Ce que l’islamologie moderne doit aux savants et aux penseurs juifs I

Statue de Maïmonide dans la Juderia. Photo : Nicolas Vollmer - CC BY 2.0
Statue de Maïmonide dans la Juderia. Photo : Nicolas Vollmer - CC BY 2.0

I-La langue arabe dans la culture juive

Depuis les premiers siècles de l’islam, les juifs se sont retrouvés impliqués dans la langue et la culture islamiques. On peut signaler le cas des penseurs et exégètes karaïtes, une secte dissidente du judaïsme qui rejetait la tradition rabbinique orale pour ne retenir que la tradition écrite, les vingt-quatre livres de la Bible hébraïque.

Ces savants possédaient à fond la langue arabe et les deux autres langues du groupe sémitique nord, l’hébreu évidemment mais aussi l’araméen. Ils en imposaient même aux grands lettres parmi leurs frères ennemis, les rabbanites. Cela a commencé vers le milieu du VIII-IXe siècles et cela s’est poursuivi jusqu’au XVII-XVIIIe siècles pour les plus célèbres d’entre eux. La langue arabe a permis aux lexicographes et grammairiens juifs de mieux cerner le texte biblique au plan philologique.

Souvent, la philologie était appelée au secours d’exégètes karaïtes, désireux de miner le bien fondé des articles de foi des juifs orthodoxes ; e.g. les règles et interdits du sabat, l’abattage rituel, le mélange du lait et de la viande, le calcul des fêtes par le calendrier, etc… Dans les lieux de culte karaïte, on retrouve le même dépouillement et le style sobre, propres aux mosquées. Et même le déchaussement et les prosternements durant les prières proviennent d’un héritage arabo-musulman.

Mais les juifs qui ont, comme Moïse Maimonide, adopté la langue arabe comme médium linguistique, sont en majorité restés dans le giron du judaïsme rabbinique. L’auteur du Guide des égarés n’aurait jamais pu assembler cette œuvre essentielle dans l’histoire intellectuelle du judaïsme, sans l’apport des falasifa, les penseurs arabes nourris par les œuvres de l’hellénisme tardif.

Cette influence arabo-musulmane avait déjà commencé à se faire sentir dès le milieu du VIIIe siècle avec Sadya Gaon (882-942) et son livre Sefer emounot we dé ot Kitab al amanat xal i’tiqadat. (Ilm al kalam ; Saadya se considérait comme un moutakallem juif). Jusqu’à Maimonide (1138-1204) inclus, les penseurs juifs d’Europe et d’Orient écrivaient et correspondaient entre eux en arabe mais avec un alphabet hébraïque…

Une bonne partie des commentateurs juifs de Maimonide, tout en dominant la langue arabe, amorcèrent un retour vers l’hébreu. Cette ré-hébraïsassion de la philosophie a fait que la pensée juive ne soit plus considérée comme un sous produit de la philosophie islamique. Car les textes grecs dont la tradition de la falsafa s’est copieusement nourrie avaient été assimilés par les juifs dans leurs version arabe…

Un fait peu connu : j’ai édité dans la revue israélienne Daat la traduction hébraïque d’un commentaire en arabe du Guide des égarés (Dalalat al hayyirin), fait par un penseur iranien de la seconde moitié du XIIIe siècle, Mohammed ibn Zakharira al-Tabrizi. Ce natif de Tabriz a jugé bon de commenter en langue arabe le texte arabe de Maimonide concernant les 25 propositions philosophiques de la seconde partie du Guide des égarés. Il savait bien à qui il avait affaire puisqu’il nomme Maïmonide en ces termes : Moussa ben Maimoun al israili al gourdobi. L’origine juive de Maimonide n’est pas passée sous silence.

à propos de l'auteur
Né en 1951 à Agadir, père d'une jeune fille, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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