Nathalie Ohana
"DANS CHAQUE ENFANT IL Y A UN ARTISTE. LE PROBLÈME EST DE SAVOIR COMMENT RESTER UN ARTISTE EN GRANDISSANT." PICASSO

Cette année, le goût de la matza est différent

Préparation des matzah, pain azyme traditionnel mangé pendant les 8 jours de la fête juive de Pessah, dans l'usine "Aviv Matzos" à Bnei Brak le 24 mars 2020. Photo de Yehuda Haim / Flash90
Préparation des matzah, pain azyme traditionnel mangé pendant les 8 jours de la fête juive de Pessah, dans l'usine "Aviv Matzos" à Bnei Brak le 24 mars 2020. Photo de Yehuda Haim / Flash90

Oui, cette année, la traversée de notre Egypte personnelle et collective avait un goût différent. Tandis que les autres années, je me revoyais faire circuler machinalement la Hagada d’une main à l’autre, l’esprit parfois distrait par d’autres préoccupations, ces phrases que l’on répétait d’une année sur l’autre sans vraiment les incarner.

Pessah 2020 sera gravé dans nos mémoires. Comme si la petite Histoire croisait la grande Histoire. Comme si le sort de nos ancêtres tel qu’il est décrit, dans leur velléité de liberté et leur souhait de libération prenait une toute autre dimension.

Comme si leur prouesse et leur courage étaient un message envoyé pour nous donner un peu de force et nous inspirer. A 20h30, quand nous avons déverrouillé nos portes, et sommes sortis pour chanter « Manichtana » sur nos balcons et au seuil de nos portes, des sanglots sont montés en moi. Il fallait tendre l’oreille, capter les chants tenus qui venaient des autres balcons, si lointains parfois.

Les enfants ne voulaient plus que la chanson ne s’arrête et redoublaient d’efforts pour que leurs voix portent et arrivent jusqu’aux oreilles d’autres inconnus. Ces inconnus que nous aurions aimés accueillir et avec lesquels nous nous sommes sentis si proches. Unis dans la même temporalité et partageant le même destin depuis si longtemps.

Cette année, je me suis sentie à l’unisson, dans le même bateau, avec mes frères Israéliens, et avec le peuple Juif tout entier. Il était aisé cette année de nous imaginer collectivement. Pas de riches, pas de pauvres. Pas de diaspora, pas d’Israël. Pas de sépharades, pas d’ashkénazes. Pas de zabarim, pas d’olim. Rien de tout ça. Cette année, juste des âmes isolées qui chantent et qui prient et qui sentent qu’elles font partie d’un Tout. Malgré l’isolement, la solitude, le désespoir parfois.

Cette année, la matza, symbole de l’abandon du matériel, de l’ego, des couches sociales, avait un goût différent. Oui, la matza est légère à transporter, elle ne périme pas, elle se faufile partout, elle est conciliable avec n’importe quel plat pourvu qu’on s’en satisfasse. Cette matza, c’est notre condition actuelle de confinés. Cette matza nous prépare à faire face à des temps inédits, à des temps de vaches maigres. A savoir se contenter de peu. A dégonfler nos egos. A revenir à l’essentiel.

Commémorer une fête de notre calendrier Juif, c’est s’attacher non pas tant aux faits qu’à leur portée psychologique et émotionnelle.

Dans le Talmud, nos Sages nous recommandent « dans chaque génération, chaque individu doit se considérer comme étant lui-même sorti d’Egypte » (Pessa’him 116b)

Au moment où personnellement, je tente de me détacher de la vie d’avant, de la vie matérielle, je ressens dans tout mon être cette sortie d’Egypte comme un signe que la libération sera proche.

Et si notre Terre Promise, celle vers laquelle nous tendons, était notre intériorité et notre capacité à nous sentir heureux quelles que soient les circonstances et surtout avec moins ?

Lorsque les Hébreux ont accepté de suivre Moise après des centenaires passés en Egypte, ils n’avaient aucune idée de là où ils allaient. Ils savaient ce qu’ils lâchaient mais sans aucune certitude de ce qu’ils auraient en retour. Et leur mouvement vers l’avant n’a été motivé que par leur foi et leur confiance.

« Trois éléments jalonnent la vie d’un être humain : la décision, la compréhension et la réjouissance. Tous sont essentiels mais pas de la même manière » Adin Steinsaltz – Introduction à l’esprit des fêtes juives.

Nous avançons, comme nos ancêtres, vers un désert inconnu, incertain, inquiétant à certains égards. Si cette période difficile peut nous aider à allumer notre étincelle de foi et à repousser toutes nos peurs, alors il est certain, quelque soit le contexte en dehors de nos maisons, que nous serons un peuple libre et libéré.

 

à propos de l'auteur
Mère de 3 enfants, les sujets qui me passionnent sont l'alya et le changement de vie en général. Aprés avoir lancé en Israel le programme Switch Collective, je lance le programme Haim Rabim qui aide à trouver sa place dans ce monde changeant et incertain!
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