Cécile Reims : une vie à l’ombre des autres

Cet été 2019, dans sa maison de La Châtre, dans le Val de Loire, une artiste, une femme magnifique, née à Paris en 1927, de parents lituaniens et orpheline de mère fort jeune, Cécile Reims, m’a accueilli en marge de l’exposition à la fois riche et poignante que lui consacre la municipalité de La Châtre et la directrice du musée Georges-Sand et commissaire, Vanessa Weinling : Cécile REIMS : L’ombre portante, au château d’Ars. 

Vanessa Weinling a eu l’intelligence et la finesse de consacrer toute la première salle aux racines juives et lituaniennes de l’artiste. En fait, Cécile Reims vécut près de dix ans chez ces grands-parents, à Kibarty, village lituanien frontalier avec l’Allemagne. Elle y parla le yiddish et fut rompue à la tradition juive avec ses fêtes, ses rites, ses chants, les règles alimentaires appelées cachrout. Cette enfance juive eut une importance considérable dans son développement puis dans sa vie d’adulte et bien plus encore aujourd’hui qu’il y a dix ou vingt ans. Puis son père rappela à Paris la jeune Cécile, en 1933. En 1939 elle partit passer ses dernières vacances avec sa famille lituanienne très aimée.

Elle rentra en France fin à la fin de l’été. En 1946, elle apprit que tous ceux-là avaient assassinés par les nazis. Elle-même, échappant de peu à la rafle du Vel d’Hiv, se cacha dans les Hautes-Pyrénées, où elle entra dans l’Organisation Juive de Combat, créée à Toulouse en 1942. Son père a survécu aussi à la persécution. En 1946, effondrée par la disparition de ses proches, elle part pour la Palestine juive, pourtant deux ans plus tard, sa tuberculose l’oblige à revenir en France se soigner, quelques mois après la création de l’Etat d’Israël. 

Exposition Cécile Reims, l’ombre portant. Crédit : Manon Rousseau

À cette époque, elle reprit la gravure dont elle avait acquis la pratique du burin, à Paris en 1945. En 1950-51, Cécile Reims, durant une trop brève période, exerce son art librement, jusqu’à sa rencontre avec le peintre Fred Deux. Lui, fuyant les marchands et les galeries, n’a pas de revenus fixes, alors Cécile Reims met vite sous le boisseau sa propre création et se consacre au tissage et à la gravure pour les autres. Elle devint d’abord tisserande pour de grands couturiers sur la place de Paris, puis au fil des rencontres et des hasards, ce hasard dont elle dit qu’il a toujours guidé sa vie au mieux, elle est devenue la buriniste de Hans Bellmer puis plus brièvement de Léonor Fini. Cécile Reims se fit donc l’interprète au burin et à la pointe sèche, de quelque deux cents dessins entre 1967 et 1975 de Hans Bellmer. C’est ainsi, qu’à partir de 1971, elle a aussi traité nombre de dessins de son compagnon de vie Fred Deux, ou de la grande Leonor Fini. 

Exposition Cécile Reims, L’ombre portante. Crédit : Manon Rousseau

De Cécile Reims on peut dire qu’elle vécut un peu à l’ombre de son mari puis des deux autres artistes. Pourtant elle s’en accommoda très bien et surtout, à aucun moment, dit-elle, elle n’eut l’impression de contrer son tempérament, de brider sa créativité intérieure. Non. C’était son mode d’expression, son mode d’être. Elle ne veut pas non plus que l’on dise qu’elle s’est effacée devant les autres ou pour les autres. Elle nous dit d’ailleurs que jamais Fred Deux lui fit la moindre ombre, qu’il vivait certes « à l’écart du marché de l’art », mais le contraire eût été impensable et pour lui et pour elle. Quelle ne fut ma stupéfaction quand elle me répondit que jamais il n’aurait accepté la moindre commande, qu’elle soit publique ou privée. Il créait dans la plus grande liberté, dût-elle, cette liberté, avoir un prix au quotidien pour ce couple d’artistes tout à fait à part. Levinas intitula son grand essai sur le judaïsme : Difficile liberté. Le couple d’artiste connut ce que signifie au plus profond, la difficile liberté d’être et de créer.

