’accord signé en 2015 entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies (France, Royaume-Uni, Russie, Chine, États-Unis) plus l’Allemagne, prévoit une levée partielle des sanctions internationales contre Téhéran, en échange de mesures destinées à garantir que ce pays ne se dotera pas de l’arme atomique. En 2018, Donald Trump a retiré de cet accord la signature des États-Unis.

« En sortant de cet accord, l’administration Trump a choisi la stratégie qu’il a appelée de la “pression maximale” contre l’Iran. Le résultat, c’est que cette stratégie n’a fait que renforcer le risque et la menace. Il faut donc enrayer cette mécanique », a estimé le chef de la diplomatie française. « Cela ne suffira pas, a ajouté Le Drian. Il faudra des discussions difficiles sur la prolifération balistique et les déstabilisations par l’Iran de ses voisins dans la région. Je suis tenu par le secret sur le calendrier de ce genre de dossier, mais il y a urgence. »

En appelant à un retour des États-Unis dans l’accord de 2015 avec l’entrée en fonction de Joe Biden, Le Drian semble estimer qu’un front commun face à la République islamique serait nécessaire pour relancer des négociations. On sait aujourd’hui que les termes précis de cet accord n’ont jamais été respectés par la partie iranienne alors que l’encre de leur signature était à peine sèche.

Depuis, prenant prétexte du départ des Américains, la République islamique a relancé son programme nucléaire en dépassant tous les seuils d’alerte qui lui étaient imposés. C’est bien vers la constitution de ce qui lui permettra de se doter d’un arsenal atomique qu’œuvre l’Iran de Khamenei. Simultanément la production de missiles de longue portée capables de porter une ogive nucléaire constitue l’autre dimension du problème. Ne pas prendre en compte cet autre élément de la menace relève du déni de la réalité.

« Dans le champ de mines du Proche-Orient, quelles sont les forces en présence, quels sont leurs intérêts, quelles sont leurs stratégies, quels sont les scénarios possibles ? Pourquoi l’Iran veut-il se doter d’une capacité nucléaire performante ?

Dans le champ de mines du Proche-Orient, quelles sont les forces en présence, quels sont leurs intérêts, quelles sont leurs stratégies, quels sont les scénarios possibles ? Pourquoi l’Iran veut-il se doter d’une capacité nucléaire performante ? Pourquoi cherche-t-il à devenir une puissance atomique ? Par besoin énergétique ? Cette hypothèse de pure forme ne peut être retenue tant ses ressources pétrolières pourraient lui garantir une richesse et une prospérité pour les temps à venir. Pourquoi l’Iran cherche-t-il à développer ses capacités balistiques ? Pour mener à bien des explorations spatiales ? Pour explorer les confins de l’univers ?

La complémentarité missiles balistiques + bombe écarte toute hypothèse autre que guerrière. La raison de ce projet est tout autre. Depuis la révolution islamique et la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeiny (1979), c’est à partir d’une inspiration religieuse que le pouvoir iranien conçoit sa politique. Ses guides suprêmes développent une vision mystique du rôle de l’Iran chiite. Cette vision n’a rien de politique au sens où ce qualificatif s’entend habituellement dans le monde occidental à plus forte raison dans des États de plus en plus laïcisés.

Dans la partie de poker nucléaire qui s’est jouée à Vienne en 2015, les vraies raisons de la surenchère atomique du pouvoir iranien n’ont jamais été explicitement nommées. Détruire Tel Aviv, anéantir LA ville sioniste par excellence, est la seule raison de ce projet. Au cœur de cette ambition, c’est la haine obsessionnelle d’Israël qui en est la matrice. Elle relève de la part profondément mystique qui habite la vision du monde de ceux qui sont au pouvoir en Iran.

La raison d’être de cette pensée n’est tournée que vers un seul objectif : dominer le monde musulman et, pour atteindre cet objectif, il y a un ennemi absolu qu’il faut pulvériser quel qu’en soit le prix. En détruisant Israël, la mollarchie iranienne se trouvera auréolée d’une gloire infinie, elle lavera à la fois l’humiliation arabe autant qu’elle marquera par le fer et le feu son triomphe dans la sphère de l’islam. La haine radicale contre les Juifs autant que la volonté de détruire l’État juif constituent le dogme fondamental à l’œuvre depuis la révolution islamique de 1979.

Cette vision relève d’une mystique apocalyptique, tout comme le projet d’anéantissement des Juifs constituait la matrice du nazisme dont le combat contre les Juifs fut mené sans relâche alors que le Reich hitlérien était en train de s’effondrer.

