Ce que l’islamologie moderne doit aux savants et aux penseurs juifs II

Moritz Steinschneider à son bureau, 1908. Leo Baeck Institute, LBI Photograph Collection
Moritz Steinschneider à son bureau, 1908. Leo Baeck Institute, LBI Photograph Collection

II. Les savants juifs et l’islamologie

Ernest Renan a écrit quelque part que la version hébraïque de la Bible a été sauvée de la disparition grâce à l’obligeance des milieux juifs ; les chrétiens, eux, n’y accordaient pas la même importance. Au fil des siècles, les commentateurs juifs ont examiné le texte massorétique sous toutes ses formes, notamment dans l’Europe chrétienne qui allait connaître le siècle des Lumières, qui verra se renforcer le fondement philologique de l’exégèse. On ne cherchait plus à imposer à la Bible des idées théologiques ou des pratiques de même nature, mais on voulait aller à la découverte du texte biblique stricto sensu… Back to the Bible… Les savants allemands, de leur côté, ont repris en l’adaptant l’expression hébraïque : ka-katouv ou shénéémar : es steht geschrieben. (il est écrit).

Du côyés juif, il faut surtout signaler l’apparition de la Science du judaïsme (Wissenschaft des Judentums), dans le sillage de la philosophie hégélienne, qui va revisiter tout ce Moyen Âge judéo-arabe au point que tous les savants juifs allemands qui s’occupaient de philosophie juive étaient automatiquement des arabisants et des islamologues. La quasi totalité des islamologues européens du XIXe siècle étaient des juifs.

Il m’est apparu dans mes années d’études qu’un nombre impressionnant de jeunes rabbins joignaient à leurs études proprement rabbiniques l’obtention du titre de docteur (Herr Rabbiner Doktor), en ayant fait une thèse sur des textes juifs rédigés en arabe. L’homme juif le plus savant de tous les temps n’était autre que Moritz Steinschneider qui rédigea une somme au titre évocateur suivant : Les traductions hébraïques du Moyen Âge et les juifs en tant que traducteurs. Or, il s’agit exclusivement de traductions de textes écrits en langue arabe. Steinschneider était un excellent arabisant, comme l’ont été tous ses collègues à Berlin, à Budapest et ailleurs.

Je renvoie à mon QS ? La science du judaïsme où je fournis une liste détaillée de la quasi-totalité de ces savants dont certains comme Salomon Munk, l’auteur des Mélanges de philosophie juive et arabe, (Paris, 1l857) fut l’incubateur de toutes les études à venir dans ce domaine. Munk était d’origine allemande et dut quitter sa terre natale pour avoir accès à l’enseignement supérieur en France.

Les séminaires rabbiniques, qu’ils fussent orthodoxes ou libéraux ou même réformés, donnaient à leurs élèves une excellente formation en langues sémitiques. Ces hommes étaient avant tout des philologues avant d’être des spécialistes des religions comparées.

Combien de noms pourrions-nous citer depuis le XIXe siècle allemand à nos jours ? On a déjà vu Steinschneider dont le livre Die arabische Literatur der Juden donne une vue d’ensemble de la contribution des savants juifs, et on arrive à des savants qui viennent de nous quitter : Georges Vajda, Shlomo Pinès, Haïm Zafrani, sans omettre au début du XXe siècle, l’éminent savant Ignaz Goldziher de Budapest, avec ses Orientations exégétiques du Coran, Muhamedaniasch Studien qui alla jusqu’à prier avec les fidèles musulmans d’Al-Azhar.

Son journal intime et sa correspondance ont été publiées en allemand par son successeur Alexander Scheiber… Et je ne parle pas de David Kaufmann qui a édité des sources philosophiques arabes ; mais c’est bien Goldziher qui s’est révélé être le plus productif. Cette ville de Budapest a fourni de gros contingents d’islamologues juifs qui considéraient leur action comme une contribution indispensable à la compréhension de leurs études. Juives menées en parallèle. Wilhelm Bacher en fit partie.

J’ai évoqué plus haut le choix de thèmes judéo-arabes pour les jeunes doctorants allemands. C’était une manière de lutter contre les discriminations chrétiennes contemporaines ; en montrant que déjà au Moyen Âge une autre civilisation en plein essor avait donné leur chance aux juifs, ce que l’Europe se refusait à faire en soumettant les juifs à un numerus clausus insupportable. En gros, on invitait les pays chrétiens à s’inspirer d’un si haut exemple et de répudier une fois pour toutes les injustices du passé.

Certes, cette collaboration gracieuse ne s’est pas déroulée dans le meilleur des mondes. Mais les juifs d’Europe qui avaient accès aux hautes études ne vivaient pas dans tous ces pays arabo-musulmans. Ceux qui y vivaient n’avaient pas les moyens de s’occuper de philologie arabe, mais seulement de leurs propres études juives. Néanmoins, ils utilisaient l’arabe dans leurs enseignements oraux ou écrits.

Il faut à présent, après avoir apporté la preuve de cette imbrication des deux cultures, de leur proximité linguistique, dire un mot de leur futur commun. Le judéo-arabe en tant que langue et médium culturel a-t-il un avenir ? Comment faire pour rattraper le temps perdu ? Serons nous perpétuellement victimes d’un destin implacable, ignorant notre héritage pluriséculaire, au lieu de suivre la voie de la raison et de le faire prospérer ? Les récents développements politiques qui s’appuient sur la figure tutélaire du patriarche Abraham permettent d’espérer que se lève l’aube d’une ère nouvelle.

Je propose à présent de prendre connaissance de mon analyse d’une thèse de doctorat d’une étudiante musulmane de Belgique sur la première traduction intégrale du Coran. Celui qui l’a réalisée était un Juif pratiquant, grand sémitisant de son temps et professeur de langues sémitiques à l’Uni de Heidelberg.

Texte de la conférence qui sera donnée (Dieu voulant) par le professeur Maurice-Ruben HAYOUN dans le cadre de l’exposition Juifs d’Orient, à l’invitation de l’Institut du monde arabe le 17 février 2022.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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