Cécile Reims cite souvent la parole de son ami Maxime Préaud, à la fois archiviste paléographe et graveur de son état : « Tous les sens étaient tendus ans cette transcription à laquelle « je » ne participais que par mon volontaire effacement : s’effacer est un verbe actif » (cité dans Vanessa Weinling, Cécile Reims : L’ombre portante, château d’Ars, La Châtre, 2019).

Mais il faut remonter dans sa biographie pour approcher peut-être un peu le sens de cet effacement non seulement dans la création mais aussi dans la vie sociale et disons dans la vie artistique. Ayant appris que « toute ma famille de Lituanie, grand-mère, oncles, tantes, mes nombreux cousins, avaient été exterminés, fusillés à bout portant, l’art l’apparut comme un luxe indécent. Je quittai la France, l’Europe du désastre, pour la terre ancestrale, là où se réaliserait la devise bafouée : « liberté, égalité, fraternité » (L’ombre portante, p. 7). Mais là encore, elle s’aperçut que les trois mots de notre devise républicaine ne s’appliquaient pas pour tous, sur cette terre non plus, selon l’origine, la religion, voire même la provenance géographique, du moins dans les premières années. 

Alors, Cécile Reims lâcha les grands mots, les grands rêves et décida que le hasard finalement, lui seul, guiderait sa vie. On sait que dans la tradition kabbaliste, l’un des noms divins est : hasard. Même si elle le récusait, il y a de façon irréfragable, dans toute la vie de cette femme un je-ne-sais-quoi d’habité, de rare. Comme dirait le romancier, résistant et rescapé des camps nazis, Jean Cayrol, Cécile Reims a « l’acoustique d’une grande âme ». Cette artiste, cette femme¸ s’est créée une parenté sublime avec rabbi Nahman de Bratslav (1772-1810), ce génie poète et mystique du hassidisme polono-ukrainien, car Bratslav est en Ukraine. En yiddish, on l’appelle Rebbe Nohmen Breslover.

Est-ce dans le sublime écrit de Cécile Reims, L’embouchure du temps (éd. Le temps qu’il fait, 2017), ou dans le catalogue de l’exposition ou encore ailleurs, que j’ai lu cette parole de lui à qui l’interrogea ainsi : « Qu’est-ce qui est donc spécifique dans votre mystique ? – Vous avez raison, cela n’a rien d’original, mais nous nous sommes spécialisés dans la descente. » Qui eut mieux répondu que ce rabbi, qui avait inventé des récits aussi troublants que ceux que Kafka écrivit un siècle plus tard ? Peu avant sa mort, Rabbi Nahman voyant ses disciples venir l’écouter, leur dit : « Pourquoi venir à moi ? Voici que maintenant je ne sais rien (halo ani éni yodia ata klal). » C’est son disciple rabbi Natan de Némirov qui rapporta ces paroles et tout l’enseignement de rabbi Nahman dans Sihot haran (Paroles) ou son célèbre Liqouté Moharan (voir aussi Marc-Alain Ouaknin, Le Livre brûlé, lieu Commun, 1994, en ligne).

Pour terminer cette trop brève évocation de Cécile Reims, avant d’y revenir plus longuement, je rapporterai simplement ces mots, qu’elle m’écrivit il y a trois jours, où elle m’explique combien cette exposition actuelle – qui dure jusqu’au 29 septembre – l’a profondément troublée, bien plus qu’elle n’aurait cru, avant de préciser  : « un peu, mais très peu, sur le plan artistique, mais intensément, quant aux circonstances de ma propre vie… juive. » 

Courez, courez, voir cette exposition, Amie, Ami, c’est pour vous qu’elle existe.

à propos de l'auteur
Philosophe des religions, membre associé et chercheur affilié au centre d'études HISTARA (section histoire de l'art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives dans l'Europe moderne et contemporaine), Ecole Pratique des Hautes Etudes. Auteur de près de trente livres.
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