La pensée des Guides suprêmes, de Khomeiny puis celle de son successeur, Ali Khamenei, ne s’embarrasse pas de nuances car ils ont formulé ce projet, à de nombreuses reprises, dans des termes dénués de toute nuance. Quand il fut président de la République islamique, Mahmoud Ahmadinejad a énoncé ce projet au sein même de l’ONU.

Cette vision du monde a été diffusée dans l’espace arabo musulman et a fini par s’imposer comme un commandement religieux dans la pensée islamiste qu’elle soit sunnite ou chiite. Les GIA algériens, les groupes djihadistes présents au Sahel, au Maghreb, en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Extrême-Orient bien que d’obédience religieuse différente, de culture différente, concurrents, rivaux voire ennemis, ont au moins ceci de commun dont « l’entité sioniste » constitue le fantasme répulsif majeur. Le plus grand succès de la révolution islamique de 1979 en Iran fut d’en répandre le virus.

L’été 1982, dans la revue Politique Internationale, l’ancien premier président de la République algérienne, Ahmed Ben Bella, reprenait à son compte, très sereinement, cette vision du monde : « jamais le peuple arabe, le génie arabe ne toléreront l’État sioniste. Et cela parce qu’accepter l’être sioniste, reviendrait à accepter le non-être arabe. […] Israël est un véritable cancer greffé sur le monde arabe […] s’il n’y a pas d’autre solution alors que cette guerre nucléaire ait lieu […] Ce que nous voulons, nous autres arabes, c’est être. Or, nous ne pourrons être que si l’autre n’est pas ».

« Négocier avec l’Iran, tel qu’il est aujourd’hui […] témoigne d’une myopie absolue, d’une totale incompréhension de sa mécanique psycho-politique. »

« Nous aimons la mort autant que les Américains aiment la vie », avaient écrit les kamikazes du 11 septembre 2001. Ce sont les mêmes mots qu’a prononcés Amedy Coulibaly en massacrant les clients juifs de l’Hyper Cacher en janvier 2015 : « vous êtes ce que je déteste le plus au monde, vous êtes juifs et français ». C’est la même inspiration qui a nourri tous les attentats faussement nommés « attentats suicides », commis contre les Américains, les Français, les Israéliens ou tout mécréant égaré sur les terres islamiques. Perdre sa vie en semant la mort fait frémir en Occident, or cette pensée n’a rien de suicidaire, elle est jubilatoire pour ceux qui espèrent entrer dans le paradis d’Allah.

Ne pas vouloir prendre en compte cette dimension apocalyptique de la mécanique psychique du djihad pour analyser ce qui est au cœur du projet atomique iranien constitue un manque de perspicacité, une erreur majeure de jugement. Négocier avec l’Iran, tel qu’il est aujourd’hui, en imaginant que celui-ci mettra ce projet de côté, finira même par l’oublier, témoigne d’une myopie absolue, d’une totale incompréhension de sa mécanique psycho-politique. Jusqu’à l’écroulement du Reich et au suicide de son Führer, la préoccupation essentielle d’Hitler restait la destruction des Juifs.

On ne fait la paix qu’avec son ennemi. Cette remarque n’a de pertinence qu’à la condition d’avoir en commun, au minimum, avec l’ennemi une langue commune. Les djihadistes n’ont rien de commun avec des États construits en dehors d’une vision apocalyptique de leur devenir. Aucune intention de faire une paix quelconque avec des mécréants n’habite leurs neurones. De la décapitation de Daniel Pearl au Pakistan à celle de Samuel Paty en banlieue parisienne, ils obéissent tous à cette même logique de mort.

Ouvrir les yeux pour éviter l’apocalypse

Quand, en octobre 1962, l’installation par l’Union soviétique de missiles à Cuba, capables de frapper l’Amérique, provoque une crise majeure entre les USA et l’URSS, le spectre d’une guerre nucléaire se profile et la guerre froide semble atteindre son paroxysme. Le nouveau président John Kennedy décide un blocus maritime de l’île. Pendant une dizaine de jours, le monde a craint le pire mais la lucidité de Khrouchtchev va finir par l’emporter et les fusées russes seront retirées. À la suite de cette crise, un « téléphone rouge » est installé entre Washington et Moscou afin de prévenir ce type d’événement. Khrouchtchev et Kennedy ont su trouver les mots de la détente et c’est une autre période de l’histoire qui commence.

