Ces Juifs trumpolâtres

Des partisans israéliens de Donald Trumps agitent des drapeaux américains et israéliens pour soutenir sa candidature à la présidentielle devant l'ambassade américaine à Jérusalem le 27 octobre 2020. Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90.
Des partisans israéliens de Donald Trumps agitent des drapeaux américains et israéliens pour soutenir sa candidature à la présidentielle devant l'ambassade américaine à Jérusalem le 27 octobre 2020. Photo d'Olivier Fitoussi / Flash90.

La défaite de Donald J. Trump aux récentes présidentielles américaines a plongé de très nombreux Juifs en Israël et dans la Diaspora non-américaine dans une tristesse sans fond.

Pour ces Juifs, majoritairement religieux et de droite, le président américain sortant (car il va finir par « sortir » quand même…) est le Sauveur d’Israël, le Messie arrivé en 2016, l’ami absolu, le saint « patron protecteur » dont seuls d’irrécupérables Juifs rongés par la haine de soi ne veulent pas voir l’amour, la grandeur, la dévotion à leur cause. 70% des Juifs israéliens, et cette proportion vaut sans doute aussi dans les communautés hors USA, partagent cette vision extatique et gare à qui n’y adhère pas.

Il convient donc, dès l’abord de ce sujet, de bien définir cette notion d' »ami d’Israël ». Qui est un vrai « ami » ? L’amitié en question est-elle portée à Israël comme tel, ou au gouvernement israélien en place ? Trump, dont la symbiose avec Netanyahou est totale, est-il son ami personnel, ou plus généralement celui d’Israël ? Car contrairement à ce que pensent de très, très nombreux Israéliens que Binyamin Netanyahou a réussi à convaincre, le Premier ministre n’est pas l’Etat, sa personne physique n’incarne pas le pays. Ce sont deux notions encore très différentes (pour le moment…).

Pour moi, l’ami véritable n’est pas celui qui, sortant d’une soirée bien arrosée et voyant son copain soûl se diriger vers sa voiture, lui dit « Vas-y, tu peux conduire, laisse-les crier, n’écoute personne »; au contraire, c’est celui qui l’empêche de prendre le volant, au besoin par la force, et lui dit: « Tu ne vois plus clair, tu vas te tuer ou tuer quelqu’un ».

Depuis des années maintenant, nous sommes ivres de notre force; au lieu de nous souvenir qu’elle n’est qu’un moyen, indispensable certes, d’assurer notre sécurité, beaucoup d’entre nous la considèrent comme une fin en soi. Une fin qui nous permet de faire ce que bon nous semble, toujours, partout et sans devoir rendre de comptes à personne, même quand une profonde réflexion est nécessaire (à propos de 53 ans de domination sur un autre peuple, par exemple).

L’ami sincère, au lieu de nous encourager dans l’aveuglement, nous expliquera les limites de la force; il nous rappellera que, aussi bizarre que cela puisse paraître aujourd’hui à de nombreux Israéliens, les principes fondamentaux de la démocratie, ainsi que les lois de la démographie et de l’économie, nous concernent aussi.

Et d’Israël aux Juifs: Trump est-il vraiment « l’ami des Juifs » ou seulement de ceux d’entre eux qui partagent sa vision du monde comme un terrain de chasse, où règne le dieu Argent et où toute manifestation d’humanisme est vue comme une impardonnable faiblesse?

N’en déplaise à ses dévôts, Donald J. Trump restera dans l’Histoire comme le Président américain qui a fait sortir les suprémacistes blancs, les conspirationnistes et de nombreux antisémites de leur tanière. Tous ces groupes existaient évidemment bien avant son arrivée à la Maison-Blanche, mais ils étaient en marge de la société; après quatre ans de « trumpisme » effréné, les voilà aujourd’hui légitimes.

Cette réhabilitation, qui ne semble pas préoccuper les Juifs en adoration devant Trump, a commencé très vite. En août 2017, moins d’un an après son élection, il déclare après les manifestations de Charlottesville de l’extrême-droite américaine, où des manifestants avaient scandé « Les Juifs ne nous remplaceront pas » et dans laquelle une manifestante de gauche allait être tuée: « il y a des gens très bien des deux côtés », s’attirant ainsi la gratitude de l’ancien chef du Ku-Klux-Klan David Duke: « Merci président Trump pour votre honnêteté et votre courage ».

On allait vite voir que cette déclaration n’était pas un lapsus isolé, un incident unique. Un fil conducteur direct relie à ce propos le début et la fin de son mandat: début novembre, il y a deux semaines, une tenante des idées conspirationnistes démentielles QAnon (même si elle semble aujourd’hui freiner un peu à ce sujet) et figure de proue de l’extrême-droite américaine, Marjorie Taylor Greene, soutenue par Trump, a remporté un des sièges de la Géorgie à la Chambre des Représentants.

Entre ces deux événements, il y a eu des dizaines de déclarations du Président et de figures du parti républicain, inspirées par lui, qui auraient dû conduire nos Juifs trumpolâtres à s’interroger, mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut entendre…

Même le transfert de l’ambassade américaine en Israël à Jérusalem, qui a été un geste de réalisme politique bien venu, a été entaché d’une ombre non-négligeable. Comment nos Juifs en adoration, de Netanyahou jusqu’au dernier pro-Trump, peuvent-ils en effet accepter sans broncher que l’un des deux pasteurs évangéliques choisis pour la cérémonie d’inauguration de la nouvelle ambassade ait été Robert Jeffress, qui avait prononcé en janvier 2017 le sermon de la messe marquant à Washington l’entrée de Donald Trump à la Maison blanche ?

Ce pasteur a déclaré en 2009 que « Des religions comme le mormonisme, l’Islam, le judaïsme, l’hindouisme, non seulement éloignent les gens du vrai Dieu, [mais encore] conduisent-elles les gens à une séparation éternelle de Dieu, en enfer » Et Trump impose à nouveau ce Jeffress aux Juifs, lors de la cérémonie de Hanoukkah 2019 à la Maison-Blanche, le saluant par ces mots: « Quel formidable maître spirituel [« faith leader »] vous êtes, et quel homme formidable vous êtes« . Oui, celui-là même qui envoie les Juifs en enfer…

Chers Juifs en deuil de Trump, non seulement tout ce qui vient d’être évoqué, tout ce rapport ambigu aux Juifs («Je ne veux pas de votre argent donc vous ne me supporterez certainement pas», a dit Trump à la Coalition juive républicaine en 2015), mais aussi la manière dont Trump a parlé des étrangers « porteurs de maladie », des femmes, le moment où il s’est moqué d’un journaliste handicapé, sa décision d’une rare cruauté de séparer plus de mille enfants de leurs parents à la frontière mexicaine, rien de tout cela ne vient donc perturber votre pâmoison ? Les Juifs américains, eux, ont compris et ont massivement voté contre votre idole. Ils savent parfaitement pourquoi.

à propos de l'auteur
Né à Bruxelles (Belgique) en 1954. Vit en Israël depuis 1975. Licencié en Histoire contemporaine de l'Université Hébraïque de Jérusalem. Ancien diplomate israélien (1981-1998) avec missions à Paris, Rome, Marseille et Lisbonne et ancien directeur de la Communication, puis d'autres projets au Keren Hayessod-Appel Unifié pour Israël (1998-2017).
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