Quand Américains et Soviétiques signent les accords d’Helsinki en 1975, ils se situent toujours dans des camps diamétralement opposés du point de vue de leurs intérêts géopolitiques et de leur vision idéologique. Gerald Ford et Leonid Brejnev sont radicalement rivaux. La guerre froide, le choix de l’équilibre de la terreur atomique aurait pu, si la dissuasion n’avait pas été partagée, ravager la planète mais aucun d’eux n’était prêt à un affrontement apocalyptique, aucun n’était prêt à sacrifier une grande partie de leur peuple pour jouir de l’anéantissement de l’autre.

Lors des travaux de la commission d’enquête sur les failles du renseignement américain sur les attentats du 11 septembre 2001, les responsables de la CIA avaient reconnu que ce type de scénario n’avait pas été pensé parce qu’il leur paraissait inimaginable que certains puissent avoir l’idée de transformer un avion civil en bombe volante. La CIA n’y avait pas pensé parce qu’elle n’avait pas imaginé qu’un tel scénario puisse devenir réalité. Pour les experts du renseignement, ce scénario relevait d’un projet politique inimaginable.

Seule une fermeté absolue de la part de ses interlocuteurs pourra stopper la fuite en avant de l’Iran.

Cet aspect de l’impensable devenu réalité a une histoire. Quand Jan Karski rapportait aux alliés en 1942-1943 les atrocités nazies contre les Juifs et leur politique d’extermination systématique, ses interlocuteurs incrédules refusèrent de le croire et refusèrent d’en imaginer le passage à l’acte. A-t-on su tirer les leçons de cette histoire ? Faut-il, au contraire, toujours prendre très au sérieux les propos des fanatiques quand ceux-ci parviennent au pouvoir ? Tout était déjà énoncé et annoncé dans Mein Kampf et tout est déjà énoncé dans les discours de Khomeiny ou de ses successeurs essentiellement fascinés par l’éradication impérative du « cancer Israël ». Cet amour de la haine antijuive reste une constante de l’histoire humaine et on reste surpris par certaines naïvetés.

Aucune négociation n’est possible avec celui qui dénie à l’autre son droit à l’existence. Aucune négociation n’était possible avec le régime nazi et seule la victoire des alliés par les armes pouvait mettre fin à la Seconde Guerre mondiale. Qu’en sera-t-il avec le projet des ayatollahs ? La mécanique idéologique du nazisme et celle du régime de mollahs s’inscrit dans une logique structurellement identique. Toutes deux ont en commun une même dimension mystique autant qu’une vision paranoïaque du monde. L’ordre nazi comme l’ordre islamique ne pourront être victorieux qu’au prix de l’anéantissement de l’ennemi maudit quel qu’en soit le prix.

Hier les Juifs devaient être rayés de l’humanité, aujourd’hui c’est Israël qu’il faut rayer de la carte du monde. Mahmoud Ahmadinejad n’a jamais dissimulé cette intention quand il présidait l’Iran et le guide suprême, Ali Khamenei, partage cette même inspiration. Cet État voyou, malgré la façade « modérée » du président Hassan Rohani, élimine par la violence toute opposition intérieure et fait assassiner ceux qui, hors de ses frontières, s’opposent à ses vues.

Est-il raisonnable de négocier sérieusement avec un tel partenaire ? Quel crédit de bonne volonté pourrait-on accorder à sa parole ? Le XXe siècle a été le siècle des totalitarismes d’un premier et deuxième type, clôturé à la fois à Nuremberg, à Hiroshima et dans le Goulag. Nous pensions, à tort, en avoir fini. Depuis le 11 septembre 2001, une nouvelle menace se profile pour le XXIe siècle.

Personne ne peut prétendre ne pas en imaginer la dangerosité. Personne ne peut prétendre ne pas avoir été informé. Personne ne peut prétendre ne pas en comprendre l’enjeu. Le compte à rebours est enclenché. Seule une fermeté absolue de la part de ses interlocuteurs pourra stopper la fuite en avant de l’Iran.

à propos de l'auteur
Né à Oran et nostalgique de la plage, Jacques est à la retraite de la CSI/CNRS. Ex chercheur à la Cité des sciences, essayiste, documentariste, il est co auteur du film "décryptage" (2003) sur les représentations d'Israël et de l'essai "le nom de trop" (Armand Colin) sur la délégitimation d'Israël. Gauchophobique sur Israël et sur d'autres choses, Jacques est allergique à la bonne conscience
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